Placés sous les projecteurs depuis le début de la guerre en Ukraine, les drones produits par la Turquie ne cessent d’attirer de nouveaux clients. En mettant en œuvre une véritable diplomatie du drone, Ankara a su miser sur cet équipement stratégique offrant une diversité d’usages.
Le monde devient chaque jour plus « sécuritisé », les crises géopolitiques occupant le centre des préoccupations internationales. Les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 718 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 9,4 % en termes réels par rapport à 2023, marquant la plus forte hausse annuelle depuis la fin de la guerre froide. Un nouveau système est en train d’émerger, marquant un tournant historique comparable à d’autres moments décisifs tels que 1945, 1991 ou 2008. Les premières manifestations de ce système rappellent les principes du XIXe siècle, où le puissant était perçu comme « juste et dominant ». L’irrédentisme, le révisionnisme et l’isolationnisme trouvent une légitimité en s’appuyant sur un large soutien populaire, amplifié par l’extrême populisme. Les politiques industrielles, la production locale et le contrôle des exportations deviennent désormais des priorités essentielles. Une nouvelle réflexion s’ouvre sur la notion de puissance, lui attribuant de nouvelles responsabilités. Les États dits « de taille moyenne » disposent aujourd’hui d’une marge de manœuvre plus grande que jamais. Dans ce contexte en pleine mutation, les drones émergent comme des instruments stratégiques, non seulement pour renforcer les capacités de défense, mais aussi comme leviers diplomatiques et vecteurs d’exportation.
Les drones, en tant que technologie émergente, redéfinissent les rapports de force géopolitiques et les stratégies de défense. Leur utilisation croissante dans des domaines aussi variés que la sécurité nationale, les missions de surveillance et les opérations militaires bouleverse les modèles traditionnels de puissance. En parallèle, leur production et leur exportation créent de nouvelles alliances et rivalités, transformant les relations internationales et introduisant de nouveaux enjeux liés à la sécurité et aux intérêts économiques. La diplomatie des drones mêle technologie, politique et économie, et se trouve désormais au cœur de nouveaux systèmes émergents.
Alors que les drones transforment le paysage de la guerre moderne, un nombre croissant d’acheteurs se tournent vers la Turquie. Celle-ci a développé une industrie de « drones indigènes » dans les années 2010, en raison des obstacles politiques rencontrés pour l’acquisition de drones Predator fabriqués aux États-Unis, ainsi que des difficultés techniques liées à l’exploitation des drones israéliens Heron. Sous l’impulsion stratégique du gouvernement, qui vise à investir dans la recherche et le développement (R&D) ainsi que dans « la production locale d’armement », cette initiative de fabrication de drones locaux a donné naissance à plusieurs systèmes de haute qualité, souvent moins chers que ceux des concurrents, tout en offrant des capacités avancées. Parmi eux, le Baykar Bayraktar TB-2 se distingue comme un succès majeur sur le marché mondial. Bien que de nombreuses entreprises turques, telles que Baykar, Turkish Aerospace Industries (TAI) et STM, fabriquent des drones, ceux produits par Baykar, en particulier les modèles de combat Bayraktar TB2 et Akıncı, sont particulièrement demandés.
Grâce à des succès éprouvés sur le champ de bataille, comme en Ukraine, en Libye, et au Nagorny-Karabagh, les drones turcs ont suscité un intérêt considérable, notamment de la part de pays émergents en proie aux conflits au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie. Aujourd’hui, la Turquie détient 65 % du marché mondial des drones (1), principalement grâce aux produits lancés par Baykar — entreprise dirigée par deux frères, dont l’un est le gendre du président turc Recep Tayyip Erdoğan — et TAI. Il est également essentiel de souligner que le succès des drones constitue un symbole de fierté nationale, servant de levier au techno-nationalisme promu par le gouvernement.














