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Djihadisme et criminalité en Afrique : quelles collusions ?

Qu’en est-il de la connexion réelle entre les djihadistes et les réseaux criminels en Afrique ?

Les groupes djihadistes affiliés à Daech ou Al-Qaïda se sont répandus dans la plupart des régions du Sahel — Liptako-Gourma, lac Tchad, Nigéria et Somalie, entre autres. Une multitude de groupes « locaux » se sont positionnés comme filiales des deux groupes djihadistes, fidèles à l’un ou à l’autre. Malgré de coûteux efforts nationaux et internationaux depuis une dizaine d’années, les gouvernements de la région sahélienne peinent à sortir vainqueurs dans la compétition pour le contrôle territorial les opposant aux filiales de Daech et Al-Qaïda présentes dans ces régions.

Les groupes djihadistes ne sont cependant pas les seules forces avec un haut potentiel de déstabilisation au Sahel. Les réseaux criminels locaux et internationaux dans la région abondent, et l’impact transnational perçu ou suspecté de leurs activités, notamment sur l’amplification de l’instabilité sahélienne, se fait sentir dans les cercles de décisions politiques. C’est probablement aussi pourquoi, au niveau des stratégies de stabilisation de la région sahélienne, on observe une tendance à combiner les djihadistes et les réseaux criminels.

L’importance du crime organisé dans les pays sahéliens découle du fait qu’il existe peu d’autres possibilités pour générer rapidement de la richesse du même niveau. L’économie politique du crime organisé dans la région s’est considérablement développée depuis le début du XXIe siècle. Dans sa première décennie, le crime organisé s’articulait autour de trois activités principales : la contrebande de résine de cannabis marocaine, la contrebande de cocaïne et l’enlèvement contre rançon (en général, de nationaux des pays occidentaux). Aujourd’hui, le crime organisé s’est métastasé et, bien que les activités susmentionnées soient toujours importantes, une diversification d’activités criminelles s’est produite. Cette diversification va de pair avec l’évolution du contexte (géo)politique, incluant maintenant le trafic de produits médicaux, de carburant, d’armes à feu, d’or, de minéraux et de migrants.

Les réseaux criminels impliqués dans ces activités ont réussi à convertir leur richesse en influence politique et puissance militaire. Le commerce de contrebande de marchandises licites, qui s’était développé dans toute la région au cours des décennies précédentes, a créé une infrastructure institutionnelle et un environnement sécuritaire propices au développement de ces activités à forte rentabilité. Dans ce cadre, la concentration des politiques sur le nexus entre terrorisme et criminalité (plutôt théorique) se fait souvent au détriment du développement de politiques visant à traiter l’existence d’un (très réel) nexus entre les institutions gouvernementales et les réseaux criminels. En effet, bon nombre des activités illicites qui se déroulent au Sahel ont lieu avec l’assentiment indirect des responsables des autorités sahéliennes, voire parfois avec leur complicité directe.

Au-delà d’une analyse de la pertinence de ce type de politique, les dynamiques au niveau des groupes et leurs objectifs sont également des prismes pertinents pour évaluer la relation entre les réseaux djihadistes et criminels. Les réseaux criminels organisés se distinguent des groupes djihadistes par leur attitude à l’égard des États, ainsi que par leurs modalités de recrutement. Les groupes djihadistes locaux se nourrissent, pour la plupart, des griefs des communautés locales. Cette dynamique opportuniste cimente l’implantation des djihadistes au sein des communautés affectées. Par leur implantation au niveau local, les groupes djihadistes génèrent des revenus — très souvent de façon illicite — nécessaires à leur subsistance et expansion. Ils recrutent leurs nouveaux adhérents au sein de nombreuses communautés vulnérables en utilisant l’idéologie comme plate-forme de mobilisation.

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