L’Initiative « la ceinture et la route » (ICR) a propulsé l’empreinte économique de la Chine dans des zones à haut risque du Sud global, exposant ses investissements et ses ressortissants à une vulnérabilité croissante. Face aux limites de ses ressources diplomatiques traditionnelles et à l’échec des dispositifs de sécurité locaux, Pékin est contrainte d’envisager des solutions pour protéger ses intérêts. La privatisation de la sécurité à l’étranger, via une modernisation de ses entreprises de sécurité privée (ESP), apparait alors comme une alternative rentable pour la République populaire de Chine (RPC).
Depuis son ouverture économique, la RPC a connu une expansion exponentielle de son influence économique à l’étranger, accentuée depuis que le président Xi Jinping a annoncé, en 2013, l’ICR — la « Belt and Road Initiative » (BRI). Celle-ci s’est développée en un vaste réseau d’infrastructures connectées et de projets d’investissement à l’échelle mondiale. En 2024, l’ICR représentait un investissement cumulé stupéfiant d’environ 1 070 milliards de dollars américains, soit environ un tiers des investissements chinois à l’étranger depuis 2005. Outre ses intérêts commerciaux le long des routes de la soie maritimes, continentales et polaires, la Chine a mobilisé de nombreuses entreprises employant un grand nombre de travailleurs chinois, représentant une part significative de ses 561 000 travailleurs à l’étranger. Dans sa quête d’exportation de son surplus industriel, d’amélioration et de renforcement de ses chaines d’approvisionnement critiques et commerciales, mais également de contestation de l’influence américaine et européenne, la RPC a concentré l’ICR sur le Sud global, notamment en Afrique, en Asie centrale et du Sud. Cette présence croissante a engendré des défis sécuritaires significatifs pour Pékin, comme l’ont souligné des think tank affiliés à l’État, tels le Centre pour la connaissance internationale sur le développement (Center for International Knowledge on Development — CIKD) : « Il existe un écart important dans les besoins de protection de la sécurité à l’étranger, et la privatisation de la protection des intérêts à l’étranger est devenue une tendance inévitable ». Environ 84 % des investissements de l’ICR se situent dans des pays à risque moyen à élevé. Une étude de 2018 indique que chacun des 600 membres du personnel consulaire chinois à l’étranger était responsable de 100 000 ressortissants chinois, un ratio beaucoup plus élevé que celui du Japon ou des États-Unis, montrant les limites des ressources traditionnelles des ministères des Affaires étrangères.
Comparativement à leurs homologues occidentaux, les ressortissants chinois sont donc beaucoup plus exposés et bénéficient d’un niveau de sécurité médiocre. La montée des violences à l’encontre des Chinois travaillant à l’étranger a révélé un mouvement de rejet antichinois croissant dans plusieurs régions. Par conséquent, la politique de non-ingérence de Pékin, vieille d’une décennie, est soumise à une pression accrue. Contrairement à d’autres acteurs régionaux, tels que les monarchies du Golfe, la Turquie ou la Russie, la Chine ne bénéficie pas de l’instabilité croissante, ses intérêts économiques favorisant au contraire la stabilité politique. Cette situation est particulièrement sensible en Afrique, où le retrait des forces françaises et américaines a créé un vide exploité par des acteurs armés peu scrupuleux, dont certaines entreprises militaires privées (EMP) comme Wagner, déstabilisant davantage la région et empêchant efficacement Pékin de profiter du « parapluie de sécurité occidental » (« free-riding the Western security umbrella »). Parallèlement, le Couloir économique Chine-Pakistan (CECP) — principal ensemble de projets de l’ICR — subit des pressions en raison de l’incapacité des forces de sécurité pakistanaises à protéger les projets et ressortissants chinois. En juin 2024, Xi Jinping a demandé au Premier ministre pakistanais Shehbaz Harif d’intensifier les efforts pour sécuriser ses investissements régionaux. Cependant, la recrudescence d’attaques terroristes visant diverses organisations dans le pays a renforcé les appels internes à une solution chinoise, soit par l’expansion et la déréglementation des entreprises militaires et de sécurité privées (EMSP), soit par un renforcement de la présence et des missions de l’Armée populaire de libération (APL) à l’étranger.
Les ESP chinoises à l’international : statut et limites
Avant les réformes libérales de Deng Xiaoping [menées à partir de 1978], le concept d’EMSP était inconcevable en RPC en raison de la suprématie du PCC au sein des systèmes politique, sécuritaire et paramilitaire. Cependant, face à l’exposition croissante aux entreprises étrangères et à leurs besoins, les premières ESP ont été créées à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Leur formalisation a été consolidée en 2009-2010 avec l’adoption du Règlement sur la gestion des services de sécurité (Regulation on the Administration of Security Services), qui a fourni un cadre juridique pour leurs opérations et leur développement sur le territoire. La loi a placé les ESP chinoises sous le contrôle de l’État, stipulant que toute ESP armée devait être entièrement détenue par l’État ou que ce dernier devait en être l’actionnaire majoritaire en détenant au moins 51 % du capital social (1). En 2005, le gouvernement chinois a introduit le principe « 沴派出、沴舠芫 » (en français : « Celui qui envoie est responsable »), établissant que les entreprises sont responsables de la sécurité de leurs employés à l’étranger.
En 2015, Xi Jinping a appelé à renforcer la protection des Chinois à l’étranger, incitant les ESP à se tourner vers l’étranger. En 2022, les services de sécurité privée employaient environ 5,5 millions de personnes réparties dans 10 000 à 15 000 entreprises. Selon Zhou Zhanggui, directeur de l’Overseas Safety and Security Institute à l’Université du Zhejiang, ces entreprises se concentrent principalement sur le marché intérieur chinois, sur des opérations à faible risque — les opérations à haut risque étant toujours menées par les forces de sécurité publiques —, et manquent pour la plupart de capacités pour exécuter des missions complexes, sensibles ou à haut risque à l’étranger. De plus, les contrôles stricts sur les armes à feu en RPC, conçus pour réduire le risque d’incidents mortels impliquant des prestataires de sécurité chinois, ont conduit à la position unique des ESP chinoises sur le marché international, diminuant leur utilité dans les environnements à haut risque. En 2022, seules 43 entreprises opérant à l’étranger disposaient des licences nécessaires pour le port d’armes selon la loi locale. Les EMSP sont soumises au droit international humanitaire (DIH) et au droit international des droits de l’homme (DIDH). Cependant, l’accent est principalement mis sur le rôle des mercenaires, plutôt que sur celui des ESP, et aucun traité international contraignant ne réglemente actuellement les EMSP. Des normes et bonnes pratiques existent, comme le Document de Montreux de 2008 et le Code de conduite international pour les prestataires de sécurité privée (le « Code ») de 2013, mais ils sont volontairement appliqués. La Chine n’a signé que le premier et, à l’exception de trois ESP chinoises, aucune n’a signé le second (2).














