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Les Frères musulmans : un mouvement en quête d’un nouveau souffle ?

Autre exemple d’influence : Tariq Ramadan, petit-fils du fondateur Hassan el-Banna, est envoyé au Caire pour faire des études religieuses puis obtient une chaire à l’Université d’Oxford financée par le Qatar. En effet, pour que Tariq Ramadan obtienne le titre prestigieux de professeur à Oxford, le Qatar a réalisé un don de plusieurs dizaines de millions d’euros à l’université britannique. Ainsi, de 2012 à 2017 (2), Tariq Ramadan reçoit-il 35 000 euros mensuels du Qatar pour occuper la chaire d’islamologie d’Oxford et diffuser la pensée frériste.

Après une période de relations exécrables, Ankara et Le Caire se rapprochent à nouveau. Cela augure-t-il d’un changement d’attitude de la part de la Turquie qui est, avec le Qatar, l’un des principaux soutiens des Frères musulmans ? Quelles pourraient en être les conséquences ?

L’AKP, le Parti de la justice et du développement, est proche idéologiquement des Frères musulmans sans pour autant en être une filière officielle. En 2008, lorsque Barack Obama arrive à la Maison-Blanche, il a pour ambition de rétablir les liens avec le monde musulman et de réparer les années Bush. Il défend l’idée du « regime change », c’est-à-dire de la nécessité de changer les régimes autoritaires en des régimes plus démocratiques. Entretemps, et toujours grâce aux financements qataris, les Frères musulmans se sont propagés en Occident et ont su convaincre les administrations européennes, américaines et françaises, qu’ils étaient la solution au « regime change ». Ils expliquaient pouvoir incarner l’alternative modérée, capable de répondre aux aspirations musulmanes des populations, de respecter les constitutions et le droit des femmes, sans être des dictateurs. Le modèle islamo-démocrate de la Turquie servait d’exemple et de preuve. R.T. Erdoğan a pris le pouvoir en 2002, et pendant dix ans, son pays fut cité comme un modèle de réussite : les militaires sont écartés du pouvoir, les traditions sont respectées et les règles démocratiques sont appliquées. Le président Erdoğan rêvait de reprendre de l’influence dans le monde arabe et a pleinement joué la carte de l’alternative aux dictatures. Lorsque Ben Ali tombe en Tunisie en 2011 pendant les printemps arabes, Erdoğan se rend sur place avec l’objectif d’exporter le modèle turc et d’apporter son soutien aux Frères musulmans. Dans son projet global, Ankara se voulait être le centre de l’islam d’Europe occidentale, et notamment de l’islam de France. En s’appuyant sur le tissu associatif frériste, il voulait fédérer les communautés turques dans un premier temps, puis le reste des musulmans. Coopérer avec les Frères musulmans, déjà installés en Europe, permettait donc à Erdoğan de disposer de leviers stratégiques et politiques en Occident. Toutefois, depuis la répression du coup d’État manqué de 2016, le regard sur la Turquie a radicalement changé, et la méfiance des pays européens à son égard s’est considérablement renforcée.

En réislamisant Sainte-Sophie, et plus largement, en visant la domination du monde sunnite, la Turquie est rentrée dans un conflit avec l’Arabie saoudite. Ankara n’a alors pu compter que sur le seul soutien de son allié qatari. Ce dernier a signé un accord militaire avec la Turquie en 2016, qui a abouti notamment à la construction d’une base turque à Doha abritant 3000 hommes et assurant ainsi au Qatar une protection au plus fort de la crise avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. C’est donc naturellement que le Qatar est devenu en seulement cinq ans le deuxième investisseur du pays et qu’il finance généreusement l’expansionnisme de la Turquie en Libye, Syrie, Somalie, Afrique sub-saharienne, etc. et à travers les réseaux fréristes. Les pays arabes voient, à l’exception du Qatar, d’un mauvais œil le retour de l’ottomanisme. Mais depuis le printemps 2021, la Turquie commence à changer de stratégie. Le pays connaît des difficultés économiques et doit faire face à un isolement régional. Pour obtenir un modus vivendi avec l’Égypte et l’Arabie saoudite, Ankara a demandé, en avril dernier, aux Frères musulmans de stopper les programmes trop incendiaires de leurs chaines de télévision, comme El-Sharq, Mekameleen et Watan, basées sur son sol et diffusées au Moyen-Orient. Il ne s’agit pas d’une rupture entre la Turquie et les Frères musulmans, mais pour l’instant d’une prise de distance à l’égard d’un allié affaibli et qui pourrait se révéler à terme encombrant.

En cas de rupture entre la Turquie et les Frères musulmans, ces derniers perdraient l’une des rares terres d’accueil où ils peuvent prospérer sur le plan de la communication et de leur organisation. Il reste le Qatar, éloigné de l’Europe, alors que c’est précisément vers l’Europe occidentale, vers les pays démocratiques, où se trouve une population musulmane en quête d’identité, qu’ils mènent désormais leur combat.

Outre le cas de la Turquie, les Frères musulmans semblent aujourd’hui perdre en influence, comme l’illustrent les situations politiques au Maroc et en Tunisie. Où sont-ils implantés et influents aujourd’hui ?

En effet, les Frères musulmans sont en perte de vitesse au Maroc, où, suite aux dernières élections de septembre 2021, ils sont passés de 125 à 12 députés, perdant plus de 80 % de leurs électeurs. En Tunisie également, alors que le président Kaïs Saïed a pris les pleins pouvoirs, marginalisant l’Assemblée dans laquelle ils détenaient la majorité relative. C’est aussi le cas au Yémen, où leur parti, al-Islah, est marginalisé, ou encore au Soudan, où le gouvernement de transition qui a chassé Omar el-Bechir a interdit les Frères musulmans en 2020, car durant les trente années de sa dictature, son administration et les Frères musulmans ne faisaient qu’un. Finalement, leur sphère d’influence est aujourd’hui davantage en Europe occidentale puisque dans les pays arabes, leur influence politique a nettement diminué et les pouvoirs en place les combattent avec efficacité.

Selon certains observateurs, l’Europe serait une terre d’influence des Frères musulmans, et pour Mohamed Sifaoui, la France serait trop passive à leur égard alors que ces derniers œuvrent insidieusement à peser sur les décisions politiques (3). Quel est concrètement l’état de l’influence et de l’implantation des Frères musulmans en Europe ?

Lorsque Donald Trump remporte la présidence des États-Unis en 2016, il arrive avec la volonté de classifier les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Tout d’abord, une partie des Républicains, comme l’influent sénateur du Texas, Ted Cruz, considèrent les Frères musulmans comme une organisation professant « une idéologie islamiste violente » et s’étant donné « la mission de détruire l’Occident ». D’autre part, Donald Trump veut appuyer les décisions de l’Égypte, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, de considérer les Frères musulmans comme une organisation terroriste. Cela permettra de sanctionner toutes les personnes et organisations qui les financent.

Pour l’Europe, la question ne s’est pas posée, jusqu’à ce que l’Autriche interdise la confrérie en juillet 2021, grâce à sa nouvelle loi antiterroriste. Ce retard s’explique sans doute par la naïveté durable des Européens à leur égard et pour la France, par une stratégie géopolitique. En 2012, la France partageait le constat des États-Unis, qui voyaient à travers les Frères musulmans une solution pour stabiliser la région. Des diplomates au Quai d’Orsay, notamment dans la cellule « Afrique du Nord/Moyen-Orient », influencés par des universitaires « frérophiles », furent convaincus par la promesse des Frères de respecter la « laïcité » et la « démocratie » une fois arrivés au pouvoir. Quelques années plus tard, en 2015, dans le contexte des attentats en France, l’attention s’est focalisée sur les membres de groupes terroristes, à savoir de Daech ou d’Al-Qaïda. À cette période et en comparaison avec les salafistes, les Frères musulmans ont su conserver leur image de groupe modéré. Habiles sur le plan politique, ils ont réussi à toucher des subventions publiques, notamment dans le cadre de la « politique de la ville », et à s’installer durablement dans le tissu associatif, éducatif et politique. Depuis peu, politiques et chercheurs commencent à s’interroger sur le danger potentiel qu’ils représentent. Gilles Kepel les inclut dans ce qu’il nomme le « djihadisme d’atmosphère » (4), autrement dit dans l’écosystème islamiste qui mène une stratégie de conquête du pouvoir et de rupture avec la république en bloquant l’insertion des habitants français d’origine musulmane.

Dans les universités, le courant frériste se dissimule derrière le mouvement décolonialiste et la culture « woke » (5). Bernard Rougier (6) a enquêté sur leur emprise dans la banlieue parisienne ; Christian Chesnot et Georges Malbrunot (7) ont quant à eux montré comment le financement de la mosquée An-Nour de Mulhouse provenait en très grande partie de la Qatar Charity. Pour les Frères musulmans qui sont derrière ce projet, il s’agit d’enraciner et de développer l’islam politique en Europe, dans des mosquées qui sont des centres de vie. On n’est pas dans l’illégalité, ni dans le financement direct du terrorisme. En revanche, il s’agit bien du soutien à une idéologie qui génère un djihadisme d’atmosphère et accentue le communautarisme. Les autres pays européens sont aussi victimes de cette offensive frériste soutenue par le Qatar et la Turquie. L’ensemble de l’Europe occidentale est concerné. En premier lieu le Royaume-Uni, où les Frères musulmans exilés politiques se sont installés très tôt, et profitant de la tolérance à l’égard du communautarisme, ont développé leurs institutions sociales et politiques. En Allemagne, les services de renseignement s’inquiètent de la progression exponentielle d’organisations et de mosquées fréristes qui gagnent en popularité. Après l’attentat contre la synagogue Stadttempel de Vienne, le 2 novembre 2020, l’Autriche a décidé de combattre fermement ce djihadisme d’atmosphère que les Frères musulmans contribuent à propager, en interdisant la confrérie. La question se pose clairement aujourd’hui au niveau de l’Union européenne.

Propos recueillis par Alicia Piveteau le 20 septembre 2021.

Les Frères musulmans au Moyen-Orient

Notes

(1) Gamaa al-Islamiya est un mouvement sunnite égyptien islamiste considéré comme une organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne.

(2) L’Université d’Oxford le suspend en 2017 en raison des accusations de viol à son égard. Il n’a pas été réintégré depuis.

(3) https://​www​.lefigaro​.fr/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​f​r​a​n​c​e​/​m​o​h​a​m​e​d​-​s​i​f​a​o​u​i​-​l​e​s​-​f​r​e​r​e​s​-​m​u​s​u​l​m​a​n​s​-​v​e​u​l​e​n​t​-​f​r​a​c​t​u​r​e​r​-​l​a​-​s​o​c​i​e​t​e​-​2​0​1​9​0​924

(4) Gilles Kepel, Le prophète et la pandémie, Paris, Gallimard, 2021.

(5) « Woke » se réfère au verbe « to wake », traduit en français par « se réveiller ». Les partisans de la culture woke se mobilisent contre les injustices à l’égard des minorités. Ils se revendiquent comme conscients de toutes les discriminations subies par les toutes les minorités (ethniques, religieuses, sexuelles…).

(6) Bernard Rougier, Les territoires conquis de l’islamisme, Paris, PUF, 2021.

(7) Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Qatar Papers : comment l’émirat finance l’islam de France et d’Europe, Paris, Michel Lafon, 2019.

Légende de la photo en première page : Le signe de Rabia, symbole de ralliement des Frères musulmans. En perte de vitesse au Moyen-Orient et au Maghreb, la sphère d’influence des Frères musulmans se tourne aujourd’hui vers l’Europe occidentale. Face à ce développement que certains jugent inquiétant, l’Autriche est devenue le 8 juillet 2021 le premier pays européen à interdire la confrérie islamiste qui avait notamment centralisé dans ce pays, à Graz, le « trésor de guerre » auparavant situé dans leur ancien fief financier : le Royaume-Uni. L’arrivée massive de mouvements de fonds vers Graz a éveillé les soupçons des enquêteurs autrichiens qui, au terme d’une enquête tentaculaire comprenant 21 000 heures d’écoutes, ont révélé la puissante emprise des Frères musulmans dans le pays. L’Autriche était devenue un pays-refuge pour les Frères, étant le seul de l’UE à accorder un statut officiel à l’Islam (celui de collectivité de droit public). (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°64, « Géopolitique de l’islam », Octobre-Novembre 2021.

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