Magazine Diplomatie

Une Méditerranée sous tension : entre multiplication des acteurs d’influence et hégémonie américaine

La Méditerranée connait aujourd’hui une recomposition où s’entrecroisent l’affirmation de puissances régionales, une intervention des États-Unis sur certains dossiers et sous l’impulsion de Donald Trump, couplées à l’affaiblissement de certains acteurs traditionnels. Avec cette nouvelle donne géopolitique, quelles perspectives dégager pour la Méditerranée ?

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la phase II du Plan de paix pour Gaza proposé par les États-Unis le 17 novembre dernier. Sa mise en œuvre parait néanmoins très aléatoire. Des frappes israéliennes continuent ainsi ponctuellement à avoir lieu après la signature du cessez-le-feu et le Hamas ne semble pas prêt à désarmer. Tandis que la composition du « Comité pour la paix » présidé par Donald Trump et chargé de la conduite du plan n’est pas connue, la colonisation de la Cisjordanie continue d’être soutenue par le gouvernement Netanyahou, n’offrant pas réellement de perspective à une véritable sortie de crise avec les Palestiniens. Par ailleurs, pour dépasser l’annonce par le président américain d’un « âge d’or » et d’« une paix éternelle » à venir, rappelons que la nécessaire étape de la reconstruction de Gaza est estimée entre 50 et 70 milliards de dollars, autre question forcément épineuse. 

À ces défis du Gaza d’après-guerre et de l’avenir politique du peuple palestinien, viennent s’ajouter ceux de la Syrie post-Assad. Si le président par intérim syrien, Ahmed al-Chaara, a vu son nom retiré de la liste noire américaine du terrorisme et les sanctions de l’ONU contre lui être levées, la voie vers l’apaisement et la reconstruction en Syrie demeure étroite. Alors que des militaires ont massacré des alaouites au printemps dernier et que les relations intercommunautaires restent empreintes d’une grande méfiance, Al-Chaara a conclu un accord avec les Kurdes mais doit encore régler le problème des poches détenues par des groupes djihadistes. Selon la Banque mondiale, il faudrait injecter 216 milliards de dollars pour la reconstruction de la Syrie. Cela explique sans doute le rapprochement de l’ancien djihadiste devenu président avec les Occidentaux. La Russie a dû chercher du côté du maréchal Haftar [en Libye] de nouveaux ports d’attache pour sa flotte, même si elle espère pouvoir se maintenir à Tartous. Dans ce nouveau contexte, les États-Unis n’écarteraient pas l’hypothèse d’installer une base militaire près de Damas.

Remodeler le Moyen-Orient par un exercice désinhibé de la force : une méthode Trump ?

Une certitude : Donald Trump replace les États-Unis au centre du jeu stratégique au Proche et Moyen-Orient et avec des méthodes en partie nouvelles — attitude imprévisible et diplomatie à coups d’envoyés spéciaux. La convergence avec Israël est plus traditionnelle, avec un horizon assez clair constitué par la consolidation et l’élargissement des accords d’Abraham. Certes, 60 pays (parmi lesquels l’Iran, mais aussi les cinq pays qui avaient normalisé leurs relations avec l’État hébreu) dont les sociétés sont majoritairement musulmanes ont publié en septembre dernier une déclaration commune exhortant « tous les États à prendre toutes les mesures légales et pertinentes possibles afin d’empêcher Israël de poursuivre ses actions à l’encontre du peuple palestinien », notamment « en réexaminant leurs relations diplomatiques et économiques avec Israël, et en engageant des poursuites judiciaires à son encontre ». Mais, en réalité, de nombreux États arabes n’envisagent pas vraiment d’opposition frontale aux plans de Washington et Tel Aviv (1). Alors que toutes les administrations américaines qui se sont succédé depuis 20 ans ont annoncé vouloir se désinvestir de la région, n’est-ce pas paradoxal et inquiétant ? N’est-ce pas le signe de recompositions selon les logiques d’une puissance désinhibée — tant d’Israël que des États-Unis — plutôt que d’une sécurité collective ? 

Cette désinhibition semble bien à l’œuvre. C’est tout le débat autour de la personnalité clivante de Benyamin Netanyahou en Israël comme de Donald Trump à une échelle plus globale. Il n’est donc pas étonnant de voir le second appuyer la demande de grâce présidentielle en faveur du premier, poursuivi pour corruption par la justice israélienne. La gestion du dossier palestinien depuis les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre 2023 divise la société israélienne. Elle a un impact sur l’image du pays à l’international, et produit donc également des effets économiques. Le fonds souverain norvégien s’est, par exemple, retiré cet été de plusieurs entreprises israéliennes de défense. La guerre dans la bande de Gaza et les douze jours d’affrontements militaires avec l’Iran en juin ont, en partie, paralysé la vie économique et se sont soldés par une contraction de 1,2 % du PIB israélien au deuxième trimestre. Pourtant, par-delà ces impacts ponctuels, l’économie de la « Start-Up Nation » semble résiliente, avec une croissance de 3,5 % sur les neuf premiers mois de 2025. Le soutien apparemment indéfectible de l’administration Trump joue sans doute un rôle majeur dans le rebond de la Bourse de Tel Aviv. En tous cas, cette désinhibition de la force traduit bien une profonde inflexion dans l’évolution géopolitique en Méditerranée. 

0
Votre panier