Pour toute personne suivant les opérations militaires en Ukraine, c’est une évidence : drones et Munitions téléopérées (MTO) sont partout et accélèrent plusieurs cycles d’innovations technologiques concomitants qui font de la troisième dimension un domaine structurant à l’extrême pour les opérations interarmées du futur. Ce qui ne sera pas sans conséquences pour nos armées…
2016 : les canaux Telegram et les veilles Twitter commencent à montrer les usages que fait l’État islamique de drones larguant grenades, obus de mortier ou encore charges creuses de la famille PG‑7 sur des positions de la coalition qui le combat. Qu’ils soient conçus pour cette mission – ils font alors l’objet d’une proto-industrialisation par l’État islamique – ou qu’ils soient adaptés de drones commerciaux, ces systèmes de frappe d’un nouveau genre vont faire florès. D’autant plus que l’usage des drones commerciaux en appui des opérations d’un certain nombre de groupes est lui-même en progression. En 2020, tous les assauts de Boko Haram, au Nigeria, au Tchad ou au Cameroun, sont systématiquement précédés de ce qui s’apparente à un vol de reconnaissance, les drones continuant de fournir des images pendant l’action elle-même.
Prolifération verticale et horizontale du drone armé
Sept ans plus tard, qu’en est-il advenu ? Que ce soit en Syrie, en Ukraine, en Israël ou en Birmanie, plus aucun acteur n’opère sans un puissant appui de drones, pour des fonctions ISR, mais aussi de frappes. Si l’opération surprise du Hamas en Israël, le 7 octobre dernier, a impressionné, c’est aussi parce qu’ont apparu très tôt les images d’une explosion sur la tourelle d’un Merkava IV – char réputé le plus lourd parce que le mieux protégé au monde – et celles de largages de munitions sur les tours d’observation de la « frontière électronique » entre Israël et la bande de Gaza. En quelques dizaines de minutes, les optroniques et les armements au sommet de ces postes d’observation ont été neutralisés, ce qui a facilité considérablement le bréchage et la pénétration des forces du Hamas ensuite. Aucune contre-mesure ne semble avoir été déployée par Israël : ni grillage, ni filet, ni action de guerre électronique ou autre système d’interception ne sont visibles.
Tsahal avait pourtant devant les yeux l’exemple d’une guerre d’Ukraine dans laquelle les usages des drones ont évolué, considérablement, mais aussi extrêmement rapidement. Dès les premières heures du conflit, les drones tactiques sont en action, et des Bayraktar multiplient les frappes. À ce stade, rien de réellement nouveau : dès 2016 dans le nord de la Syrie, la Turquie faisait usage de ses drones dans des missions d’interdiction du champ de bataille (1). C’était alors une nouveauté : le grand drone, qu’il soit MALE (2) ou tactique, emportait surtout des munitions dans le cadre de missions antiterroristes, cherchant soit l’élimination d’une cible en particulier, soit des actions contre des cibles fugaces (Time sensitive targets). La grande mutation, cependant, réside dans la prolifération des drones armés, verticale et horizontale. D’une part, les drones se diversifient : des quadcopters peuvent être transformés en systèmes armés, mais plusieurs entreprises se lancent aussi sur ce secteur. D’autre part, en conséquence, le nombre de drones armés explose littéralement, au profit des États comme des acteurs irréguliers.
La guerre d’Ukraine voit ainsi, très rapidement, le déploiement massif de microdrones, souvent issus de donations et d’efforts de financement participatifs menés par des associations – bien plus d’ailleurs que par le ministère de la Défense ukrainien, qui ne s’empare de cette question que très tardivement, vers la mi-2023. Typiquement, ces drones sont affectés à des missions ISR, que ce soit en appui des unités d’infanterie ou de forces spéciales, mais leurs effets seront particulièrement sensibles dans la correction des feux d’artillerie. Le drone devient donc l’un des facteurs d’efficience d’une artillerie ukrainienne pour laquelle, faute d’obus en suffisance, tirer de manière précise est un enjeu important pour la soutenabilité du combat dans le temps. Ils participent donc directement à l’économie des efforts. Mais, bien vite, certains dans la myriade de types disponibles sont utilisés pour des missions de frappe. Les drones deviennent ainsi un système comparable à un mortier de précision ou à un missile antichar, mais qui serait autrement plus maniable.
À partir de juillet 2022, des vidéos de frappes par des drones FPV (First person view) commencent à apparaître. Les drones, d’abord issus du commerce, sont pilotés via des manettes classiques, mais l’opérateur reçoit sur ses lunettes les images produites par la caméra. Télépilotés, ils sont armés et projetés sur une cible, d’opportunité ou non. Assez rapidement, les drones FPV sont ensuite produits massivement et plus seulement achetés sur étagère pour être adaptés. Opération parmi d’autres, « Ednist » est particulièrement parlante : lancée le 14 août 2023 par les organisations « Come back alive » et « United 24 », très actives dans le soutien aux soldats ukrainiens, c’est un financement participatif qui débouche sur la livraison aux forces ukrainiennes d’une première tranche de 5 000 drones FPV, sur les 10 000 visés par l’opération, le 11 octobre. En moins de deux mois, donc. D’autres initiatives sont régulièrement lancées – avec cependant des volumes de production moindres, mais non négligeables.














