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Le Dniepr, un fleuve dans la guerre d’Ukraine

Troisième plus long fleuve d’Europe avec environ 2 300 kilomètres, le Dniepr, vecteur de coopération et d’échanges entre la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, est devenu une ligne de front opposant forces armées russes et ukrainiennes sur la partie la plus méridionale de son parcours, autour de Kherson. La destruction des ponts et les fortifications défensives de part et d’autre font de son franchissement un enjeu stratégique.

Drainant un bassin versant d’une superficie de plus de 500 000 kilomètres carrés, presque l’équivalent de celle de la France métropolitaine, le Dniepr prend sa source sur le plateau de Valdaï, en Russie, à seulement 220 mètres d’altitude. Le fleuve traverse la Russie (sur 20 % de son parcours), la Biélorussie (23 %) et l’Ukraine du nord au sud sur plus de la moitié de sa longueur jusqu’à l’embouchure avec le large delta de Kherson sur la mer Noire, en passant par la capitale, Kyiv.

Alimenté en eau par les nombreux marécages des forêts biélorusses et par plusieurs affluents, dont les rivières Desna, Pripiat et la fameuse Bérézina, le Dniepr est un fleuve de plaine qui coule en pente douce, navigable sur la quasi-totalité de son parcours à partir de Smolensk, en Russie. En raison des rigueurs du climat continental, il est pris par les glaces dans sa partie supérieure de décembre à début avril.

Grands travaux soviétiques

De nombreux canaux reliant le Dniepr à d’autres fleuves ont été construits dès le XVIIIe siècle pour transporter des ressources forestières vers Gdansk. Il est alors progressivement passé sous le contrôle de l’Empire russe (1721-1917). C’est durant la période soviétique (1922-1991) qu’il a été aménagé avec la construction de barrages hydroélectriques créant des réservoirs artificiels et le rendant navigable. Le plus ancien, le DniproHES, fut inauguré dès 1932 près de Zaporijjia, mais fut détruit durant la Seconde Guerre mondiale et reconstruit en 1948. Les autres grands barrages furent édifiés dans les années 1950 à 1970. Cette série de centrales hydroélectriques d’une capacité de 46 milliards de mètres cubes d’eau a entraîné la perte de près de 9 000 kilomètres carrés de terres fertiles, mais permet d’alimenter les habitants et l’agriculture en eau grâce à des ouvrages d’irrigation, et l’industrie en électricité. Sont présentes entre Kyiv et Zaporijjia de nombreuses entreprises de production d’aluminium, usines métallurgiques, fonderies, usines de produits chimiques et de matériaux de construction.

À partir de 1991, le Dniepr se retrouve divisé entre la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, qui développent une gestion transfrontalière du fleuve. Leur histoire commune, de l’Empire russe à l’Union soviétique, a d’abord facilité cette coopération, et les trois pays sont peu concernés par la pénurie d’eau. Ils le sont, en revanche, par les problèmes de pollution liés au ruissellement des surfaces agricoles, aux rejets des industries lourdes et agroalimentaires, ainsi qu’à l’accident nucléaire de Tchernobyl (1986) et à la dispersion du nuage radioactif qui a contaminé le sol et le fleuve. Les relations transfrontalières sont facilitées par l’usage commun de la langue russe, qui est officielle en Biélorussie et comprise par une majorité de la population ukrainienne. Elles le sont également par le partage de normes environnementales similaires et peu contraignantes. Au début des années 2000, la Russie et l’Ukraine sont les deux principaux partenaires commerciaux de la Biélorussie.

Tensions transfrontalières

Un « programme d’action stratégique du bassin du Dniepr », financé à hauteur de 14 millions de dollars (dont 7 millions par le Fonds mondial pour l’environnement, 4,2 millions par l’Ukraine, et seulement 300 000 par la Biélorussie et 100 000 par la Russie), a été conjointement lancé en 1999, avec pour objectif à long terme une restauration de la qualité environnementale du fleuve et, par conséquent, de la mer Noire. Un diagnostic transfrontalier des pollutions est établi et une liste de mesures dressée. Les derniers rapports, élaborés dans le cadre du Partenariat oriental de l’Union européenne (UE), ne font état que des actions de l’Ukraine dans la restauration du Dniepr et ne mentionnent plus aucune coopération transfrontalière, signe de la dégradation des relations entre Kyiv et ses voisins depuis la « révolution orange » de 2004 et celle de Maïdan dix ans plus tard (1).

Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, le Dniepr est devenu un enjeu stratégique avec l’occupation de la centrale nucléaire de Zaporijjia par l’armée russe, ainsi que la conquête d’une bonne partie des régions de l’est du pays, de l’oblast du Donbass à celui de Kherson. La contre-­offensive ukrainienne menée à l’automne 2022 a permis à Kyiv de reprendre les territoires à l’ouest du Dniepr avec la reconquête de la ville de Kherson, fixant la ligne de front le long du fleuve sur près de 300 kilomètres. La zone est devenue un no man’s land militaire vidé de ses habitants civils. Son franchissement représente un défi de taille pour les deux belligérants, alors que les ponts ont été détruits et que chacun a fortifié sa rive. Annexée par la Russie en 2014, la Crimée, dont les ressources en eau proviennent du Dniepr grâce à un canal de 400 kilomètres, renforce aux yeux de Moscou l’importance stratégique de cette bande territoriale entre le fleuve et la mer Noire.

Note

(1) EUWI, Draft Dnipro River Basin Managment Plan for Ukraine Part 1 (2025-2030), 2021.

De la Russie à l’Ukraine : géopolitique du Dniepr
Article paru dans la revue Carto n°76, « Quelle planète demain ? Réchauffement climatique, surpopulation, pollution…  », Mars-Avril 2023.

À propos de l'auteur

Thibaut Courcelle

Maître de conférences en géographie à l’Institut national universitaire Champollion (Albi), analyste pour Carto.

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