Il faut remarquer que ces différentes déclarations se placent généralement, non pas en opposition, mais en complément du cadre existant de l’OTAN, ce qui est révélateur de la culture stratégique de ces pays, désormais tenaillés par l’angoisse de l’abandon stratégique. Johannes Kibsgaard écrit ainsi tranquillement que l’arsenal atomique nordique « devrait s’inscrire opérationnellement dans le cadre de l’architecture de consultation et de planification nucléaire de l’OTAN (via le Groupe de planification nucléaire) et s’articuler avec les missions et exercices existants de l’Alliance en matière de soutien nucléaire (7) ». De même, les partisans d’une bombe polonaise, qui se contentaient jusqu’ici de demander le stationnement sur leur sol d’armes nucléaires tactiques B61‑12 à double clé, opèrent une sorte de restriction mentale lorsqu’il s’agit de se demander si une bombe nationale pourrait être incompatible avec l’appartenance à l’OTAN. En effet, la stratégie gaullienne d’indépendance nucléaire n’a‑t‑elle pas débouché en 1974 sur la reconnaissance par l’OTAN de la « contribution » française à la dissuasion globale de l’Alliance ? Pourquoi pas nous ?, semblent se dire de plus en plus d’Européens.
Que pensent au juste les États-Unis de cet enthousiasme nucléaire qui semble gagner les pays de l’OTAN ? Et puisque Elbridge Colby est aujourd’hui au centre de toutes les attentions, que sait-on de sa position à ce sujet ? En laissant un instant de côté la National defense strategy 2026, et en lisant des textes plus anciens et moins convenus de Colby, certains Européens pourraient s’imaginer trouver une justification à leur enthousiasme proliférant. Dans un article extrêmement intéressant publié en 2014, et intitulé « La géopolitique plutôt que la non – prolifération », Elbridge Colby, qui n’avait à l’époque aucune position dans l’administration, se livrait ainsi à la défense en règle d’une prolifération nucléaire contrôlée chez certains alliés des États-Unis (8). Répondant à un article de David Santoro dans The National Interest, il fustigeait l’opinion de ce dernier, qui pensait qu’en cas d’acquisition d’une capacité nucléaire autonome par Tokyo ou Séoul, « Washington devrait rester fidèle au principe de non-prolifération selon lequel toute nouvelle prolifération est trop dangereuse pour la stabilité régionale et menace l’ordre de non – prolifération, et donc choisir la voie de la résiliation de ses alliances ». Au contraire, martelait Colby, « c’est la géopolitique qui doit primer sur la non – prolifération ! » Ainsi, raisonnait-il, « il peut être judicieux dans certaines circonstances que les États-Unis acceptent la prolifération plutôt que de s’y opposer sans condition ». Évoquant le cas de la France, il ajoutait même, faisant référence à la déclaration d’Ottawa : « Si l’on en croit les documents officiels de l’OTAN, cette prolifération a en réalité “contribué” à la sécurité de l’Alliance ». En 2021, dans ce qui est à ce jour son principal ouvrage, Strategy of Denial, Colby consacrait par ailleurs une partie de sa conclusion à la possibilité de ce qu’il dénomme une « friendly proliferation » (une prolifération amicale) (9).
Néanmoins, lorsqu’on lit attentivement Colby, on comprend que lorsqu’il parle de « prolifération amicale », il en fait une éventuelle possibilité, car, s’il s’agit de combattre une hégémonie asiatique de Pékin, « […] la Chine sera presque certainement si puissante que même avec un haut degré d’implication de nos forces, un plus grand effort de la part d’États comme le Japon s’avérera essentiel (10) ». Mais ce scénario est celui du dernier ressort : pour que Washington ne s’oppose pas éventuellement à une bombe nucléaire nationale à Tokyo et à Séoul, il faudrait, note-t-il, que le niveau de menace chinois devienne si critique que Pékin, en somme, et de son propre chef, ne laisserait plus le choix aux États-Unis, qui en seraient réduits à ne plus bloquer inconditionnellement la demande de leurs alliés. En dehors de ce scénario extrême, c’est-à‑dire « dans presque tous les cas », conclut Colby, « il serait approprié et raisonnable que Washington s’oppose aux programmes autonomes japonais ou sud-coréens ».
On comprend dès lors pourquoi cette « prolifération amicale » n’est jamais évoquée concernant l’Europe. Dans toute la pensée de Colby, et contrairement à la menace du peer competitor chinois, le risque russe est largement contrôlable via une dissuasion conventionnelle massive, qui doit, on l’a vu, reposer principalement sur les Européens eux – mêmes. Dans le chapitre « Implications » de Strategy of Denial, il écrit la chose suivante : « Les États-Unis auraient intérêt à ce que la Russie ne soit pas trop alignée avec la Chine […]. Créer un changement de cette nature dans la relation russo-américaine est compatible avec le fait de défendre l’Occident contre une action russe, tant que la stratégie américaine et alliée de renforcement de l’OTAN est défensive en Europe. […] via une guerre limitée, et pas via le développement de forces pour envahir la Russie, changer son gouvernement, décapiter sa direction politique, ou désarmer ses forces stratégiques. (11) » Avec ces mots apparaît le fond de sa vision : la stratégie de déni anti – hégémonique de Colby, celle de la National Security Strategy comme celle de la National Defense Strategy, repose sur le concept de crédibilité différenciée (12).













