Le pouvoir traditionnel apparait quant à lui au moment du décès d’Heydar Aliyev en 2003, figure considérée comme le père de la Nation, dont le culte de la personnalité est encore vif. Son fils, Ilham Aliyev, accède alors à la tête du pays par le biais d’une transmission héréditaire du pouvoir. Cette transition dynastique ne fait pas seulement figure de succession familiale : elle confirme également la nature autocratique du régime. Autour d’Ilham Aliyev, un cercle restreint d’acteurs loyaux contrôle les ressources stratégiques du pays et verrouille le champ politique (3). Le sentiment patriotique et l’affirmation nationale, nourris par la rivalité avec l’Arménie, sont régulièrement instrumentalisés par le régime, comme l’a illustré le dernier conflit en 2023. Le pouvoir demeure ainsi l’affaire d’un clan bénéficiant à la fois d’un solide ancrage institutionnel et d’une situation économique favorable, qui lui permet de consolider son autorité.
Une rente providentielle structurant le politique
L’économie nationale est structurée autour des hydrocarbures, qui représentent plus d’un tiers du PIB et jusqu’à 90 % des exportations, tandis que les eaux azerbaïdjanaises de la mer Caspienne abritent la dix-neuvième réserve mondiale prouvée de pétrole et la douzième de gaz (4).
Cette prédominance du secteur énergétique génère toutefois des effets systémiques, notamment la marginalisation des autres pans de l’économie. Bien que le PIB de l’Azerbaïdjan ait été multiplié par douze en l’espace d’un quart de siècle, stimulé par la forte hausse des prix des hydrocarbures, cet essor fulgurant n’a pas incité les autorités à investir dans l’innovation (le pays se classe 89e au classement OMPI 2023), ni à diversifier son économie. L’Azerbaïdjan illustre ainsi un cas de syndrome hollandais, qui compromet sa stabilité économique en le rendant vulnérable aux fluctuations des prix des hydrocarbures. Ce processus se caractérise par une désindustrialisation relative, une perte de compétitivité des secteurs non pétroliers, ainsi qu’une réallocation de la main-d’œuvre compétente et des capitaux vers le seul secteur pétrolier. Un piège dont l’Azerbaïdjan peine à sortir, l’obligeant à s’adapter aux aléas des marchés mondiaux.
Ayant en partie tenté d’anticiper ce phénomène, l’Azerbaïdjan s’est doté de deux piliers institutionnels essentiels pour réguler l’ensemble de cette industrie et en maximiser les bénéfices : la SOCAR (State Oil Company of Azerbaijan Republic), créée en 1992, et le SOFAZ (State Oil Fund of the Republic of Azerbaijan), établi en 1999. Cette structure bicéphale agit comme un puissant levier du pouvoir de négociation et de contrôle sur la principale richesse du pays. La SOCAR est chargée de l’extraction, de l’attribution des concessions et de la commercialisation des hydrocarbures, notamment via un réseau de pipelines dont elle est propriétaire en grande partie. De son côté, le SOFAZ agit comme un fonds souverain destiné à atténuer les effets des crises conjoncturelles et à orienter les revenus issus des hydrocarbures vers des investissements susceptibles de favoriser la diversification économique. Son portefeuille, très diversifié, est aujourd’hui estimé à plus de 62 milliards de dollars (5).
Ces deux institutions garantissent la souveraineté de l’État en tant que propriétaire exclusif du sol, le seul à négocier les concessions accordées aux compagnies étrangères. Cette position lui permet de capter d’importants revenus et de financer un État-providence, dont la particularité réside dans son caractère davantage distributif que redistributif : la majeure partie des ressources provient du fonds souverain, et non d’un système d’imposition, bien que ce dernier existe. C’est dans ce cadre que l’asymétrie structurelle prend tout son sens. La rente énergétique, concentrée entre les mains d’un État capté par un clan dirigeant, peut être utilisée de manière discrétionnaire afin d’assurer la pérennité du régime. En l’absence de sources de revenus comparables à celles des hydrocarbures, aucun acteur politique ou économique ne peut concurrencer un État qui monopolise à la fois la richesse et le pouvoir.
La rente structure la société selon une double logique : une verticalité autoritaire et un clientélisme diffus. En lieu et place d’une diversification économique, on observe un effet d’éviction massif : la rente inhibe toute incitation à l’investissement productif et limite l’émergence d’une classe moyenne autonome. Ce système, qualifié de « politique du ventre plein », permet de neutraliser momentanément les tensions sociales et d’assurer une paix civile sous conditions. En contrepartie, la population est privée de toute participation réelle au débat public (6).
Un système politique verrouillé
Cette contrepartie n’est pas sans conséquences sur l’inertie de la société azerbaïdjanaise, qui se traduit par un véritable « immobilisme politique » : l’absence d’alternance politique dans l’histoire du pays et le maintien des structures ainsi que des rapports de force au pouvoir.
Les institutions, telles qu’énoncées et façonnées dans la Constitution de 1995, sont au cœur de cet immobilisme. Cette dernière consacre une forte centralisation du pouvoir exécutif en Azerbaïdjan, reléguant le Parlement à un rôle marginal, sans initiative législative autonome. La quasi-totalité des compétences parlementaires est subordonnée aux recommandations du président, y compris la nomination des juges de la Cour constitutionnelle, seule habilitée à proposer sa destitution (7). Ce déséquilibre institutionnel s’étend également au pouvoir judiciaire : les procureurs ne peuvent être nommés qu’avec l’approbation présidentielle (8), ce qui illustre l’asymétrie entre l’exécutif et la justice. Par ailleurs, le GRECO (Groupe d’États contre la corruption) souligne la faible autonomie des parlementaires et dénonce l’opacité salariale dans la fonction publique, un facteur qui facilite les risques de collusion.













