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L’islam sunnite dans la Syrie post - Al-Assad: vers une nouvelle recomposition ?

Le dictateur avait transféré les compétences de cette fonction au Conseil scientifique jurisprudentiel, créé en 2018 et présidé par le ministre des Waqf de l’époque, ­Mohamed Abdul Sattar (2007-2024). En outre, cet organe n’était pas exclusivement sunnite, puisqu’il incluait des représentants des différentes confessions musulmanes et chrétiennes. La création, le 28 mars 2025, d’un Conseil supérieur de la fatwa, ainsi que le rétablissement de la fonction de grand mufti, à peine quelques semaines après la nomination d’Ahmed al-Charaa à la présidence de la République le 29 janvier 2025 et avant même la mise en place de la Commission nationale pour la justice transitionnelle (17 mai), illustrent sa volonté de redonner à l’islam sunnite sa place. Le choix de nommer Oussama al-­Rifai à la tête du Conseil supérieur de la fatwa et comme mufti de la République, malgré les divergences passées, doit être interprété comme une tentative du nouveau pouvoir de s’appuyer sur une figure emblématique de l’islam sunnite.

Cet intérêt pour la réorganisation de l’islam sunnite ne réside pas seulement dans l’objectif de centraliser l’autorité religieuse, comme en témoigne la dissolution du CIS le 28 juin 2025. Il vise aussi à intégrer ses cadres religieux au sein des structures contrôlées par l’État, à l’instar de la nomination d’Ibrahim Chacho, ancien ministre de la Justice du Gouvernement du salut syrien, l’exécutif mis en place par la HTC à Idlib entre 2017 et 2024, comme mufti et doyen de la faculté de charia d’Alep. La création d’une Direction centrale des mosquées, chargée de renforcer le rôle des imams, donne une visibilité institutionnelle à des prédicateurs issus de la HTC ou proches des salafistes. Les sermons du vendredi à la mosquée des Omeyyades de Damas, prononcés par des figures telles qu’Adnan al-Arour, Ibrahim Chacho ou Anas Ayrout, illustrent cette « ouverture » vers les salafistes intégrés au nouvel appareil religieux.

Cette politique s’accompagne d’une purge : des prédicateurs liés au régime Al-Assad sont écartés. Par exemple, le 2 février 2025, la Direction des Waqf de Damas a démis de ses fonctions Mohamed Youssef Khorchid, imam de la mosquée Al-Houda, et lui a interdit toute activité dans les lieux de prière de la capitale. L’arrestation d’Ahmad Badr al-Din Hassoun, le 26 mars 2025, présentée comme relevant de la justice transitionnelle, s’inscrit aussi dans cette volonté de rompre avec le clergé sunnite pro - Al-Assad.

Équilibre religieux

La prise de pouvoir par la HTC impose des priorités : adopter un discours politique axé davantage sur la gouvernance et la stabilité, passer de la logique révolutionnaire à celle de l’État, tout en poursuivant un ajustement doctrinal élaboré par Abdel Rahim Atoun et orienté vers une approche plus locale et pragmatique (abandon progressif de la rhétorique djihadiste, tolérance à l’égard des écoles juridiques traditionnelles, volonté de rassurer les minorités). L’objectif est d’éviter de donner l’image d’une hégémonie islamique exercée par la HTC et ses alliés. Cela se traduit notamment dans la composition du Conseil supérieur de la fatwa, qui ne compte que quatre membres (sur 15) affiliés à la HTC (Ibrahim ­Chacho, Mazhar al-Wais, Abdel Rahim Atoun, Anas Ayrout), tandis que la majorité est soufie. On y retrouve d’anciens cadres du CIS.

La création d’un Bureau consultatif pour les affaires religieuses auprès de la présidence de la République, dirigé par Abdel Rahim Atoun, révèle également la volonté d’instaurer un équilibre entre, d’une part, les courants traditionnels issus du soufisme et, d’autre part, les nouvelles figures venues de la HTC et des mouvances salafistes. L’expérience et l’évolution doctrinale d’Abdel Rahim Atoun peuvent être perçues comme des leviers permettant d’encadrer les plus radicaux, notamment ceux hostiles au pragmatisme d’Ahmed al-Charaa, et de favoriser leur intégration au sein de la sphère religieuse officielle. Elles traduisent aussi semble aussi traduire une volonté de ne pas marginaliser la région d’Idlib, fief de la HTC et terre natale d’Abdel Rahim Atoun. Dans le même temps, le pouvoir cherche à projeter l’image d’une autorité soucieuse de protéger l’islam et son héritage, comme en témoigne la diffusion sur la chaîne nationale de la prière de l’Aïd al-Adha, le 5 juin 2025, au palais du Peuple à Damas, en présence d’Ahmed al-Charaa et de responsables militaires et religieux. Enfin, contrairement à l’ère Al-Assad, où les prêches étaient surveillés par les services de renseignement, le nouveau pouvoir laisse aux prédicateurs une certaine latitude. Jusqu’à quand cela ­sera-­t-il possible ? 

Légende de la photo en première page : Située au cœur de Damas, la mosquée des Omeyyades est un lieu emblématique de la capitale syrienne et de l’islam. © Shutterstock/Mohammad Bash

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°68, « Syrie : année zéro », Octobre-Décembre 2025.
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