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L’Europe face à la guerre hybride des services de renseignement russes

Le 22 avril, Vladimir Poutine a redonné le nom de Félix Dzerjinski à l’Académie du Service fédéral de Sécurité — anciennement connue sous le nom d’École supérieure du KGB, dont il est sorti diplômé au début des années 1980. Dzerjinski fut le directeur fondateur des services de sécurité de la Russie soviétique, la Tchéka, qui devint synonyme de la Terreur rouge et servit de précurseur au KGB et à l’appareil de sécurité russe actuel. Ce symbole puissant rappelle l’importance des agences de renseignement russes et leur rôle, directement lié à la sécurité mondiale.

En effet, une part importante de l’action extérieure de Moscou est planifiée et menée par des personnes formées dans les académies de renseignement et de contre-espionnage, les diplomates de carrière jouant un rôle secondaire. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la diplomatie traditionnelle, mais des « mesures actives » : des opérations de renseignement largement secrètes visant à façonner le contexte international de manière favorable à Moscou. Souvent qualifiées dans la presse de « guerre hybride », ces mesures actives ne doivent pas être assimilées aux actions secrètes à l’américaine. Elles s’inscrivent plutôt dans la culture pathologique et les traditions historiques des tchékistes — issues de l’héritage de Dzerjinski — et se caractérisent par des contraintes juridiques minimales et un contrôle réglementaire limité.

À la suite de son invasion à grande échelle en février 2022, les services de renseignement de la Russie ont laissé passer certaines opportunités tout en en identifiant de nouvelles, adoptant une posture plus agressive en Europe, que Moscou considère comme le théâtre arrière élargi de sa guerre contre l’Ukraine. Un examen de l’évolution de ces services et de leurs tactiques depuis 2022 met en évidence leur recours à des manœuvres audacieuses, parfois téméraires, ainsi que la place toujours prépondérante occupée par « Iron Felix » [Djerzinski] dans leur culture stratégique. L’Europe, qui est au centre de leurs préoccupations, doit bien comprendre les services russes pour pouvoir répondre à leur agressivité.

Les services de renseignement russes depuis 2022

Les agences de renseignement et de sécurité russes ont non seulement réorienté leurs priorités vers le soutien à l’effort de guerre, mais elles sont également passées en mode de crise. Les sanctions occidentales et le renforcement des contrôles de contre-espionnage en Europe et en Amérique du Nord ont ainsi contraint Moscou à adapter son mode opératoire.

Une description classique de l’architecture des services de renseignement russes attribue souvent le renseignement extérieur au Service des renseignements extérieurs (SVR), le contre-espionnage intérieur au Service fédéral de sécurité (FSB) et le renseignement militaire à la Direction principale de l’état-major général (GRU). Dans la pratique, cependant, l’écosystème des services de renseignement russes est bien plus complexe et les domaines se chevauchent. De plus, il est géré de manière centralisée par Vladimir Poutine.

Tout d’abord, le renseignement extérieur n’est pas l’apanage exclusif du SVR. Le FSB, dont la mission première est de maintenir l’ordre intérieur, mène depuis longtemps des activités de renseignement extérieur, notamment par l’intermédiaire de son 5e Service. Avant 2022, le 5e Service, chargé des opérations dans l’espace postsoviétique, déployait des agents sous couverture diplomatique dans les ambassades russes de dizaines de pays (1). Mais depuis 2022, le champ d’action du 5e Service s’est considérablement élargi. Au-delà de contribuer à la mise en place d’administrations d’occupation sur les territoires ukrainiens, il s’est attaché à perturber l’aide occidentale à l’Ukraine et à déstabiliser la situation sociopolitique dans les pays dits « hostiles », qui comprennent tous les alliés de l’OTAN. Des enquêtes ont ainsi établi un lien entre le 5e Service et l’assistant d’un député de l’AfD en Allemagne qui cherchait à faire obstacle au transfert de chars Leopard 2 vers l’Ukraine (2), ainsi qu’avec un agent russe en France qui a tenté de fomenter des troubles autour d’événements majeurs tels que les Jeux olympiques de Paris (3).

Dans la vision du monde russe — profondément marquée par les traditions tchékistes de l’ère soviétique —, les menaces internes sont par défaut associées à des acteurs extérieurs. La conviction de longue date selon laquelle « toutes les ramifications des actions subversives de l’ennemi proviennent des pays capitalistes » persiste dans la doctrine contemporaine du renseignement (4). Les élites russes chargées de la sécurité continuent de considérer les mouvements d’opposition et les dissidents comme étant contrôlés par les services de renseignement occidentaux cherchant à fomenter des « révolutions de couleur » en Russie. Cette perception sous-tend les activités du 2e Service du FSB — successeur de la tristement célèbre 5e Direction du KGB — qui surveille et neutralise ceux qu’il qualifie d’« extrémistes », notamment les militants de l’opposition et les journalistes indépendants. Avec près d’un million de Russes ayant fui à l’étranger après 2022, ces efforts s’étendent au-delà des frontières de la Russie, donnant lieu à ce que les observateurs occidentaux décrivent comme une répression transnationale. 

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