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Kenya : autopsie d’un mouvement social inédit

Par la mise en cause personnelle du président William Ruto, il est apparu en creux qu’au-delà de sa justification formelle, la dernière crise kényane a été l’expression de deux phénomènes de la société kényane contemporaine et de l’Afrique d’aujourd’hui, à savoir l’exaspération d’une « génération Z » en porte à faux avec les pouvoirs en place et le poids d’une dette publique excessive qui mine les perspectives économiques de pays en plein essor.

En juin-juillet 2024, le Kenya, ancienne colonie britannique d’Afrique de l’Est réputée pour sa relative stabilité démocratique et sa réussite économique, vivait une grogne sociale sans précédent depuis l’indépendance en 1963 et l’instauration de la démocratie en 1991. Menée hors des logiques partisanes ou ethno-communautaires classiques, cette mobilisation collective s’est distinguée des précédentes crises par sa forme exceptionnelle et les conditions inhabituelles de sa naissance marquée par le rôle catalyseur des réseaux sociaux dans le ralliement rapide des manifestants et la structuration de la contestation dans l’espace public. La révolte a en effet émergé parmi les jeunes ultra-connectés dits de la « génération Z », c’est-à-dire des personnes nées à la fin des années 1990 et au début des années 2000, réunis autour des hashtags #OccupyParliament, #RejectFinancialBill2024 ou #UnfollowRuto, pour s’opposer au projet de budget 2024-2025 qui prévoyait une forte hausse des taxes décrétée sous la pression du Fonds monétaire international (FMI) en vue de régler une énorme dette publique (1).

Après des jours de répression sanglante et un bilan humain et matériel lourd, William Ruto, le président de la République élu en aout 2022, a tenté de décrisper la tension via la démission du chef de la police, le retrait du projet de loi controversé, le limogeage de la quasi-totalité de son gouvernement et la formation d’une nouvelle équipe ministérielle élargie à l’opposition dont des personnalités issues du parti de Raila Odinga, opposant historique et plusieurs fois candidat à l’élection présidentielle. Malgré tout, les manifestants guère convaincus par des mesures certes lénifiantes, mais jugées cosmétiques, ont poursuivi le soulèvement pour réclamer son départ sous le leitmotiv « Ruto must go » [« Ruto doit partir »] (2).

Le courroux d’une jeunesse hyperconnectée

Le premier phénomène mis en avant par l’insurrection est l’importance de la génération Z, laquelle, par l’usage des outils numériques, a subjugué les partis et les syndicats jusqu’alors, et les acteurs traditionnels de la contestation dans la sphère publique kényane. La révolte a ainsi eu pour terrain d’expression un double espace participatif, à savoir Internet et les rassemblements de rue.

Sur la toile, elle nait initialement sur l’application mobile TikTok, dont le Kenya détient le taux d’utilisation le plus élevé au monde, soit 10,6 millions d’utilisateurs. L’appel à la grève bénéficie d’un effet de loupe immédiat grâce à l’usage d’autres plates-formes de réseautages sociaux telles que Instagram, WhatsApp, Facebook, Snapchat, YouTube ou X (anciennement Twitter), sous la coordination des influenceurs web.

S’agissant des manifestations de rue, elles ont pour foyer le quartier des affaires de Nairobi, la capitale du pays. Elles se propagent parallèlement dans d’autres cités importantes à l’exemple des fiefs de l’opposition que sont Mombasa à l’est et Kisumu à l’ouest, mais aussi à Nanyuki, Nakuru et Eldoret, les grandes villes de la vallée du Rift, région d’origine et bastion électoral de William Ruto.

Selon l’organisme officiel de défense des droits humains, la Kenya national commission on human rights (KNCHR) et Amnesty International, les émeutes se soldent par une cinquantaine de morts, des centaines de blessés, des enlèvements, la destruction des édifices officiels, en particulier le Parlement, la Cour suprême et la mairie de Nairobi. Les manifestants tentent d’envahir State House, le palais présidentiel, mais ils sont déjoués par la police (3).

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