Magazine Moyen-Orient

Les multiples paradoxes du cinéma algérien

Afin de pallier la contraction des crédits d’État, les jeunes metteurs en scène n’ont d’autres choix que de solliciter l’appui de partenaires européens pour mener à bien leurs projets, comme le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) en France, et ce, d’autant que les banques en Algérie n’ont aucune culture de prêts en faveur de la production cinématographique. Cette démarche n’est toutefois pas exempte de critiques, les cinéastes étant accusés de devoir respecter une ligne de conduite. Ainsi, en 2001, le journaliste Abdou Benziane livrait ses observations : « Les réalisateurs établis en France, avant ou après “la grande terreur”, tentent de faire survivre leur art à travers les aides du CNC (Centre national du cinéma), des réseaux de connivence et des chaînes TV européennes qui appliquent, à la limite du code de l’indigénat, une politique d’intégration. Avec l’obligation non écrite de la perte d’une partie de son âme restée dans le terroir originel » (5). Quant aux producteurs Yacine Bouaziz et Fayçal Hammoum, ils estiment que pour obtenir des subsides européens, il faut opter pour l’un des trois thèmes suivants : le départ, le statut de la femme ou la décennie noire (6).

L’aboutissement des projets cinématographiques nécessite souvent des montages financiers complexes : la production du premier long métrage de Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles (2017), fut le fruit d’un dur cheminement avec une résidence d’écriture au Maroc, puis à la Cinéfondation à Paris durant six mois et le soutien de sociétés de production française (Les Films Pelléas) et algérienne (Prolégomènes). Quant à la censure, si elle est plutôt rare, elle a toujours eu cours. Par exemple, Les Folles Années du Twist (1983), de Mahmoud ­Zemmouri, démystifie avec dérision l’héroïsme du Front de libération nationale (FLN) ; le film n’est sorti en salles que trois jours, le parti alors unique au pouvoir contraignant les exploitants à le déprogrammer. Délice Paloma (2006), de Nadir Moknèche, n’a pas obtenu d’autorisation de diffusion en Algérie ; l’auteur allègue que l’on aurait mal pris le fait qu’il se moquait d’un personnage corrompu, ministre… des Droits de l’homme et de la Solidarité (7). À la suite de pressions politiques, la projection de Vote Off, de Kamel Medjdoub, programmée aux Rencontres cinématographiques de Béjaïa en septembre 2016, fut annulée. Ce documentaire sur l’élection présidentielle de 2014 est tombé sous le coup de la loi no 11-03 du 17 février 2011 (relative à la cinématographie), qui stipule qu’un visa préalable est exigé pour tout film projeté dans une manifestation culturelle. En réaction à ce cas de censure, après un débat organisé entre le cinéaste, le producteur et le public sur le bien-fondé de cette réglementation, une déclaration fut adoptée par les participants mentionnant, entre autres, que « cette interdiction vise de manière arbitraire et inepte à empêcher chaque citoyen de jouir de son droit à la libre parole, qui est un droit constitutionnel. La rencontre entre un film ou toute œuvre artistique et le public est une nécessité vitale comme le droit de rêver, de critiquer, de débattre. Il est absurde de persister à ignorer ce désir, cette évidence » (8). Le documentaire La Chine est encore loin (2010), de Malek Bensmaïl, a attendu deux ans avant d’obtenir son visa d’exploitation ; en cause, certains détails qui auraient indisposé le ministère de la Culture, à l’instar de la poussière que l’on aperçoit dans une école coranique.

Raconter l’Algérie contemporaine

Depuis 2000, le cinéma algérien apporte un éclairage nouveau sur l’Algérie contemporaine en privilégiant l’angle de la destinée individuelle. On note la volonté de s’affranchir d’un passé fantasmé et imposé afin de revisiter l’histoire nationale. Ainsi, L’Oranais (2014), de Lyes Salem, évoque la trahison des idéaux à l’heure de l’indépendance, les compromissions qui ont jalonné l’édification de l’État ; une œuvre qui a suscité quelques remous lors de sa présentation à Alger parce que l’on y voit les héros de la libération nationale fumer et consommer de l’alcool dans les cabarets. Indigènes (2006), de Rachid Bouchareb, révèle la situation d’injustice subie par les soldats africains enrôlés au sein des troupes alliées. D’autres réalisateurs se penchent sur les liens entre identités française et algérienne avec Wesh, Wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001) et Bled Number One (2006), de Rabah Ameur-Zaïmeche. Sous le prisme d’une farce désopilante, Lyes Salem, dans Mascarades, (2008) dénonce les travers de certains de ses compatriotes (le jeu des apparences, les signes extérieurs de richesse).

La condition féminine se révèle le fil directeur des récits de Nadir Moknèche : avec Viva Laldjéria (2004), l’auteur balaye de nombreux clichés sur la société algérienne et ose s’attaquer à la représentation sexuelle, décrivant un pays en mutation après la guerre civile. Le questionnement sur cette décennie noire apparaît nettement dominant : si Yamina Bachir-Chouikh (Rachida, 2002), Belkacem Hadjadj (El Manara, 2004) et Merzak Allouache (Le Repenti, 2012) abordent ce drame frontalement, les jeunes metteurs en scène s’attachent plutôt à disséquer les séquelles et les bouleversements issus de cette tragédie ressentie comme un fantôme hantant les esprits.

Des sujets peu communs irriguent également l’écriture des scénarios : Rachid Djaïdani dénonce le racisme communautaire entre Africains noirs et Maghrébins dans Rengaine (2012) ; ­Rabah Ameur-Zaïmeche traite de l’islam au sein d’une entreprise dans Dernier maquis (2008) ; en 2017, Yasmine Chouikh livre une comédie noire tanguant entre humour noir et romance, Jusqu’à la fin des temps, et Omar Zeghad tourne un film d’horreur, M, le premier du genre dans le pays… Quant à Tariq Teguia, son cinéma formaliste, peu bavard, rompt avec les codes esthétiques habituels ; sa filmographie, avec Rome, plutôt que vous (2006), Inland (2008), Révolution Zendj (2013), dépeint, entre autres, l’ennui profond, l’abattement, le confinement, le désœuvrement, mais aussi la résistance. Cette vitalité du cinéma algérien est également incarnée par Hassen Ferhani ; dans son documentaire Dans ma tête un rond-point (2015), il a choisi de poser l’objectif de sa caméra sur des ouvriers précaires (qui besognent dans le plus grand abattoir d’Afrique à Alger) et capte leurs paroles intimes qui expriment leurs rêves, sentiments amoureux, frustrations et lassitudes.

L’industrie du septième art algérien peut-elle renaître ?

Si les Algériens ont perdu l’habitude de se rendre dans les cinémas, cela n’est aucunement rédhibitoire. Réintroduire le septième art dans la société nécessite cependant de revoir le parc des salles. La mise à niveau de ces dernières est préconisée depuis longtemps, mais traîne en longueur. En 2017, un programme spécifique destiné à équiper les salles en Digital Cinema Package a été mis en place dans cinq wilayas et doit être étendu à l’ensemble du pays. Seules quelques structures sont dotées de cette technologie numérique. Afin d’accélérer le processus de modernisation, le ministère de la Culture réclame que les lieux de projection délaissés par les municipalités soient placés sous son égide, mais il se heurte au veto du ministère de l’Intérieur.

Afin de renforcer l’attrait pour les salles obscures, des conventions ont été signées entre l’Office national de la culture et de l’information et des sociétés européennes de distribution pour proposer aux spectateurs des films en avant-première au même moment que les sorties mondiales. Parmi les autres signes encourageants, la création en 2016 du premier studio privé de postproduction, Tayda Films, puis l’année suivante, en partenariat avec ce dernier, la mise en place par le Centre algérien de développement du cinéma et l’Institut français d’Alger d’une formation aux techniques de finalisation des films (image et son). De nouvelles initiatives apparaissent comme le lancement d’un concours de scénario sur le thème « Alger Demain » par la jeune société de production Thala films, née en 2010. L’État escompte désormais des investisseurs privés qu’ils s’intéressent au cinéma et à la culture (l’introduction de mesures d’incitations fiscales adéquates pourrait faciliter cet objectif), mais la pérennisation de l’activité cinématographique implique que production, distribution et exploitation puissent fonctionner simultanément. C’est à cette condition sine qua non que le cinéma algérien peut exister à nouveau pour faire vivre ses talents (9).

Notes

(1) Benjamin Stora, « Un cinéma décolonisé », in Le Monde, 13 novembre 2010.

(2) L’auteur remercie le cinéaste Hassen Ferhani pour ses éclairages sur le cinéma algérien durant un entretien à Marseille en juin 2018.

(3) Charlotte Bozonnet, « Le nouvel âge du cinéma algérien », in Le Monde, 26 mars 2016.

(4) Walid Bouchakour, « La situation des ciné-clubs en Algérie : On le voit, on en parle », in El-Watan, 4 avril 2015.

(5) Abdou Benziane, « Le cinéma algérien : de l’État tutélaire à l’état de moribond », in La pensée de midi, 2001/1, no 4, p. 84-89.

(6) Nolwenn Mingant, « Algérie : une filière cinématographique en lambeaux », in Africultures, 6 mars 2016.

(7) Renaud de Rochebrune, « Nadir Moknèche : “Le problème numéro un de nos sociétés, c’est la condition des femmes” », in Jeune Afrique, 9 août 2017.

(8) Rim Ben Fraj, « Les Rencontres Cinématographiques de Béjaïa : Un espace de liberté surveillée », in Huffington Post Maghreb, 19 septembre 2016.

(9) Pour le réalisateur Malek Bensmaïl, « le cinéma algérien n’existe plus mais il y a des talents ». Djamila Ould-Khettab, « Nouvelle vague : Ils font le cinéma algérien », in IntyMag, 24 mai 2016.

Légende de la phot en première page : Sorti en 2017, En attendant les hirondelles, de Karim Moussaoui, raconte l’Algérie contemporaine à travers trois histoires, trois générations. © DR

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°40, « Algérie : un régime en panne, une société en éveil », octobre-décembre 2018.

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