Dès la fondation de la République islamique d’Iran en 1979, les deux marines, celle héritée du régime impérial (Nedaja) et celle des Gardiens de la révolution (Nedsa), se distinguent par le tonnage de leurs bâtiments et par leurs missions, hauturière et classique pour la première, côtière et asymétrique pour la seconde. Depuis cinq ans, cette ligne s’efface. Les deux rivales se dotent l’une comme l’autre de grandes bases mobiles lance-missiles balistiques et de croisière, anti-terre et antinavires, de porte-hélicoptères et de porte-drones destinés à des déploiements globaux.
Le premier porte – drones de combat au monde appartient aux Gardiens de la révolution (Pasdaran) et non à la marine régulière. Si celle-ci poursuit son programme de frégates et de patrouilleurs lance – missiles, toujours en copiant les coques d’unités soixantenaires, anglaises et françaises, la marine révolutionnaire construit désormais de grands catamarans capables d’affronter la haute mer et armés de missiles à longue portée lancés en silos ; un pas que la marine régulière n’a pas encore franchi. Autre nouveauté, les deux marines sont vues en train d’opérer ensemble, non seulement lors d’exercices, mais désormais lors d’escales à l’étranger. Si, traditionnellement, les deux rivales agissent séparément sous un même commandement opérationnel central, la coopération pourrait aujourd’hui s’établir à des échelons locaux. Ces évolutions s’accompagnent d’une série noire d’accidents, lors desquels la marine régulière de la République islamique perd successivement son plus grand bâtiment, un pétrolier ravitailleur d’escadre, incendié, et une nouvelle frégate, disloquée par une tempête. Une autre frégate chavire puis sombre, avant d’être renflouée tandis les superstructures d’un gros patrouilleur sont emportées par un missile d’exercice. Pourtant moins expérimentée, la marine des Gardiens de la Révolution est paradoxalement épargnée par ces calamités.
Défense antimissile… depuis un porte-drones de combat
La première mutation concerne l’amélioration des capacités de défense antiaérienne de la marine et l’introduction de moyens équivalents chez les Gardiens de la révolution. Le 26 octobre 2024, en réponse à des tirs iraniens contre son territoire, Israël lance trois séries de frappes contre 20 localités de la République islamique. Les deux marines doivent évacuer précipitamment la base principale de Bandar Abbas, par crainte d’être attaquées sur leurs quais d’amarrage. Si les Gardiens de la révolution disposent de galeries souterraines pour abriter leurs vedettes, les grosses unités doivent gagner le large.
Si l’on ne dispose pas d’informations sur une éventuelle participation des deux marines à la défense aérienne contre les représailles israéliennes, depuis cinq ans, la marine régulière dote deux frégates de type Moudge, les Sahand et Deilaman, de missiles portant jusqu’à 120 km, les types Sayyad, dérivés du SM‑1R américain (2 × 2). Pour leur part, les Gardiens de la révolution adoptent les Sayyad‑3 en silos (1 × 16) pour leurs quatre corvettes catamarans Shahid Soleimani. Des véhicules portant des Sayyad‑3 sont occasionnellement arrimés sur les ponts des pétroliers 441 Makran et 442 Kordestan de la marine ainsi que sur l’ancien cargo roulier L 110‑1 Shahid Roudaki et les deux porte-conteneurs de 240 m type Germanischer Lloyd, les C 110‑3 Shahid Mahdavi et C 110‑4 Shahid Bahman Bagheri, des Gardiens de la Révolution. S’inspirant de la Turquie tout en la devançant, ceux-ci transforment l’un de leurs deux porte – conteneurs en porte – drones à piste oblique, une première mondiale.
À Téhéran, l’Institut d’études et d’analyse militaires (MSAI), un centre de réflexion institutionnel (1), explique que la mission principale du Shahid Bahman Bagheri consiste à intercepter des missiles de croisière tirés contre l’Iran grâce au drone à réaction Qaher‑313. Par rapport au Shahid Mahdavi, le Shahid Bahman Bagheri dispose d’un tremplin, d’une piste oblique de 180 m et de brins d’arrêt permettant l’envol et la récupération des Qaher‑313. Ce drone à réaction correspond d’abord à un avion d’attaque, le JAS‑313, qui semble aujourd’hui abandonné au profit de sa version sans pilote. Le Qaher‑313 tire six missiles air-air chinois PL‑12 d’une portée de 100 km. Guidé par son autodirecteur, le PL‑12 est comparable à l’AIM‑120 AMRAAM américain et au R‑77 russe, capables d’engager des missiles de croisière. Il est un peu moins performant que le PL‑15E qui vient de se distinguer contre l’armée de l’air indienne en abattant au moins un Rafale. Embarquant une demi – douzaine de Qaher‑313, le Shahid Bahman Bagheri devance le transport d’assaut turc Anadolu qui recevra le drone à réaction Bayraktar Kizilelma, capable d’intercepter des avions et des missiles de croisière avec le missile transhorizon turc Göktug. À Téhéran, le MSAI évoque déjà une variante du porte-drones Shahid Bahman Bagheri qui serait dotée d’un pont continu de 240 m avec un îlot déporté sur tribord, comme un porte – avions classique, toujours sur une coque du type Germanischer Lloyd.
Pour ses plus petites unités navales, l’Iran se dote d’un autre missile mer-air. Il s’agit du Nawab à lancement vertical, observé sur une vedette des Pasdaran et qui présente une ressemblance troublante avec le missile Umkhonto de l’industriel sud – africain Denel. Si Washington paraît avoir interdit une vente sud – africaine à Téhéran, on peut s’interroger sur une éventuelle co-
opération technique. Avec ce nouveau missile, les vedettes des Pasdaran sont moins vulnérables à l’aviation et aux hélicoptères qui menaçaient de les neutraliser.














