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L’humiliation comme ressource stratégique : utilisations et pièges

Outil de légitimation politique

Enfin, nos enquêtes suggèrent que l’humiliation peut également répondre à des logiques de légitimation politique, tant sur la scène internationale que nationale. Humilier un adversaire permet en effet à un État ou à un dirigeant d’agir sur sa réputation, en se présentant comme fort, résolu, capable de défendre la dignité collective.

Aux yeux de la communauté internationale, humilier un adversaire peut ainsi s’inscrire dans une logique de re-légitimation après une offense. L’ancien ambassadeur français Stanislas de Laboulaye considérait par exemple que le traitement humiliant réservé à José Manuel Barroso à Moscou en 2008 — pas de pupitre attitré, pas de véhicule à disposition, etc. — relevait d’une forme de revanche politique destinée à sanctionner symboliquement le rapprochement entre l’Union européenne et certaines anciennes républiques soviétiques, perçu comme une offense inacceptable par le Kremlin.

Le cas irano-américain, lui, est utile pour illustrer l’usage de cette technique auprès des populations locales, presque comme un levier électoral. De part et d’autre, certains dirigeants usent d’une posture humiliante pour gagner en popularité : à Washington, certains responsables, notamment républicains, adoptent une posture humiliante vis-à-vis de l’Iran pour se légitimer auprès d’un électorat sensible à la fermeté. À Téhéran, les dirigeants iraniens ont parfois utilisé l’humiliation symbolique des États-Unis pour consolider leur légitimité interne auprès d’une population relativement anti-américaine.

Le retournement : quand les humiliés s’emparent de l’humiliation

Mais au-delà de cette mise en œuvre stratégique par les « humiliants », l’un des aspects les plus contre-intuitifs de notre enquête est que l’humiliation n’est pas seulement pilotée par ceux qui l’infligent, mais aussi par ceux qui la subissent. Là encore, plusieurs usages se dégagent.

Défendre une cause ou légitimer ses intérêts

Le discours de l’humiliation peut par exemple être mobilisé pour défendre une cause. La cause palestinienne en offre un exemple net. Dans les discours [du leader palestinien] Mahmoud Abbas, notamment à l’ONU, les pratiques israéliennes sont régulièrement présentées comme autant d’atteintes à la dignité palestinienne, ce qui permet de reformuler le conflit comme une lutte contre l’humiliation. Cette mise en récit permet d’inscrire la cause palestinienne dans une grammaire plus universelle et de susciter davantage de soutiens.

Dans un registre similaire, le sentiment d’humiliation peut être mobilisé pour défendre des intérêts ou une politique étrangère spécifique. Par exemple, au-delà des arguments juridiques et sécuritaires, Téhéran utilise l’humiliation comme argument pour condamner les pressions occidentales visant à limiter ses programmes nucléaire et balistique. Le régime les replace dans l’histoire longue des ingérences étrangères subies par le pays et présente ces pressions comme la prolongation d’humiliations anciennes. Dès lors, selon ce narratif, poursuivre le programme nucléaire et balistique devient un acte légitime de dignité nationale.

De même, le récit du déclassement de la Russie après la guerre froide et de l’humiliation liée à l’élargissement de l’OTAN est devenu central dans la manière dont le Kremlin légitime sa politique étrangère agressive envers l’Ukraine ou la Géorgie. Ici, l’humiliation permet de présenter une politique offensive sous les traits d’une réaction défensive et réparatrice.

Fédérer par l’expérience de l’humiliation

Par ailleurs, le registre de l’humiliation ne sert pas seulement à justifier une position ; il peut aussi aider à structurer des alliances. En effet, la dimension « fédératrice » de l’humiliation — décrite par Bertrand Badie dans son ouvrage sur le sujet (4) — peut être instrumentalisée pour rassembler stratégiquement. Ce mécanisme est particulièrement visible dans les diplomaties russe et iranienne à destination du Sud global. Moscou comme Téhéran cherchent à se présenter comme les porte-paroles d’un monde confronté à l’arrogance occidentale. Le but est clair : reformuler leur propre conflit avec l’Occident dans une opposition plus large entre un Nord dominateur et un ensemble de sociétés historiquement humiliées. L’humiliation devient alors une langue commune, susceptible de produire de l’identification et, à terme, du soutien politique.

À propos de l'auteur

Marie Durrieu

Doctorante associée à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et enseignante en relations internationales et science politique à Sciences Po Paris.
Article issu des travaux de sa thèse « Une étude empirique de l’humiliation : ses manifestations, rôles et usages stratégiques ».

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