Blog de Joseph HENROTIN Magazine DSI

Techno-guérilla : le pire des deux mondes

Les opérations militaires ukrainiennes reposent certes sur des ressorts conventionnels/réguliers mais aussi sur l’appel à la population, à divers égards : armement des civils, directives de fabrication de cocktails Molotov, appels aux civils étrangers, etc. S’y ajoutent des actions non-violentes – notamment de blocage de convoi par des boucliers humains volontaires. Dans le même temps, si la manoeuvre des grandes unités ukrainiennes n’est pas particulièrement visible, les forces de Kyiv au contact semblent bénéficier des logiques d’individualisation de la puissance. C’est donc un modèle de force hybride que l’Ukraine met en oeuvre – en réalité, ces modèles sont la norme : aucune guerre interétatique n’est “totalement régulière”.

Autant de raisons de revenir sur le concept de techno-guérilla. Dans cet entretien avec Joseph Henrotin conduit par Benoist Bihan paru dans DSI n°108 (novembre 2014), à la suite de la parution de Techno-guérilla et la guerre hybride. Le pire des deux mondes, il est notamment question de la genèse du concept, de ses déploiements conceptuels et doctrinaux mais aussi de ses contraintes et possibilités. 

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Commençons par le plus évident : qu’est-ce qu’une techno-guérilla ? Qu’est-ce qui la différencie d’une guérilla plus classique ?

Une techno-guérilla est la combinaison intime du mode d’action des guérillas et de technologies initialement perçues comme étant l’apanage des États. Ce qui a pour conséquence de la rendre accessible à certains groupes sub-étatiques, mais aussi à des États, qu’ils s’appuient sur ces groupes ou qu’ils fassent évoluer leur style de guerre vers cette méthode. C’est d’ailleurs dans un cadre étatique – la France – que le concept a été formalisé en premier avec les travaux de Guy Brossolet (Essai sur la non-bataille, Belin, Paris, 1975). La différence entre une « guérilla » – un concept très large au vu de ses différentes expressions historiques – et une « techno-guérilla » s’exprime par une puissance de feu supérieure – qualitativement comme en termes de portée – mais, surtout et au-delà, par des aptitudes militaires plus diversifiées. Il ne s’agit plus uniquement de raids, d’embuscades, de sabotages et de propagande, mais aussi de combat « interarmées », d’assauts complexes, voire du développement de proto-stratégies navales et aériennes. 

Quelle serait, à votre avis, la première « organisation combattante » à mériter le titre de techno-guérilla ? Et pourquoi ?

La question est difficile, notamment parce que toute organisation irrégulière a historiquement cherché à accroître sa puissance de feu avec les moyens disponibles (au point parfois de devenir une quasi-armée, comme les Zoulous sous la houlette de leur roi Shaka (v. 1787-1828), par exemple) ; mais aussi que les armées régulières ont fréquemment fait usage de modes tactiques propres à la guérilla (la Deuxième Guerre mondiale regorge d’exemples). Et ce, sans encore compter le couplage d’armées régulières et de forces de guérilla (Britanniques et Espagnols face à Napoléon). En fait, s’il me fallait citer une « première » organisation combattante, ce serait peut être les Confédérés américains durant la guerre de Sécession (1861-65), qui couplent milices et forces « régulières » construites à la hâte, utilisation des hautes technologies du temps, actions politiques à l’échelle internationale et qui intègrent l’ensemble dans une stratégie cohérente. Cet aspect est important, parce que la techno-guérilla, en soi, n’est qu’un outil, une méthodologie, au service d’un ensemble stratégique plus large.

Si l’on remonte aux origines intellectuelles du concept de techno-guérilla dans sa seule dimension militaire, en Europe dans les années 1970-1980, on constate que celui-ci s’inscrit surtout en faux avec un modèle « conventionnel » blindé-mécanisé devenu un idéal-type autant sinon plus qu’un véritable modèle opérationnel. N’est-ce pas finalement un retour des organisations militaires vers une norme historique dans laquelle la masse des forces est, en définitive, relativement légèrement équipée ? Une techno-guérilla dotée d’appui serait, après tout, une force d’infanterie similaire à celles observées en 1945, dans la Wehrmacht par exemple.

Absolument. Le cas allemand, en particulier à la fin de la guerre, est passionnant de ce point de vue : on y a souvent décelé une force « high-tech » utilisant des roquettes à charge creuse, des bombardiers à réaction, travaillant sur des sous-marins perfectionnés, utilisant des protos-missiles balistiques et de croisière et cherchant à développer l’arme nucléaire. Mais c’est surtout une force contrainte par les événements, incapable d’avoir une stratégie des moyens claire capable d’éviter, secteur par secteur, de se disperser. Or, l’une des spécificités des technos-guérillas est justement de mettre en place une stratégie des moyens équilibrée, en relation constante avec les besoins tactiques et gardant en permanence à l’esprit l’adversaire probable.

C’est précisément ce qu’avait en tête Guy Brossolet lorsqu’il travaillait à son Essai sur la non-bataille : ce faisant, il a déconstruit l’idéal-type d’une guerre blindée-mécanisée, sans pour autant déstructurer les fondements de la stratégie française (et sans remettre en cause, par exemple, la place de la dissuasion ou des interventions extérieures). Chez la plupart des auteurs allemands ou scandinaves, cet impératif de la remise en question du modèle établi est central, utilisant notamment des argumentaires tactiques tout à fait pertinents (conformation du terrain, aptitudes technologiques des uns et des autres, vitesses de mobilisation) et largement démontrés par une série de simulations. Dans le contexte historique de l’époque – fin des années 1970, début des années 1980 – voyant la montée en puissance des capacités aériennes soviétiques et des évolutions des systèmes de ciblage, l’agilité et le fait de ne pas donner prise à l’ennemi sont au cœur de la problématique. Or, les forces de l’OTAN étaient certes impressionnantes mais aussi, relativement poussives : rassembler une division sur une « forming-up place », ne serait-ce que durant 48 heures (ce qui eut été une belle performance), c’est exposer des milliers de combattants à un risque terrible.

Nombre d’auteurs, à l’époque, ont critiqué les « stratégies alternatives » parce qu’elles avaient, aussi, été politiquement instrumentalisées, notamment en Allemagne, au travers des travaux d’Horst Afheldt (Pour une défense non-suicidaire en Europe, La Découverte, 1985). Cette instrumentalisation par cet auteur cherchant une « incapacité structurelle à l’offensive » a, de fait, débouché sur des aberrations militaires – un système totalement statique, et donc vulnérable. Mais le public de l’époque n’a pas nécessairement eu accès à l’époque aux travaux militairement les plus pertinents, comme ceux du Suédois W. Agrell sur les techno-milices, ceux du général autrichien E. Spannochi ou ceux du SAS allemand, qui comptait dans ses rangs nombre d’officiers. 

Le terme même de « techno-guérilla » ne manque pas de renvoyer à celui de guérilla lui-même. Or celui-ci est problématique du point de vue de la stratégie. Sauf à suivre les assertions discutables d’un Gérard Chaliand, par exemple, la norme historique tend à montrer que les guérillas sont à la fois inefficaces du point de vue militaire et du point de vue politique, leur succès reposant 1/ sur des conditions historiques spécifiques (la décolonisation) ou 2/ sur leur capacité à précisément se transformer pour ne plus être des guérillas, mais devenir autre chose (modèle « maoïste », mais l’on pourrait aussi citer le Viet-Minh, le Hezbollah, les Talibans, et désormais l’État islamique), tant politiquement que militairement. Une techno-guérilla est-elle véritablement encore une guérilla ?

Elle doit l’être au moins dans un premier temps, avant effectivement d’évoluer vers une force proto-étatique (ou « symbiotique », comme dans le cas du Hezbollah ») ou quasi-étatique (Tigres tamouls, saharouis de l’ELPS) : c’est la condition de survie d’un organisme naissant et encore faible. Ceci dit, les statistiques tendent à montrer que les guérillas l’emportent dans 50 % des cas environ, effectivement souvent en fonction des conditions mêmes du conflit (faiblesse de Kinshasa face à la rémanence de guérillas dans l’est de la République Démocratique du Congo, par exemple) mais aussi des adversaires qu’elles ont à combattre. La guerre reste une dialectique qui peut imposer une montée en puissance soit quantitative (jihadistes aux Philippines), soit qualitative (notamment par la techno-guérilla) ou leur combinaison. Certains groupes talibans en sont ainsi restés à des formes tactiques très basiques là où d’autres ont considérablement évolué, dans leurs savoirs-faires tactiques comme dans l’usage d’équipements plus évolués.

Si les guérillas l’emportent, c’est aussi parce qu’elles peuvent évoluer. Au final cependant, la victoire militaire et l’excellence de la technique militaire ne comptent pas : même étrillée, une guérilla peut être vainqueur au plan politique, le seul qui vaille. En fait, en dépit de la question technologique, la question de la cinématique stratégique reste centrale dans la différenciation entre une techno-guérilla et une guérilla « classique » (si tant est qu’elle soit définissable). Il s’agit de combattre de manière irrégulière, ce qui signifie à la fois a-juridiquement mais aussi dans une logique de fluidité, avec des conséquences directes en terme de recherche de la manœuvre, de concentration des effets plutôt que des forces, de recherche de la surprise ou encore de mobilisation idéologique et de rhétorique politique. In fine, la techno-guérilla appliquée par des groupes sub-étatique est alors à comprendre comme une « guérilla sous stéroïdes », augmentée en quelque sorte par les systèmes d’armes et les technologies appropriés et dont les options sont plus larges. Ce qui, en retour, implique également de penser le combat de manière plus sophistiquée : il ne s’agit pas que d’un irrégulier doté d’un missile antichar plutôt que d’un RPG, mais bien d’un irrégulier qui va devoir exploiter toutes les potentialités de son arme. 

Derrière la question de la techno-guérilla en tant que mutation de la guérilla « classique » se trouve également la question du choix du modèle stratégique : lorsque l’on observe ces mouvements, on constate que soit ce choix est délibéré (Hezbollah, Tigres tamouls, Hamas/Djihad islamique en 2014), soit il est contraint par les événements (défenseurs de Berlin en 1945, combattants bosno-serbes dans les années 1990, Hamas/Djihad islamique dans les années 2010). Mais dans les deux cas, il s’agit bien, d’une part, de produire de l’adaptation efficace et efficiente et, d’autre part, de produire de l’effet politique. De ces deux catégories de productions découlent logiquement la suite des événements, y compris le fait, le cas échéant, de devenir une force quasi-étatique, voire régulière en bonne et due forme.

Le fait est que les organisations « hybrides » ou « de techno-guérilla » ne fétichisent pas leur mode de guerre : elles combattent en s’adaptant, en jouant de leur plasticité. Simple exemple, la mise en place de véritables pelotons antiaériens en Irak, à la fin-2006, début-2007 a généré des pertes d’hélicoptères et une réaction américaine qui les démantelés. Mais nombre de combattants irakiens se sont redirigés vers des actions moins sophistiquées, éventuellement centrées sur le terrorisme. Avant, pour certains d’entre eux, d’intégrer d’autres groupes, en revenant à des logiques d’attaque sur les forces. L’adaptation en fonction des conditions du moment est le maître-mot.

Quels problèmes opérationnels spécifiques pose une techno-guérilla à une armée organisée sur un modèle « occidental » conventionnel de la fin du XXe siècle, comme le sont les armées françaises, par exemple ?

Non seulement elles savent « durer », ce qui est en soi un problème pour des forces occidentales restant modelées par l’idéal d’une guerre décisive, « courte et rapide ». Mais elles s’appuient aussi sur une masse autorisée par une mobilisation idéologique à laquelle nous avons de moins en moins accès, en plus de disposer d’une puissance de feu leur permettant d’affronter directement leurs adversaires le cas échéant, ce qui élargit donc leurs options. C’est-à-dire que le calcul occidental d’une technologie qui permet de compenser la faiblesse numérique est inversé : une techno-guérilla couple donc qualité et quantité, d’autant plus que l’objectif pour elles est le plus souvent vital, ce qui permet de mobiliser, de recruter mais aussi de perdre des troupes plus facilement. La « qualité » de ces forces est ici entendue comme étant la moins contraignante d’un point de vue tactique : il s’agit d’avoir accès aux avantages sans en subir les désavantages. Elle va donc chercher à limiter le soutien aux forces – d’autant plus qu’à l’exception de l’EI, les technos-guérillas combattent historiquement en défensive, sur leur propre terrain – ce qui constitue un avantage comparatif supplémentaire.

En contrepartie, le déploiement par nos forces de troupes motorisées/mécanisées implique logiquement de déployer une logistique parfois lourde et des transmissions, rendues d’autant plus essentielles que nous évoluons vers une culture du commandement « par le plan » là où une (techno-)guérilla continue de travailler selon les principes de l’Auftragstaktik (commandement par l’intention), en laissant une très large place à l’initiative des subordonnés. Dans l’ensemble, les forces occidentales partent donc perdantes et, de plus en plus, seules leurs aptitudes techniques (et, corrélativement, de moins en moins, leur supériorité technologique) constituera le seul facteur de compensation. C’est là tout l’intérêt du combat couplé : en intégrant des coalitions comprenant des forces plus ou moins régulières, il s’agit de se redonner de la masse, de se départir des contraintes politiques intérieures (risques de pertes, coûts, aptitude à « durer ») mais avec, également, une série de risques non-négligeables… 

Le combat dit couplé est présenté, depuis quelques années, aux États-Unis et en Europe, comme une nouvelle panacée tactique permettant de combiner, dans un contexte expéditionnaire, des armées « occidentales » devenues prestataires de puissance de feu et des irréguliers locaux allant « au carton », selon l’expression consacrée. Ne faut-il pas, plutôt qu’une adaptation, y voir une tentative d’éviter celle-ci de la part de nos forces ? Quelles pourraient être des pistes alternatives ?

Je pense qu’on est à la fois – et paradoxalement – dans la recherche tactique-opérative de l’adaptation (et ce dans une certaine urgence) et dans un refus institutionnel-stratégique de l’adaptation, pour une série de raisons. Elles sont liées à une perception binaire des modes de guerre : s’adapter à l’irrégulier/au techno-irrégulier serait vu comme se désadapter du combat régulier, qui reste possible. Corollaire, ce qui est perçu comme efficace pour le combat régulier le serait aussi pour l’irrégulier, perçu comme moins prestigieux (et parfois, plus facile) que le premier. La deuxième est que l’on a idéalisé les effets de la technologie, alors qu’elle produit essentiellement ses effets au plan tactique, ce qui a débouché sur une prophétie autoréalisatrice : des forces bien équipées, tactiquement superbes mais qui, de réformes en réformes, voient fondre le nombre de régiments. Or, outre que l’infanterie est absolument cardinale dès lors que l’on parle de contre-(techno-)guérilla et que l’on risque ainsi de se désadapter du contre-irrégulier, on risque également de se désadapter du contre-régulier. Le fait que la Russie ou la Chine, pour ne prendre que ces deux exemples, intègrent des équipements très sophistiqués à leurs forces ne signifie pas que l’ensemble de leurs forces n’en soit contrainte. Au final, c’est l’un des objectifs de cet ouvrage que de montrer que les choses sont plus complexes : entre les extrêmes de l’irrégulier des guerres de décolonisation « combattant en tongs avec une Kalashnikov » et une armée régulière construite autour des hautes technologies, il existe une grande variété de positions intermédiaires. 

Ce qui m’amène à la question des alternatives. Le combat couplé implique une structure de force pour l’instant contrainte par les événements : on s’allie avec qui l’on peut, en prenant des risques militaires et politiques conséquents – c’est notamment l’exemple des milices chrétiennes qui massacrent des civils à Sabra et Chatila et qui sont « couvertes » par leur binôme israélien. Au-delà de la question humaine, pareil cas de figure serait désastreux pour nos forces et la mission. C’est aussi le risque de déforcer les planifications, comme lorsqu’en 2001, les troupes de l’Alliance du nord afghane, couplées à l’aviation et aux forces spéciales américaines, se sont engagées vers Kaboul sans rien demander. « Sécuriser » le combat couplé, en formant dès le temps de paix des partenaires fiables sur lesquels on peut compter, est donc une option. Mais elle reste peu satisfaisante, dès lors qu’elle implique un travail considérable et tous-azimuts. Une deuxième alternative consiste en des changements structurels tellement profonds qu’ils apparaissent chimériques : découplage doctrinal des Etats-Unis (notamment au regard de la question de leur style de commandement, que nous tendons à faire nôtre), conceptualisation d’une nouvelle stratégie des moyens, retour aux fondamentaux de notre culture stratégique.

La troisième alternative consiste à ne plus pouvoir intervenir que très marginalement, la compression des forces ne laissant comme autre choix à long terme que le repli stratégique. De fait, parce que nombre de technologies deviennent de plus en plus facilement accessibles, la techno-guérilla en tant que mode de guerre est appelée à se disséminer, la probabilité d’en rencontrer ne faisant qu’augmenter avec le temps, y compris sur des zones où nous sommes traditionnellement actifs, comme en Afrique. On le comprend, ce n’est pas réellement une alternative crédible.

L’un des points saillants de votre ouvrage est de ne pas se limiter aux formes terrestres, « solides » du combat hybride, et de montrer que ces évolutions touchent également le combat « fluide », aérospatial et naval. À quoi faut-il s’attendre dans ces deux domaines ?

En fait, si l’on reprend la rationalité des espaces fluides et solides, une techno-guérilla se place ontologiquement dans une perspective de fluidification des espaces terrestres en essayant de se départir, notamment au travers de ses choix en stratégie des moyens, de tout ce qui peut la « dé-fluidifier ». Au-delà, on a vu que les groupes opérant à Gaza – dans un espace tellement solide qu’il en est strié – se sont rapidement dotés de roquettes, d’abord des Kassam peut puissantes et à la portée limitée puis, avec de l’aide extérieure, avec des armes nettement plus puissantes. Le Hezbollah avait fait de même, ce qui augure d’une proto-stratégie aérienne. En la matière, l’usage de missiles tirés à l’épaule, voire de systèmes plus lourds, devrait se généraliser. Cela augure d’une « contre-stratégie aérienne », qui n’est en fait que la prolongation, dans le champ irrégulier, de l’inversion de la polarité de la stratégie aérienne. Depuis plusieurs années, entre contraction des flottes d’avions de combat et accroissement qualitatif et quantitatif des moyens défensifs, la défensive prend le dessus alors que la puissance aérienne est ontologiquement offensive.

Ce qui ne signifie pas qu’il n’y aura pas d’offensives aériennes irrégulières : la plus grosse perte en appareils enregistrée par les Américains ces trente dernières années a été le fait des Talibans, dans l’attaque de Camp Bastion, en septembre 2012, détruisant 6 AV-8B et un C-130, tout en endommageant deux AV-8B. Certes, il s’agit d’une attaque terrestre, mais les Talibans ont causé plus de pertes d’appareils que les Tigres tamouls en utilisant de petits avions contre les bases aériennes sri-lankaises. Au demeurant, il n’est pas exclu de voir émerger des forces aériennes irrégulières : on ne parle évidemment pas d’avions de combat, mais de drones – dont l’usage est déjà avéré – voire de « drones de croisière » ou encore de petits avions ou d’hélicoptères, éventuellement engagés dans des missions-suicide. La mise à disposition de technologies budgétairement accessibles et à l’utilisation facile permet également de développer une « proto-stratégie spatiale », au niveau des communications (téléphones par satellites), voire du renseignement (de Google Earth, à l’achat sous de faux noms d’images commerciales). 

Dans le domaine naval, la techno-guérilla est essentiellement côtière mais elle n’exclut pas, l’utilisation de vaisseaux-mères dans la corne de l’Afrique en attestant, la possibilité d’actions hauturières, éventuellement coordonnées par radio ou téléphones-satellites. Il peut s’agir d’une véritable stratégie navale, et pas uniquement d’une « contre-stratégie navale », l’exemple le plus abouti ayant été celui des Tigres tamouls. Ces derniers ont cependant diffusé leur expérience, notamment auprès de cartels colombiens capables de construire des semi-submersibles – et de mettre en place des voies aériennes. Les espaces fluides sont de facto des espaces de manœuvre et contrairement aux premiers concepteurs européens qui portaient peu d’attention aux stratégies aérienne et maritime/navale, les techno-guérillas devraient y accorder plus d’importance. 

La possession de capacités technologiques avancées ne se limite pas à l’armement, et les « techno-guérillas » sont réellement « intégrales » de ce point de vue, en particulier dans leur rapport à l’information. Elles donnent même l’impression d’être plus évoluées que les puissances étatiques classiques. Est-ce une impression ? Quelles spécificités à le rapport des techno-guérillas à l’information ?

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une impression. Les (techno-)irréguliers sont mieux adaptés : une vision centrée sur l’Auftragstaktik permet d’être plus actif, plus rapidement, sur les réseaux sociaux, là où, par exemple, les équipes de l’OTAN en Afghanistan pouvaient mettre des jours à répondre à un simple tweet qui devait préalablement être vérifié, sous-pesé dans ses effets potentiels, puis validé à l’échelon supérieur. Au final, une techno-guérilla s’articule, comme une guérilla, autour de messages idéologiques souvent simples et faciles à partager au sein d’une communauté d’adhérents/de combattants. De sorte, « mettre tout le monde sur la même longueur d’ondes » est plus aisé y compris dans les manifestations les plus sophistiquées de ces stratégies informationnelles, lorsque sont mises en place des radios ou des chaînes télévisées en bonne et due forme. Au sein d’une coalition, cette « mise sur une même longueur d’ondes » qui fluidifierait le processus de commandement et de contrôle est bien plus difficile. Outre que les intérêts des participants sont parfois divergents – et que leurs doctrines respectives en matière de communication le soient tout autant – il faut réussir à acquérir des codes culturels locaux que les irréguliers maîtrisent.

Finalement, n’est-ce pas l’idée de guerre régulière qui est un non-sens ? Ou faut-il n’y voir, comme le concept de « guerre absolue » clausewitzien, qu’une notion théorique, comme d’ailleurs dans ce cas la guerre irrégulière ? « L’hybridation » n’est-elle pas la réalité permanente du combat ?

Effectivement, nous avons fétichisé une guerre régulière à la fois conventionnelle (au sens du respect de règles) et de haute technologie, ce qui aboutit à des aberrations conceptuelles : D. Rumsfeld indiquant en 2003, par exemple, que l’emploi de missiles de croisière par l’Irak serait le propre d’une « guerre asymétrique ». Concrètement, rares ont été les guerres de ces cinquante dernières années qui répondraient au canon contemporain de la guerre régulière et, de ce point de vue, la guerre régulière relève certainement plus d’une vue de l’esprit. Mais au-delà du fait que l’hybridation soit la règle – parce que même les armées régulières font appel aux supplétifs et autres proxys – encore faut-il le reconnaître, ce qui passe par un double mouvement. Le premier consiste à comprendre que le terrorisme, l’irrégularité, l’hybridation ou l’aberrant artefact conceptuel de « l’asymétrie » – lorsqu’elle est comprise, comme souvent, comme des moyens – ne sont pas apparus aux lendemains du 11 septembre (nombre d’auteurs l’écrivent encore de nos jours) et constituent la norme à l’échelle d’une histoire qui ne peut certainement pas se limiter à celle de quelques guerres européennes. Il s’agit donc de déconstruire quelques mythes, y compris ceux liés à la technologie et à la guerre régulière. Il s’agit ensuite de voir que cette hybridation devient un mode de guerre en soi, qui s’impose d’une manière plus sensible, parce qu’elle relève d’un choix de plus en plus conscient et délibéré – et donc non contraint – de la part des acteurs stratégiques, y compris d’ailleurs des États. C’est l’objectif de l’ouvrage. 

Propos recueillis par Benoist Bihan, le 1er octobre 2014

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