Le concept géopolitique de l’Indo-Pacifique a émergé dans les milieux stratégiques indiens, mais l’Australie fut la première à l’adopter officiellement en 2012, puis à en faire un pilier central de son engagement international depuis 2017.
Uu fil du temps, l’optimisme initial de Canberra à l’égard de la région a cédé la place à un sentiment plus pessimiste, marqué par une transition vers une approche régionale caractérisée par un équilibrage plus ferme, particulièrement face à la montée en puissance de la Chine et au relatif déclin américain dans la région. C’est dans ce contexte fluide et complexe que la stratégie indo-pacifique australienne s’est définie et continue d’évoluer.
L’Indo-Pacifique australien
L’utilisation actuelle du terme « Indo-Pacifique » en tant que concept géopolitique a commencé dans les milieux de la politique stratégique indienne, comme l’explique l’analyste stratégique indien C. Raja Mohan dans son livre Sino-Indian Rivalry in the Indo-Pacific (Carnegie Endowment for International Peace, 2012). Cependant, l’Australie a été le premier pays à intégrer ce concept dans un document officiel pour définir sa région de manière plus étendue, notamment à travers le livre blanc de 2012 intitulé « L’Australie au siècle asiatique ». Ce document a reconnu un changement significatif en cours dans l’économie mondiale, où l’Asie, et surtout la Chine, jouent un rôle de plus en plus prépondérant, aussi bien dans les domaines économiques que géopolitiques.
Pour Canberra, l’Indo-Pacifique n’était donc pas seulement une description géographique, mais aussi une stratégie pour gérer la montée de la Chine dans un domaine stratégique plus vaste créé par les évolutions politiques, commerciales et de développement économique. Comme l’a souligné Rory Medcalf, l’un des défenseurs les plus éloquents de ce concept, l’Indo-Pacifique vise à organiser une réponse collective à la Chine « sans recourir à la capitulation ou au conflit ». À cette époque, même sans être officiellement intégrée à la politique australienne, l’idée de l’Indo-Pacifique gagnait du terrain à Canberra, mettant en avant la notion d’une région plus étendue et interconnectée, ainsi qu’une stratégie pour guider le pays dans cette direction.
Le défi chinois
L’Australie a longtemps considéré un équilibre stratégique favorable en Asie comme essentiel pour sa sécurité. Malgré l’essor économique de la Chine au début des années 2000, Canberra restait optimiste, persévérant à penser que Pékin n’était pas en mesure de modifier l’équilibre stratégique régional. Cependant, le livre blanc sur la politique étrangère de 2017 a marqué un changement de ton, exprimant soudainement une vision plus sombre de la région tout en soulignant la confiance continue dans le rôle des États-Unis pour assurer la stabilité régionale. Néanmoins, en 2020, au cœur de la pandémie de Covid-19, l’Australie a publié une réinitialisation de sa politique de défense, reconnaissant une intensification rapide de la compétition géopolitique et des risques accrus d’instabilité, en particulier avec la Chine. Le document met d’ailleurs en lumière le contraste avec l’optimisme antérieur de Canberra et détaille la réponse de l’Australie à cette évaluation plus sombre de la région.
Plusieurs éléments ont poussé l’Australie à assombrir ses perspectives. Tout d’abord, un doute sur la fiabilité à long terme des États-Unis, en partie influencé par la présidence rocambolesque de Donald Trump. Bien que l’Australie reste engagée envers son alliance avec les Américains, elle reconnait la nécessité croissante de développer une politique étrangère plus indépendante. Ensuite, une méfiance grandissante envers la Chine a poussé Canberra à une politique étrangère plus dure envers Pékin. En effet, l’Australie, inquiète de l’ingérence chinoise sur son territoire, a adopté des mesures telles que la législation sur l’ingérence étrangère en 2018 et l’interdiction des entreprises chinoises Huawei et ZTE dans la participation à la construction du réseau 5G national. De plus, la déclaration publique en avril 2020 demandant une enquête internationale sur les origines de la pandémie de Covid-19 a fortement entaillé la relation sino-australienne, renforçant l’idée de relations conflictuelles quasi inévitables (1). Le résultat fut une détérioration sérieuse de la relation bilatérale entre Pékin et Canberra entre 2018 et 2022, marquée par une absence d’interaction significative et une coercition économique sélective de la part de la Chine. Bien que l’élection du Premier ministre Anthony Albanese en 2022 ait entrainé un dégel lent, l’attitude fondamentale de Canberra persiste.
D’après Nick Bisley, professeur australien de relations internationales, le changement d’attitude de Canberra envers la Chine s’explique principalement par quatre raisons.














