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« Infléchir la détermination de nos adversaires potentiels dès le stade de la compétition »

Les opérations ne peuvent évidemment se penser qu’interarmées, de sorte que le M2MC (multimilieux, multichamps) est aujourd’hui au centre des travaux conceptuels et doctrinaux. Mais il a également des implications importantes, que ce soit sur la manière de considérer les niveaux ou la sécurité des réseaux. Quel devrait être son « état final recherché » ? Pensez-vous qu’il soit atteignable ?

Thierry Burkhard : Dans ma vision stratégique, je développe l’ambition de disposer d’armées aptes à combiner et à synchroniser des effets dans tous les milieux et champs de confrontation, avec une attention particulière pour l’action dans l’espace exoatmosphérique, le cyberespace et dans le champ informationnel. L’objectif est d’infléchir la détermination de nos adversaires potentiels dès le stade de la compétition. Tout cela doit être envisagé à l’aune d’une approche globale, en proposant une large palette d’options militaires au président de la République, pour contribuer à la stratégie de puissance d’équilibre de la France.

Le M2MC, qui est effectivement au cœur de nos réflexions, ne remet pas en cause les principes de la guerre : il s’inscrit dans une logique de saisie d’opportunité et de prise d’initiative, pour conquérir et conserver la supériorité opérationnelle. Le Concept d’emploi des forces de 2020 définit bien notre ambition : « L’intégration M2MC vise à agir simultanément dans tous ou plusieurs milieux et champs, ou à partir de l’un vers l’autre, en jouant sur toute la gamme possible des effets. » Le mot-clé est bien ici l’intégration(1), qui doit permettre la mise en convergence de nos capacités, quel que soit leur champ ou le milieu d’action considéré. Dès lors, les capacités doivent être conçues nativement dans une logique collaborative, en développant une connectivité résiliente et dynamique dans les différents milieux physiques. Cette démarche est déjà largement engagée à travers SCORPION, AXON@V et Connect@éro, en vue des engagements dans les milieux terrestre, maritime et aérien.

Il faut cependant aller plus loin en étant capable de raccorder les bulles de connectivité de milieu, pour permettre la pleine intégration des effets militaires, y compris dans les champs immatériels, grâce à un C2 toujours plus agile et toujours plus intégré. C’est le sens des travaux en cours sur le Commandement interarmées (C2IA) futur, sur Titan pour l’engagement aéroterrestre et sur le SCAF pour l’engagement aérien, avec en fil guide la recherche d’une connectivité reposant sur des architectures robustes et souples, de type « cloud de combat ». Nous progressons de manière pragmatique dans cette direction, au rythme des progrès technologiques, de nos avancées conceptuelles et surtout de notre préparation opérationnelle.

Au vu du thème de ce hors-série, vous ne couperez pas à la question de savoir comment envisager l’action aérienne du futur. Qu’attend un CEMA de l’armée de l’Air et de l’Espace lorsqu’il envisage les opérations de demain ?

Dans un contexte international de plus en plus instable, marqué par l’affirmation des politiques de puissance de nos compétiteurs, les armées françaises doivent être capables de « gagner la guerre avant la guerre » tout en étant aptes à s’engager dans un affrontement de haute intensité. C’est sur cette intention que se fonde notre stratégie militaire. Cette capacité à gagner la guerre avant la guerre repose en premier lieu sur notre crédibilité et sur notre détermination, qui nous permettent notamment d’agir sur les perceptions. Réactivité, fulgurance, modularité ou encore réversibilité : ces qualités garantissent à l’armée de l’Air et de l’Espace une capacité à agir sur chaque volet du triptyque compétition/contestation/ affrontement.

Au-delà de la posture de dissuasion, l’armée de l’Air et de l’Espace joue un rôle important dès le stade de la compétition. Avec ses moyens de renseignement, elle contribue à la connaissance de la situation. En maintenant la posture permanente de sûreté aérienne, elle contribue à notre crédibilité – j’en veux pour preuve les interceptions régulières de bombardiers stratégiques russes qui viennent tester notre dispositif de défense. Elle peut également conduire des manœuvres, éventuellement conjointes, ou participer à des exercices, qui permettent d’approfondir notre interopérabilité et de délivrer des messages précis en appui de la communication stratégique. C’est ce qui a été fait lors d’« Iniochos 2021 » en Grèce.

Au stade de la contestation, le rôle des armées consiste d’abord à lever l’incertitude. Les moyens de renseignement de l’armée de l’Air et de l’Espace jouent un rôle essentiel dans la compréhension des intentions de l’adversaire. Il faut ensuite empêcher l’imposition d’un fait accompli et, pour cela, être en mesure de peser le plus rapidement possible dans le rapport de force qui s’instaure. La réactivité de l’armée de l’Air et de l’Espace est alors très précieuse. Elle peut par exemple se traduire par une projection de puissance, que maîtrisent parfaitement les aviateurs, comme ils l’ont montré avec « Weifara ».

Lorsque la contestation bascule vers l’affrontement, le recours à la force est inévitable et peut aller jusqu’à mener un engagement de haute intensité. Comme les autres milieux, le milieu aérien est contesté, avec pour première conséquence un inconfort opérationnel dont nous avons aujourd’hui perdu l’habitude. Cela a des répercussions notables sur la supériorité aérienne, la défense sol-air ou encore la capacité de frappe dans la profondeur stratégique. Enfin, alors que la complexité des opérations augmente continuellement, l’armée de l’Air et de l’Espace doit, tout comme l’armée de Terre et la Marine nationale, s’attacher à accroître son interopérabilité et sa capacité d’intégration interarmées. C’est un point clé.

L’histoire récente a montré que la haute intensité ne se limitait pas aux puissances mondiales : bon nombre de pays s’y préparent et parfois, comme entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, la pratiquent. Dans le même temps, le biais naturel des armées est de se focaliser sur leurs procédures, doctrines, besoin, limites, etc. Considère-t‑on assez l’Autre, qu’il soit compétiteur ou adversaire ?

Je voudrais revenir sur la notion de haute intensité. J’estime qu’un conflit de haute intensité nous mettra aux prises avec un adversaire symétrique ou dissymétrique, capable de contester notre supériorité dans tous les champs et dans tous les milieux. Nous aurons à conduire une manœuvre plus interarmées que jamais et à porter l’intégration à un niveau très supérieur. L’action dans le champ informationnel et le cyberespace en appui des opérations sera déterminante. Il faudra également prendre en compte l’allongement de la portée des armes, en particulier de frappe dans la profondeur, et la multiplication des menaces saturantes (drones à bas coût, munitions rôdeuses, etc.) qui influencera, entre autres, la manœuvre au sol (protection des PC et des unités précieuses). Enfin, le territoire national pourra être menacé.

C’est peu ou prou ce que nous avons observé dans le conflit au Haut-Karabagh, à la différence notable de la modernité relative des équipements mis en œuvre de part et d’autre (sauf quelques exceptions très visibles). La perspective d’un engagement de haute intensité exige de disposer de capacités performantes, en quantité suffisante, et interopérables avec celles de nos alliés, servies par du personnel entraîné, et des forces morales nécessaires pour vaincre.

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