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Dissuasion nucléaire : une évolution des perceptions en Europe

Héritée de la guerre froide, la capacité nucléaire de trois alliés de l’OTAN a été perçue dans beaucoup d’États européens comme anachronique après la disparition du rideau de fer. Pourtant, le comportement agressif de Vladimir Poutine et son mépris du droit international ont traduit l’échec des efforts pour faire émerger un système de sécurité coopératif sur le continent. Dans ce contexte, les perceptions de la dissuasion ont évolué au niveau des gouvernements européens et des opinions publiques, qui jugent désormais en majorité que la dissuasion nucléaire peut apporter une forme de stabilité en Europe.

Le soutien réaffirmé de la dissuasion, largement provoqué et alimenté par le comportement de la Russie, est perceptible dans le renforcement de la posture de l’OTAN, mais également dans l’intérêt que suscite le discours français sur le rôle européen de sa dissuasion nucléaire. Depuis l’invasion de la Crimée par Moscou, il est apparu que le révisionnisme russe pouvait remettre en cause les fondements mêmes de la sécurité européenne. La Russie a démontré son intention d’utiliser une politique de « sanctuarisation agressive » pour modifier à son profit les frontières d’un État souverain européen et dissuader des acteurs extérieurs d’intervenir dans le conflit. Cette violation de la souveraineté ukrainienne a été à l’origine d’une première prise de conscience des pays de l’OTAN et les efforts pour limiter le rôle de la dissuasion nucléaire, voire procéder au retrait des armes déployées sur le sol européen, ont largement cessé.

Un consensus réaffirmé sur la pertinence de la dissuasion nucléaire

Une prise de conscience cristallisée autour des agressions russes en Ukraine

Depuis l’agression russe contre l’Ukraine en février 2022, cette évolution a été beaucoup plus visible, et l’on peut considérer que le début de la guerre, mais également les menaces nucléaires utilisées par le Kremlin et ses associés pour intimider l’OTAN, a eu un rôle de catalyseur conduisant les dirigeants européens a être beaucoup plus ouverts sur le sujet. En effet, alors que dans certains pays, les opinions publiques étaient antinucléaires, l’invasion russe a provoqué des changements de tendance. Ainsi, une majorité des citoyens interrogés en Allemagne (59 %) s’exprimaient en faveur de la dissuasion en juin 2022 (1). De manière notable, le 18 mars 2022, dans le cadre de la présentation de la « stratégie de sécurité nationale », la ministre des Affaires étrangères allemande Annalena Baerbock, issue d’un parti connu pour ses hésitations sur le sujet, a été très claire en annonçant que la dissuasion nucléaire était pour l’instant indispensable (2).

De manière encore plus spectaculaire, la Suède, un pays historiquement hostile aux armes nucléaires avec une tradition ancrée de soutien au désarmement, a fait le choix de rejoindre l’OTAN, une alliance nucléaire. Si des voix s’opposant à la dissuasion continuent de se faire entendre, une majorité s’est créée au centre et à droite de l’échiquier politique, jugeant qu’une posture de désarmement trop affirmée est contraire aux intérêts de sécurité suédois. Ce changement de paradigme observé au niveau des élites politiques du pays peut être perçu comme l’un des signes les plus visibles du Zeitenwende européen (3).

La marginalisation des positions antinucléaires

Au niveau des membres de l’OTAN, les voix hostiles à la dissuasion ont donc perdu en influence, et seuls quelques États européens non membres de l’Alliance continuent de dénoncer l’arme nucléaire comme ne pouvant servir aucun objectif de sécurité. C’est le cas de l’Autriche et de l’Irlande, deux pays ayant ratifié le Traité d’interdiction des armes nucléaires (TIAN) et participant activement à ses travaux. Ce positionnement rend impossible une coordination de l’Union européenne en tant qu’institution sur la question de la dissuasion nucléaire. Néanmoins, le dynamisme des mouvements en Europe est limité, avec des États neutres comme la Suisse par exemple, qui cherchent à garantir leurs relations avec l’OTAN en évitant des postures trop critiques de la dissuasion nucléaire.

La réaffirmation de la posture nucléaire de l’OTAN

Pour les autres États européens membres de l’OTAN, la dissuasion nucléaire est avant tout une stratégie mise en œuvre dans le cadre de l’Alliance, qui réaffirme régulièrement que « tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN restera une alliance nucléaire(4) ». Depuis les années 1950, le « parapluie nucléaire » américain est matérialisé par la présence d’armes nucléaires sur le continent européen. Cinq pays accueillent à ce jour ces armes, sans que cela soit officiellement reconnu ni par l’OTAN ni par ces pays eux – mêmes (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie). Alors qu’elle faisait l’objet de débats importants et de désaccords entre alliés jusqu’à 2010, la stratégie nucléaire de l’OTAN est aujourd’hui consensuelle. Les discussions lors des derniers sommets ont montré une convergence de vues entre les États membres sur le rôle de la dissuasion et son articulation avec les autres stratégies de défense (conventionnelle, antimissile).

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