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Du caractère de la guerre et du cas ukrainien : quelques réflexions sur l’adaptation des forces

Donnée pour être perdante en quelques jours à quelques mois face au rouleau compresseur démographique, économique et industriel russe, l’Ukraine est un parfait (et nouvel) exemple de ce que la guerre est un anti‑déterminisme. Pour nos États qui ont la chance de ne pas être immédiatement en première ligne, encore faut‑il tirer les bonnes leçons. À l’heure d’une nouvelle édition du salon Eurosatory, que peut‑on en dire d’un point de vue capacitaire ?

Si extraire toutes les leçons de la guerre d’Ukraine, ne serait‑ce qu’au seul plan matériel, relève de la gageure, plusieurs sont cependant structurantes de l’adaptation de nos forces. Aussi classiquement que trivialement, la première est qu’aucune arme, fût‑elle nouvelle et révolutionnaire à son échelle, ne peut remplacer toutes les autres. Par contre, il est évident que l’usage des armes – de l’infanterie au génie en passant par la logistique – est directement affectée par la robotisation des forces et que celle‑ci, progrès de l’IA faisant, n’en est qu’à ses débuts. Cette robotisation change par ailleurs les paramètres de l’analyse capacitaire : des facteurs comme la charge utile ou l’endurance importent moins que l’algorithme embarqué. En conséquence, l’uniformisation des systèmes – un matériel précis et identifié pour une tâche précise – n’est pas appelée à disparaître, mais à se cantonner aux matériels majeurs. La standardisation s’opèrera plutôt au niveau des composants utilisés (caméras, batteries, etc.).

Une deuxième leçon est que si toutes les armes restent essentielles, leurs fonctions, modes d’action et capacités sont appelées à changer. Des sections d’infanterie dotées de drones leur permettant de frapper à 20 km peuvent devenir des forces aptes tant à la percée qu’à la modélisation (shaping) de la zone de bataille(1), au‑delà du fait qu’elles doivent conserver ses savoir‑faire historiques. Le portfolio de modes d’action de l’infanterie s’étoffe ainsi, tout comme la zone qu’elle est susceptible de couvrir. Corrélativement, la cavalerie et les forces mécanisées restent essentielles, mais elles ressortent moins d’une logique de percée que d’exploitation, devant être tenues dans la profondeur pour conserver leur potentiel face à la menace des frappes adverses dans la profondeur. L’artillerie est peut‑être l’arme dont les fonctions changent le moins, par contre, ses capacités évoluent elles aussi : dotée de Munitions téléopérées frappant à plus de 100 km, le champ géographique du modelage de la profondeur – et les effets opératifs qu’on peut en attendre – s’élargit considérablement.

Reste que tout cela n’est possible, et c’est une autre des leçons de la guerre d’Ukraine, qu’en disposant de transmissions, d’une logistique efficiente et des différentes fonctions du génie ; soit trois armes dont les fonctions évoluent moins que les capacités. Du point de vue du génie, l’expérience ukrainienne montre une évolution des fonctions classiques. La contre‑mobilité, par exemple, porte certes sur le positionnement d’obstacles (dents de dragon, barbelés, fossés antichars/anti‑UGV) ou la démolition de ponts et de tunnels, mais aussi sur la sécurisation des routes logistiques par le positionnement de poteaux et de filets anti‑drones sur leur longueur. Il s’agit ainsi de neutraliser une partie des frappes de drones, en sachant que les engins russes peuvent opérer à plus de 50 km de la ligne de contact. La doctrine ukrainienne tend à sécuriser, à présent, sur une profondeur de 100 km.

L’aménagement des zones de bataille est par ailleurs devenu une fonction en soi : il ne s’agit plus tant aujourd’hui, comme entre 2022 et 2024, de construire des tranchées que des groupements de positions défensives enterrées. Au bilan, si les systèmes robotisés de déminage comptent, les excavatrices sont devenues une ressource précieuse. À cet égard, les Ukrainiens ont fait l’effort de mettre en place un recensement des engins de chantier civils susceptibles de pouvoir être réquisitionnés – de même que les dispositions juridiques permettant de le faire. Ces aménagements ne vont par ailleurs pas de soi : le cas échéant, il faut pouvoir les réaliser sous le feu, de l’artillerie comme des drones. Plus généralement, bon nombre des actions menées par le génie sont devenues plus dangereuses – notamment parce que les matériels utilisés sont lourds, massifs et donc de plus en plus détectables. La manière dont les franchissements de coupures humides seront réalisés pose ainsi question.

Reste aussi que, là comme ailleurs, la robotique peut apporter un certain nombre de solutions. C’est historiquement le cas dans les fonctions liées au déminage dans les zones reprises à la Russie mais aussi destinés au brêchage dans les zones de combat, au minage ou au déploiement de barbelés. Des travaux sont également en cours pour disposer de drones ayant des fonctions de rétablissement de la mobilité et de contre‑mobilité, avec des lames bulldozer ou encore des bras articulés téléopérés. Des travaux en ce sens sont également conduits aux États‑Unis et au Royaume‑Uni. Au‑delà, des robots terrestres sont déjà utilisés pour la pose de charges de démolition, typiquement contre les positions défensives adverses.

La logistique est également centrale dans les opérations et a été – en particulier pour celle des derniers kilomètres – dans les premières bénéficiaires des efforts de robotisation. Ces deux dernières années, les principales pertes ukrainiennes étaient liées au ravitaillement des positions, mais aussi aux relèves des soldats. Kiev estime que 100 % des fonctions de transport logistique dans les zones de combat seront robotisées à terme et entend commander 25 000 robots durant le premier semestre 2026. Durant les trois premiers mois de l’année, plus de 22 000 missions auraient déjà été conduites(2). Il est intéressant de noter que la démécanisation dans les zones de bataille favorise la robotisation : outre les évacuations sanitaires, les tâches de transport portent essentiellement sur des munitions de petit calibre, des vivres et de l’eau ou encore des drones FPV.

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