Le peuple iranien fait face à plus de quatre décennies d’un autoritarisme idéologique, de répression étatique et de quête ininterrompue de liberté. Dans ce contexte, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » éclate en 2022 : quelle en est la genèse et qu’en reste-t-il à présent ?
Depuis la révolution islamique de 1979, la République islamique d’Iran s’est construite sur une architecture politico-religieuse fondée sur le contrôle idéologique, la coercition légitime et l’exclusion de toute pluralité politique et sociale, avec une absence totale d’État de droit. Or, depuis plus d’une décennie, et avec une intensité accrue depuis le début de l’année 2026, l’Iran connait une vague de mobilisations populaires d’une ampleur inédite, révélatrice d’une rupture profonde et désormais structurelle entre l’État islamique et la société civile (commerçants, étudiants, classe moyenne, travailleurs, retraités, artistes, intellectuels, militants, etc.).
L’Iran face à une rupture structurelle entre l’État et la société
Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », déclenché par la mort de Mahsa Jîna Amini en septembre 2022, a constitué l’un des points de cristallisation les plus visibles de cette dynamique contestataire. La mort de cette jeune femme de 22 ans, loin de réduire la société iranienne au silence, a paradoxalement donné naissance à l’un des mouvements de contestation les plus profonds et durables de l’histoire contemporaine du pays. Mahsa Amini est devenue le symbole universel d’un combat féministe contre le système idéologico-politico-islamiste, qui, depuis des décennies, instrumentalise et tente d’invisibiliser le corps féminin comme moyen central de contrôle social, culturel et politique. Dans Enfin libres ? (Gallimard, 2023), Jean Birnbaum (dir.) écrit : « La liberté n’est pas un idéal abstrait, une hypothèse sublime. Elle commence et finit par le corps. » Certes. Toutefois, réduire cette mobilisation à la seule question du port obligatoire du voile reviendrait à en sous-estimer la portée sociale, culturelle, politique et géopolitique.
Le slogan « Femme, Vie, Liberté », devenu transversal et intergénérationnel, incarne une remise en cause globale du modèle de gouvernance de la République islamique, de son rapport à la société, au corps, à la vie et aux libertés fondamentales. Il révèle l’émergence d’un projet de société alternatif, opposé à la vision théocratique et mortifère de l’État, et fondé sur l’aspiration à la souveraineté populaire, à la séparation du politique et du religieux, et à la reconnaissance des droits individuels et collectifs.
Cette contestation s’inscrit dans une continuité historique des luttes sociales iraniennes, depuis les premières mobilisations féminines contre l’imposition du voile obligatoire au début des années 1980, en passant par les mouvements étudiants, ouvriers et civiques des décennies suivantes, jusqu’au Mouvement vert de 2009 et aux protestations socio-économiques de 2017-2020. Elle met en lumière l’échec d’un État islamique qui, face à une société jeune, éduquée et connectée, n’a su proposer d’autre réponse que le recours systématique aux valeurs morales islamiques, à la répression, à la ségrégation sexuelle de l’espace public et à une violence brutale d’État. De Mahsa Amini à l’affirmation d’une émancipation nationale aujourd’hui, la liberté s’impose désormais comme le moteur central d’un soulèvement sociopolitique durable, plaçant l’Iran au cœur d’un enjeu politique majeur du XXIe siècle : celui de la viabilité d’un régime théocratique face à une société non islamique qui ne le reconnait plus comme légitime.
Origines et genèse du mouvement
Un projet de société contre un ordre idéologique
À la différence d’un mouvement motivé exclusivement par des revendications féministes (comme nombre de protestations antérieures), « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit dans une vision renouvelée de la société iranienne. Il oppose frontalement à la vision de la République islamique une affirmation de droits humains fondamentaux : liberté d’expression, liberté de réunion, égalité des sexes, autonomie corporelle, ainsi que séparation entre religion et État. Les slogans scandés dans les rues, parfois accompagnés de chants appelant à la fin du régime, témoignent d’un rejet croissant et sans ambiguïté du cadre théocratique considéré comme illégitime.
Si cet événement fondateur date de 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit néanmoins dans une histoire contestataire. Dès l’avènement de la République islamique en 1979, l’imposition d’un code vestimentaire strict fait des femmes iraniennes les premières à défier publiquement l’autorité révolutionnaire islamique. Au fil des années 1990 et 2000, des figures majeures du combat juridique et intellectuel, telles que Shirin Ebadi, Mehrangiz Kar ou Nasrin Sotoudeh, œuvrent à dénoncer les lois discriminatoires à l’égard des femmes, les arrestations arbitraires et les condamnations prononcées sans procès équitable. Cette mobilisation, longtemps cantonnée aux sphères militantes et judiciaires, a progressivement érodé la légitimité du système et préfiguré l’irruption d’une contestation de masse.














