Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le mythe de la résilience sous sanctions

La République islamique s’est construite au rythme des sanctions. Depuis plus de quatre décennies, le pays est devenu un laboratoire grandeur nature de la survie sous contrainte — ou, comme certains observateurs l’appellent, de « l’art de la débrouille ».

Pétroliers fantômes, réseaux de contrebande transnationaux, paiements en « barter » (1) ou en cryptomonnaies, recours à la rétro-ingénierie (2) : à force d’isolement, Téhéran a acquis une expertise du contournement des sanctions. Le pays est-il pour autant « mithridatisé » aux sanctions, tel un poison, à force d’y être exposé ? La métaphore peut paraitre séduisante, mais cette accoutumance a un cout. Si l’Iran a progressivement bâti une économie dite « de résistance » ou « de résilience », celle-ci concentre les richesses au profit des réseaux proches de l’État et des Gardiens de la révolution (pasdarans), tout en fragilisant le tissu social, économique, politique et environnemental du pays.

Depuis 1979, l’Iran vit sous sanctions états-uniennes quasi continues, renforcées en 2006 avec les résolutions des Nations Unies, puis durcies à nouveau en 2018, après le retrait de Washington de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPoA). S’ajoute à ce tableau contraint le rétablissement du mécanisme de « snapback » (3) en septembre 2025, qui referme une parenthèse diplomatique déjà fragile.

La bataille discursive du régime sur les sanctions

Aujourd’hui, l’économie iranienne donne l’image d’un paradoxe : asphyxiée mais debout. À première vue, les indicateurs racontent l’histoire d’un pays au bord de l’étouffement : la croissance du PIB est passée de 3,5 % en 2024 à 0,3 % en 2025 (4), l’inflation oscille entre 30 % et 40 % depuis 2018, et la valeur de la monnaie nationale, le rial, a diminué de près de 30 % en une dizaine d’années (5) … Résultat : près de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’économie est à bout de souffle, mais sans pour autant s’effondrer.

Ce paradoxe s’explique par la mise en place d’une « économie de la résistance » (eghtesad-e moghavemat) promue par le Guide suprême, Ali Khamenei (depuis 1989). En érigeant cette économie en doctrine, le régime iranien a transformé les sanctions en ressource politique. Présentée comme une réponse à une « guerre économique » menée par l’Occident, l’« économie de la résistance » articule défense de l’identité nationale, consommation « patriotique » et autonomie productive dans les secteurs stratégiques. Ce récit permet au pouvoir de légitimer ses choix et de délégitimer toute contestation interne, assimilée à une ingérence étrangère. Mais ce cadrage est de plus en plus contesté, notamment dans les milieux urbains, où les mobilisations de 2019, 2021 et de fin 2025 ont mis en cause la corruption et l’incompétence des autorités. En Iran, les sanctions ne relèvent donc pas moins de l’économie que d’une bataille des récits (6).

L’armement : le contournement invisible

Au-delà de sa fonction de légitimation politique, la résilience iranienne repose également sur des mécanismes concrets, discrets et structurés de contournement des sanctions. C’est dans ces pratiques — moins visibles que les discours officiels, mais tout aussi déterminantes — que se joue une part essentielle de la capacité du régime à durer.

Fortement exclu des marchés occidentaux, l’Iran trouve en la Chine un partenaire « flexible » : Pékin occupe une place singulière (7) et a joué, jusqu’en 2015, un rôle déterminant en fournissant à l’Iran du matériel militaire, souvent dérivé de modèles soviétiques. Mais à partir des années 1990, l’Iran ne se contente plus d’importer du matériel depuis la Chine : il copie, adapte, « hybridise », afin de faire des missiles chinois des matrices pour les missiles iraniens.

À propos de l'auteur

Julia Tomasso

Chercheuse au sein des programmes « Défense, Stratégie, Armement » et « Moyen-Orient/Afrique du Nord » à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Elle est spécialisée sur les enjeux de défense iraniens et la culture stratégique du régime.

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