Magazine DSI

Entretien avec Marine Le Pen, candidate à l’élection présidentielle

L’actuelle Loi de programmation militaire (LPM) court jusqu’en 2025. L’accroissement budgétaire qu’elle implique doit-il être maintenu ? Au-delà, faut-il poursuivre l’augmentation budgétaire et jusqu’à quel niveau ? Si oui, pourquoi et comment la financer ?

Il faut d’abord considérer d’où l’on vient : une loi de programmation 2014-2019 votée par MM. Hollande et Le Drian qui signait un désarmement massif alors même que le contexte exigeait un réarmement ; l’État islamique menaçait de tout submerger au Proche-­Orient, préparait des attentats partout dans le monde et « Serval » avait commencé. En dépit de deux réactualisations, cette LPM était une LPM de désarmement. La LPM 2019-2025 n’est qu’une loi de rattrapage, de pansement, dont tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire que si elle a été correctement exécutée (c’est bien le moins), elle est insuffisante à la fois pour combler les lacunes du passé et répondre aux défis posés par le contexte international, le réarmement généralisé dans le monde et l’accélération des technologies, sans rien dire des ambitions légitimes d’un pays comme le nôtre.

Il faut ensuite financer les fondements mêmes de notre indépendance. Le réarmement que je souhaite impulser est d’abord nécessaire pour la restauration de la souveraineté française : la dissuasion, ultime assurance de sécurité, est au début de sa nécessaire modernisation ; je souhaite en amplifier la cadence et les moyens humains, financiers et techniques. L’appréciation indépendante des situations, préalable à toute décision réfléchie, nécessite un réinvestissement dans le renseignement humain, le plus fin, le renseignement technique, le plus complexe, et le renseignement spatial, le plus nécessaire. Enfin, le réarmement se justifie par la protection nécessaire de notre territoire : métropolitain naturellement, mais surtout ultramarin. À l’arrière-­cour immédiate de ce que l’on appelle maintenant l’Indopacifique, une partie de notre outre-­mer nécessite des moyens militaires nouveaux : bâtiments de combat dédiés au canal de Mozambique, à la Nouvelle-­Calédonie et à la Polynésie française, modernisation, voire création, de bases aéronavales. La Guyane devra aussi faire l’objet d’une modernisation généralisée de ses moyens et infrastructures compte tenu du site de lancement national, des défis posés par des trafiquants extrêmement dangereux et des perspectives d’hydrocarbures au large des côtes.

Il faut enfin se donner les moyens de l’influence : « une diplomatie sans armée est une musique sans instruments », disait Frédéric II. Il y a un lien mécanique et réciproque entre diplomatie et défense. Une puissance comme la France, si elle veut peser, doit disposer d’une armée nationale, polyvalente et projetable.

Force est de constater que pour soutenir toutes ces politiques, ambitieuses et exigeantes, mais qui relèvent de l’identité stratégique de la France, il faut aller au-delà de l’actuelle trajectoire financière sans pour autant être déraisonnable. L’effort de défense doit être plus important, mais être durable, faute de quoi on aura plus détraqué le système de défense français par des à‑coups irresponsables. Les montagnes russes, c’est fini. Il faut un effort ambitieux, mais bien calibré, pour financer nos ambitions et nos obligations. Je l’ai fixé à 55 milliards par an en 2027, hors pensions, OPEX et MISSINT, et garanti par mon implication personnelle et vigilante.

L’autonomie stratégique est au cœur de l’actuel quinquennat. Soutenez-vous son principe ? Comment l’entendez-vous ?

Je récuse d’abord le terme d’autonomie : je ne parle que d’indépendance. Indépendance dans l’appréciation des situations par le renseignement, humain, technique et spatial, indépendance dans les décisions diplomatiques et de défense, indépendance dans les opérations. Tout ce qui entrave cette indépendance doit être combattu ; tout ce qui l’empêche doit faire l’objet d’investissements pour l’obtenir. La feuille de route dans les domaines diplomatique et de défense a été tracée non en 2017 par M. Macron, mais par le fameux discours du général de Gaulle du 3 novembre 1959 à l’École de guerre : «  Il faut que la défense de la France soit française.  » Je ne vois nulle raison dans le paysage stratégique actuel de la modifier. Sa justification est au contraire accrue par le contexte où certains de nos alliés sont les premiers à nous trahir et où nos partenaires ont besoin d’un allié indépendant capable de les aider de manière décisive.

Cette indépendance a, j’en suis consciente, un prix à payer. À savoir une diplomatie nationale que l’on cherchera à isoler, mais qui doit retrouver en elle-­même sa grandeur par la conclusion de partenariats stratégiques bilatéraux ; un système de défense qui devra compter sur un budget de défense ambitieux ; une industrie qui devra substituer aux composants étrangers ses propres composants, continuer à progresser par les exportations dans le cadre d’une politique industrielle générale que je souhaite insuffler au pays.

La France doit-elle rester dans l’OTAN et si oui, quelle doit y être sa place ?

Quoi qu’en disent les experts et analystes, je considère que les raisons de fond qui ont amené entre 1958 et 1966 le général de Gaulle à sortir du commandement militaire intégré de l’OTAN demeurent parfaitement valables. L’OTAN, conçue pour éviter un raz de marée soviétique après la Seconde Guerre mondiale, est devenue au fil des ans l’instrument de domination des États-­Unis sur les pays européens. Les États-­Unis veulent toujours les entraîner dans leurs guerres inutiles et stériles, Vietnam avant-­hier, Irak et Afghanistan hier et Ukraine aujourd’hui. L’intégration des armées provoque, aujourd’hui comme entre 1958 et 1966, l’alignement des diplomaties sur des objectifs que nous ne partageons pas. La domination américaine sur des systèmes d’armes entiers ne permet aucunement, hier comme aujourd’hui, à la France de peser sur la décision finale. L’existence même d’une défense antimissile en Europe sous clés américaines contredit la doctrine française de dissuasion.

0
Votre panier