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La Moldavie, une proie pour la Russie au milieu de l’Europe ?

Entre dépendance étrangère et corruption endémique

Cette dépendance vis-à-vis de ses voisins s’explique aussi par la fragilité de son économie. Le PIB par habitant est de 4547 USD en 2020 selon la Banque mondiale, et le niveau de développement est particulièrement faible (90e au classement mondial en termes d’IDH en 2019 selon le PNUD), faisant de la Moldavie le pays le plus pauvre d’Europe. S’ajoute à cela l’absence d’un État social, génératrice d’une économie souterraine qui enlise davantage le pays dans des problèmes de criminalité et de corruption systémique (8).

Le clientélisme et la politisation des postes clés dans l’administration publique en sont une source majeure, privilégiant la partisanerie identitaire à la compétence (9). En outre, le peu de cohérence territoriale héritée de la période soviétique (déplacements de populations, urbanismes chaotiques), couplé au « manque de transparence et [à] une gouvernance d’entreprise inadéquate » participent à l’état de délabrement avancé des infrastructures (10), autre facteur de tensions communautaires (11).

Le pays est dans l’impasse politique, aux prises avec des intérêts oligarchiques selon le rapport du Parlement européen de mars 2018 sur l’Accord d’association avec la Moldavie (12), constat sans appel du fait « d’un petit groupe de personnes exerçant leur influence sur le Parlement, le gouvernement, les partis politiques, l’administration d’État, la police, la justice et les médias » (13). La déficience des pouvoirs publics est ici à l’image d’un système judiciaire jugé « très corrompu par la population elle-même » (14), au profit d’une prédation par des intérêts privés, les oligarques y dictant leurs propres règles sans contre-pouvoir.

Malgré d’importantes contestations sociales, les pouvoirs publics ont semblé impassibles face au fléau de la corruption, germe de l’état de déliquescence du pays (15). Cela a d’ailleurs contribué à l’émigration massive des Moldaves depuis des années (16).

C’est sur ces thématiques que l’actuelle présidente Maia Sandu a été élue en décembre 2020. Résolument pro-européenne, elle tente de mettre au premier plan les réformes en matière de fiscalité et de lutte contre la corruption jusque-là délaissées par les gouvernements successifs.

La Moldavie, la Transnistrie, et la Novorossia

Maia Sandu, obtenant une majorité lors des élections législatives de 2021, tente de reléguer au second plan les questions identitaires, bien que celles-ci risquent de réapparaître au vu de la guerre actuelle en Ukraine.

La guerre s’étend jusqu’aux portes d’Odessa, ville voisine de la Moldavie, où une forte minorité russe est installée. La prise d’Odessa fait courir un risque de contagion du conflit vers la Transnistrie (17). Cela pourrait confirmer le souhait du Kremlin de rétablir le projet de la Novorossia, projet irrédentiste de reconstitution de l’Empire russe couvrant l’Est et le Sud de l’Ukraine jusqu’à la Transnistrie moldave.

Bien que celle-ci se soit autoproclamée État indépendant à la suite du cessez-le-feu de la guerre civile de 1992, la Transnistrie n’est pas reconnue internationalement, faisant de ce territoire un État de facto. Néanmoins, la Moldavie a toujours évité de dégeler le conflit, par peur d’un scénario semblable à celui de la Géorgie, ou de l’Ukraine.

Bande de terre de moins de 500 000 habitants et de 4163 km², elle composait 12 % de la superficie de la Moldavie, 36 % de ses capacités de production manufacturière et 87 % de sa production d’électricité (18). En outre, les grands « tchernozioms » (ou terres noires) d’Ukraine, de Moldavie et de Transnistrie sont depuis des siècles la marque de fabrique du grenier à blé de l’Europe (19). Cet hinterland bessarabique est desservi par les chemins de fer allant de Tiraspol (capitale de la Transnistrie) jusqu’au port intermodal d’Odessa, constituant un gain enviable pour Moscou.

Cet État de facto est aussi une « zone grise » du fait de la présence d’importants stocks d’armes non contrôlés datant de l’époque soviétique, et qui fait de ce territoire une plaque tournante du trafic d’armes mondial depuis la fin de la guerre froide. « À défaut d’informations précises sur la quantité et les conditions de stockage dans ces dépôts, l’Europe tolère un risque dont elle ignore la portée. Ce manque de transparence concerne les entrepôts qui contiendraient deux fois la puissance explosive d’Hiroshima » (20). C’est cela, en plus de la présence du 14e régiment russe en Transnistrie (21), qui inquiète à la fois la Moldavie (dont les forces ne pourraient évidemment pas contenir une invasion), et les autorités européennes.

Enfin, pour le Kremlin, l’enjeu se situe dans la préservation d’une zone d’influence afin de marquer une frontière claire entre le monde occidental et le monde russe. La présidente moldave vient de demander l’adhésion à l’Union européenne (22), acte qui pourrait être vu à terme comme une provocation par Moscou, voire un casus belli.

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