Entrer dans une négociation, pour un diplomate, c’est avant tout rechercher un compromis tout en respectant un jeu d’instructions initiales. Il y a dix ans, le 12 décembre 2015, s’achevait l’une des négociations les plus médiatisées, culturellement les plus diversifiées et, surtout, techniquement d’une complexité rare : la négociation climatique ayant conduit à l’accord de Paris.
Cet accord marque un tournant majeur dans la lutte contre les changements climatiques. À l’occasion de son dixième anniversaire depuis son adoption, les analyses foisonnent quant à son bilan et à ses perspectives. Peu, en revanche, étudient le processus et la méthode employés pour parvenir à sa signature. Dès lors, il apparait intéressant d’en discuter à travers ce que l’on pourrait nommer la « diplomatie du murissement ». Conceptualisé par I. William Zartman, le « moment mûr » — ripe moment (1) en anglais — se caractérise par deux éléments concomitants : une impasse douloureuse et une convergence d’intérêts. Selon ce théoricien américain récemment disparu, qui fut l’un des plus grands spécialistes des négociations de paix, ces deux éléments doivent permettre aux parties prenantes d’entrer dans une négociation pour parvenir à un accord acceptable par tous. Si son travail a surtout permis d’expliquer les négociations diplomatiques dans le cadre des résolutions de conflits, il apparait aujourd’hui pertinent de transposer ce concept à la négociation climatique, afin d’expliquer comment la diplomatie du murissement a conduit à l’adoption de l’accord de Paris et d’en discuter les perspectives dans le contexte actuel.
La diplomatie du murissement, appliquée à la négociation climatique, peut s’appréhender selon trois prismes : premièrement, la double impasse douloureuse partagée par tous ; deuxièmement, le processus dans lequel les diplomates ont œuvré pour rendre ce moment possible ; enfin, le rôle des médiateurs et facilitateurs qui ont travaillé dans l’ombre. Cette convergence d’intérêts a permis de concrétiser l’accord de Paris lors de la COP21.
La double impasse douloureuse partagée par tous
I. William Zartman définissait une impasse douloureuse comme une situation dans laquelle les protagonistes d’un conflit ne peuvent plus avancer et où cette immobilité est à la fois inconfortable et couteuse (2). Par extension, les discussions sur le climat tenues entre Bali (2007) et Paris (2015) ont été marquées par une double impasse douloureuse : les liens entre la hausse en continu de la température mondiale, ses risques et ses effets, et les attentes déçues de la conférence de Copenhague en 2009.
L’inexorable ascension de la température mondiale : risques et effets
La première impasse douloureuse porte sur la hausse continue de la température mondiale, ses risques et ses effets rapportés annuellement par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), cycliquement par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), vulgarisés et étudiés par les acteurs des politiques publiques.
Pour la communauté scientifique, dont les travaux ont été récompensés par un prix Nobel de la paix en 2007, le réchauffement climatique lié aux activités humaines est sans équivoque. La décennie 2001-2010 a été la décennie la plus chaude jamais enregistrée depuis 1850 (3).
Progressivement, les enjeux d’adaptation au changement climatique deviennent des préoccupations partagées à la fois par les pays émergents et par les pays industrialisés. Ces derniers prennent conscience que le protocole de Kyoto (1997) ne suffira pas à limiter le problème climatique.
Cela est facilité par une double dynamique : d’une part, l’adaptation n’est plus un sujet marginal de la négociation climatique, mais acquiert progressivement son propre agenda avec ses propres espaces de dialogue ; d’autre part, des moments émotionnels forts et symboliques viennent enrichir les discussions. On peut rappeler ici l’initiative des Maldives, qui, en 2009, a organisé une opération de communication afin de sensibiliser à la menace d’une immersion prochaine du pays (4). Il convient également de se remémorer l’intervention de Naderev Sano, négociateur philippin, dont la rhétorique est devenue célèbre : « If it is not now, then when? If it is not here, then where? If it is not us, then who? » (« Si ce n’est pas maintenant, alors quand ? Si ce n’est pas ici, alors où ? Si ce n’est pas nous, alors qui ? ») (5).














