Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Chine-Océanie : fin de la lune de miel ?

L’Océanie n’échappe pas à la montée en puissance de la Chine et à la volonté de cette dernière d’accroitre son influence dans toutes les régions du monde. Toutefois, comme dans d’autres régions, l’influence chinoise est contestée en Océanie, en particulier par l’Australie avec qui la relation a connu l’évolution la plus marquée et changeante de ces dernières années.

Depuis quelques années et en particulier depuis la Covid-19 en 2020, la relation entre Pékin et Canberra s’est fortement dégradée ; certains en parlent même comme étant « dans le pire état depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1972 » (1) : de pragmatique, en particulier dans le domaine économique, la relation est devenue très tendue, les deux acteurs se regardant en chiens de faïence.

Australie-Chine : procédure de divorce entamée

Le rapport entre les deux États se détériore à partir de 2018, quand l’Australie décide d’introduire une loi de non-ingérence dans ses affaires internes, visant implicitement la Chine (Australia’s Foreign Interference and Espionage Act) (2), refusant que l’entreprise Huawei installe la 5G sur le sol australien pour des raisons de sécurité nationale. La situation s’envenime en 2020 lorsque les Australiens demandent en avril une enquête indépendante sur l’origine de la Covid-19. Au cours des mois suivants, Canberra s’inquiète de la situation politique à Hong Kong et du sort des Ouighours au Xinjiang.

Face à ces décisions, la Chine adopte des mesures coercitives économiques tout en lançant des opérations d’influence dans l’environnement informationnel australien. Premier partenaire commercial bilatéral de Canberra, Pékin est destinataire d’un tiers des exportations australiennes, statut qui lui fournit un moyen de pression économique non négligeable. De l’interdiction d’importation du bœuf australien venant de quatre abattoirs australiens (35 % des exportations de bœuf vers la Chine) en passant par l’imposition de droits de douane sur l’orge, une enquête anti-dumping sur le vin et une réduction des importations de matières premières, les mesures chinoises contre l’Australie sont nombreuses. Par ailleurs, la Chine dissuade ses citoyens de voyager en Australie, sous prétexte de soi-disant incidents à caractère raciste. Enfin Pékin va retenir des journalistes australiens soupçonnés d’activités criminelles (Yang Hengjun, Cheng Lei…).

Ces mesures coercitives s’accompagnent d’une campagne d’intrusions dans le cyberespace australien. On retient notamment les tentatives de piratage en juin 2020 puis en mars 2021 lors des élections de l’état d’Australie-Occidentale, pour lesquelles l’Australie soupçonne la Chine. Par ailleurs, depuis 2018, le pays est sujet à une campagne de désinformation [voir p. 89] amplifiée par la diplomatie des loups guerriers [voir p. 54], bots et trolls chinois agissant sur Twitter — plateforme pourtant bloquée en Chine. À titre d’exemple, le ministre des Affaires étrangères chinois publie un tweet en novembre 2020 d’un photomontage montrant un soldat australien tranchant la gorge d’un enfant afghan accompagné d’un message exprimant son choc face au comportement australien ; on retrouve également des insultes envers l’Australie, « pantin à la solde des États-Unis » ou « chewing-gum collé à la chaussure de la Chine ».

Cette politique menée envers l’Australie n’est pas une exception de la part de la Chine, elle devient la règle de son comportement international (3). L’intervention chinoise est intensifiée dans les affaires internes (médias, universités, parlementaires…) et externes des pays. Elle se sent de plus en plus à l’aise pour appliquer sa « guerre sans restriction » (4) au moyen de tactiques hybrides (5). Au contraire des pays occidentaux qui adoptent une approche cloisonnée et manichéenne de la paix et de la guerre, la Chine opte pour une approche holistique, une vision intégrée, dans laquelle toutes ses actions sont liées pour atteindre son objectif politique de devenir la première puissance mondiale d’ici 2049.

Ces politiques chinoises ont amplifié la volonté australienne de diminuer sa dépendance économique et de prendre ses distances vis-à-vis de Pékin, en diversifiant ses exportations vers des pays tiers tels que l’Inde, le Vietnam ou la Corée du Sud. Ces décisions s’accompagnent de mesures, à la fois au niveau national et bi/multilatéral, en matière de défense. En juillet 2020, Canberra adapte sa vision stratégique. Lors de la présentation du document, le Premier ministre Scott Morrison insiste sur le fait de vouloir « un Indo-Pacifique ouvert et souverain, libre de toute coercition et de toute hégémonie ». Le document réaffirme trois lignes politiques du pays : façonner l’environnement stratégique de l’Australie ; dissuader les actions contre les intérêts de l’Australie ; et répondre avec une force militaire crédible (si nécessaire). Enfin, le document insiste sur la nécessité d’accroitre les dépenses militaires au niveau capacitaire (270 milliards de dollars australiens dans les dix ans à venir), avec une attention particulière portée aux tactiques hybrides. Cette hausse de ton ne laisse que peu de doute sur sa cible première : la Chine. Au second plan, néanmoins, les moyens militaires permettront à l’Australie d’être plus présente dans son « arc d’instabilité » (îles du Pacifique Sud). Au niveau multilatéral, Canberra renforce ses liens avec son allié américain en matière de défense et participe à la consolidation du Quad, lequel regroupe, outre l’Australie, les États-Unis, le Japon et l’Inde. L’objectif officieux du Quad est de contenir les ambitions régionales chinoises. Enfin, l’Australie accroit ses relations bilatérales avec des pays de la région tels que le Japon, la Corée du Sud, le Vietnam, la France et l’Inde, dans l’hypothèse où les États-Unis décideraient de se désengager de la région (6).

À propos de l'auteur

Kimberly Orinx

Doctorante (UCLouvain).

À propos de l'auteur

Tanguy Struye de Swielande

Professeur en relations internationales à l’Université catholique de Louvain (UCLouvain) et Dorothée Vandamme, chargée de cours en relations internationales à l’UCLouvain.

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