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Le rôle de l’IA dans les campagnes informationnelles

Manipuler l’information pour fragiliser le moral, semer le doute, déstructurer les sociétés, subvertir plutôt que combattre : voilà une grande partie de l’art de la guerre. Si cette pratique accompagne les affrontements depuis toujours, la technologie en augmente aujourd’hui exponentiellement l’impact.

Du bombardement de tracts aux réseaux sociaux, les vecteurs d’influence n’ont cessé d’évoluer, suivant les mutations technologiques des moyens de communication. L’intelligence artificielle (IA) (1) est la dernière révolution qui prolonge toujours plus la courbe exponentielle de la viralité informationnelle, où la création et la diffusion s’accélèrent au fur et à mesure qu’elle s’automatise. L’IA, surtout générative, contribue de manière inédite à la transformation numérique de la guerre des récits.

Elle accroit l’asymétrie des rapports de force : en démocratisant l’accès à des capacités offensives de pointe, elle abaisse les barrières technologiques pour des acteurs hostiles. L’IA générative (IAG) accentue aussi une asymétrie de combat plus structurelle : celle qui oppose des espaces informationnels ouverts, soumis à la transparence et au pluralisme, à des environnements fermés, strictement contrôlés par des régimes autoritaires.

L’IAG permet aux assaillants informationnels d’envahir les espaces numériques avec une création de contenus toujours plus rapide, crédible et coordonnée. En quelques minutes, des milliers d’articles sont écrits, des photos sont générées ou détournées. Sont également écrites les lignes de codes qui automatisent leur diffusion, puis leur amplification par des réseaux de robots virtuels (bots(2). En clair : c’est toute la mécanique de l’influence qui change d’échelle.

Aujourd’hui, les acteurs étatiques hostiles, leurs proxies et les cybercriminels s’emparent de ces méthodes. Demain, elles seront omniprésentes. Pour la première fois, en 2024, la menace informationnelle avait pris la tête du classement du World Economic Forum. Cette première place était avant tout due à de multiples échéances électorales, liées à un alignement extraordinaire des calendriers au niveau mondial. Cette année, le risque est maintenu à la première position, car il transcende les élections, devenant une menace constante et protéiforme, en partie grâce à l’IA (3).

Face à cette menace croissante, l’IA elle-même peut constituer un levier de défense, à condition d’être maitrisée, encadrée et utilisée à bon escient. Car il convient de le rappeler : l’IA n’est qu’un outil, et peut aussi, à ce titre, constituer une nouvelle ligne de défense, au service de la résilience démocratique et de la lutte contre la manipulation de l’information.

L’IA, une formidable arme informationnelle

Dès 2016, l’affaire Cambridge Analytica révélait comment l’apprentissage automatique, une forme d’IA, avait servi à cibler des individus sur les réseaux sociaux en fonction de leurs publications, de leurs likes et de leurs réactions. Les mêmes procédés, qui consistaient à collecter et à analyser des données personnelles pour vendre des espaces de publicités — ce que la sociologue américaine Shoshana Zuboff appelle le « capitalisme de surveillance » (4) —, ont pour la première fois été appliqués à la sphère politique, permettant un microciblage électoral d’une efficacité inédite. L’IA avait alors servi à identifier des vulnérabilités psychosociales, à ajuster des messages individualisés, et à automatiser leur diffusion dans des environnements informationnels fragmentés. Ce tournant marqua l’émergence d’une nouvelle grammaire de l’influence numérique, fondée sur l’analyse prédictive et l’optimisation comportementale.

À propos de l'auteur

Thomas Delorme

Rédacteur menace informationnelle au Cercle Pégase, sous la direction du général Bruno Courtois, conseiller Défense pour Sopra Steria et coordinateur du Cercle Pégase.

À propos de l'auteur

Le général Bruno Courtois

Conseiller Défense pour Sopra Steria et coordinateur du Cercle Pégase.

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