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Le pouvoir du Logrus. Micro-opérations et partisans mondialisés

Dans La longue traîne, Chris Anderson décrit comment la démocratisation des nouvelles technologies de l’information a autorisé une extension de l’offre économique, en particulier culturelle, avec la création d’une multitude de petits producteurs qui sont venus concurrencer les sociétés déjà installées (1). Sur la courbe d’une loi statistique de probabilité, avec la production d’effets en ordonnée et le nombre des « effecteurs » en abscisse, cela se traduit par un tassement de la « tête » (les quelques grosses organisations) et l’allongement sans fin de la « traîne » (les petits groupes, de plus en plus nombreux et de plus en plus petits).

Les nouvelles technologies de l’information combinées à l’extension des flux de toutes sortes dans le cadre de la mondialisation ont induit dans le champ politique un phénomène proche de celui de « longue traîne » caractérisé par Chris Anderson dans le champ de l’information. De petits groupes, voire des individus seuls peuvent diffuser des idées à une vitesse et une échelle inconnue il y a vingt ans. Inversement, grâce à une sorte de Logrus (2), ce pouvoir de faire venir des choses à soi, décrit par le romancier Roger Zelazny, ces mêmes groupes et individus de la « traîne » peuvent réunir suffisamment d’informations, de crédits et d’armes pour contester plus facilement qu’auparavant le monopole étatique de la force. Par la combinaison de cette démocratisation des capacités de combat et de la résonance nouvelle des médias de toutes sortes, il est désormais possible à quelques « amateurs » de modifier par la force le comportement d’un État ou d’une quelconque entité politique, ce qui est la définition d’une « opération » militaire.

La longue traîne des groupes armés

Le premier des pouvoirs de ce Logrus est donc l’information, disponible à un niveau inédit grâce aux nouvelles technologies. L’accroissement soudain de la capacité à créer et diffuser des idées est souvent porteur de déstabilisation politique. L’invention de l’imprimerie en Europe a favorisé le développement du mouvement protestant, avec toutes ses conséquences. Au XVIIIe siècle, la création des journaux a joué un grand rôle dans la capacité des révolutionnaires français à agiter les idées et à mobiliser les foules. Depuis la généralisation du réseau Internet, la distribution d’informations de toutes sortes s’est également modifiée, les grands médias ont vu leur audience diminuer au profit d’autres canaux, blogs, réseaux sociaux, etc. plus réduits, mais nombreux. La miniaturisation des machines jusqu’aux Smartphones a également permis à cette information abondante d’être portable, offrant aussi une capacité civile de C3I (Commandement, Communication, Contrôle et Intelligence, au sens de renseignement) supérieure à celle de la quasi-­totalité des unités de combat d’infanterie d’il y a vingt ans et de beaucoup encore aujourd’hui. Dans la même année 2005, en France, grâce à Internet, de parfaits inconnus contestaient avec succès le projet de constitution européenne et des bandes dispersées parvenaient à s’organiser pour déclencher des émeutes dans les grandes banlieues.

La deuxième ressource provient des flux de l’économie illégale mondiale qui s’est développée au gré de l’abaissement des frontières et des contrôles et qui représentait près de 900 milliards de dollars en 2009 (3). Cette économie grise offre des possibilités de financement – on a vu ainsi Al-Qaïda participer au trafic de pierres précieuses en Afrique centrale –, mais aussi, et peut-être surtout des possibilités d’armement. La dynamite, découverte en 1866 et d’un emploi généralisé ensuite, avait armé le mouvement anarchiste à la fin du XIXe siècle, lors de la première mondialisation. La France seule avait ainsi connu une quarantaine d’attentats de 1881 à 1911. Dans la nouvelle mondialisation, et plus particulièrement depuis la fin de la guerre froide, ce sont les fusils d’assaut et les lance-­roquettes, notamment ceux issus des arsenaux de l’ex-Pacte de Varsovie et de l’ex-Yougoslavie, qui alimentent les groupes armés. La moitié du commerce des armes légères dans le monde échappe au contrôle des États, par exemple celui des fusils d’assaut Kalachnikov AK‑47 et ses nombreuses variations, dont peut-être 100 millions d’exemplaires circuleraient dans le monde au profit de la « traîne » des groupes armés désormais autonomes des sponsors étatiques étrangers.

Simultanément, beaucoup d’États soumis aux nécessités du désendettement voyaient plutôt se dégrader leurs organes de défense et de sécurité, notamment ceux qui avaient été soutenus par l’Union soviétique. Là où un fusil d’assaut AK‑47 fonctionne toujours, un arsenal non entretenu d’équipements lourds se dégrade très vite. Si ces États affaiblis ne se font plus que rarement la guerre, et si on peut désormais se rendre dans n’importe quel pays, il n’est guère possible de s’y déplacer partout en toute sécurité tant les zones de non-droit se sont multipliées dans les banlieues, bidonvilles géants, ghettos, quartiers, territoires occupés ou zones tribales. Beaucoup d’États ne contrôlent plus qu’une partie de leur territoire, le reste formant le côté obscur de la mondialisation, celui des oubliés du développement. Loin des foyers révolutionnaires des années 1960, ces « poches de colère » (4) sont désormais plutôt d’essence réactionnaire à l’unification culturelle, économique et politique.

Le Logrus des frères Kouachi

Cette longue traîne s’est prolongée jusqu’au cœur des nations les plus puissantes. À la fin de 2014, préparés techniquement et mentalement par leur expérience propre – prison, formation au Yémen pour l’un d’entre eux, contacts criminels, Internet – les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont pu, grâce à l’argent de simples crédits à la consommation, se doter d’équipements civils ou militaires et former un commando presque aussi puissant qu’un groupe de combat d’infanterie.

Certains gangs criminels peuvent eux aussi former des équipes lourdement armées, mais la destination de leur action n’est pas politique et l’usage de la violence y est normalement limité. Il y a eu également par le passé des attaques à destination politique, mais des groupes autonomes comme Action directe, par exemple, avaient beaucoup moins de capacités militaires à leur disposition. L’acquisition de ces capacités représentait par ailleurs une grande partie de leur activité et imposait une structure permanente relativement lourde. De 1979 à 1987, les opérations d’Action directe, combinant attaques de banques, tentatives d’assassinat et emploi de bombes artisanales, n’ont pas provoqué de changement sensible du comportement de leur ennemi. De leur côté, à trois et par une action de seulement trois jours, les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont provoqué la réunion de 40 chefs d’État à Paris, la manifestation de millions de personnes, l’immobilisation de milliers de soldats dans les rues de France pour des années et la modification des politiques de défense et de sécurité.

Ce résultat stratégique a été rendu possible par la supériorité tactique du commando sur les forces de sécurité rencontrées, jusqu’à l’intervention finale des groupements d’intervention de la Police et de la Gendarmerie. Durant leur action du 7 janvier au matin, les deux frères Kouachi ont mené six combats en seize minutes contre onze policiers. À chaque fois, ils ont bénéficié de la surprise, face à l’unique policier inséré dans l’équipe de Charlie Hebdo, mais aussi face aux équipes arrivées successivement sur les lieux en étant très mal informées par un réseau de communications centralisé et saturé.

Ils ont surtout bénéficié d’une meilleure capacité à combattre. C’est n’est pas simplement une question d’armes, les armes de poing des fonctionnaires de police étant efficaces à aussi courte distance. La différence résidait surtout dans le rapport à l’idée de tuer, exaltée et longuement préparée d’un côté, largement inhibée de l’autre par une formation insuffisante et de fortes contraintes juridiques.

Ces nouveaux commandos du Logrus, autoformés, bien équipés (y compris avec des armes par destination comme des véhicules civils) et fanatisés, représentent un saut tactique net par rapport aux anciennes cellules terroristes, motivées mais mal équipées, ou les gangs criminels, parfois bien équipés mais peu suicidaires. Des hommes seuls très armés, comme Mohammed Merah en 2012 ou même Abdelhakim Dekhar à Paris en 2013, avaient déjà démontré toutes les difficultés que pouvait poser ce nouveau phénomène ; rien n’avait pourtant été fait pour y faire face, car si ces petits groupes de la « traîne » sont si « efficaces », c’est également parce qu’ils rencontrent des institutions plus rigides que jamais.

La rigidité de la « tête »

Une caractéristique des grandes organisations de « tête » contestées par les nombreux groupes de la « traîne » est qu’elles sont obligées de dépenser de plus en plus de ressources pour conserver leur statut. On peut surmonter cette crise schumpetérienne par des innovations de rupture, une redéfinition radicale des méthodes et des structures par exemple. Lorsque ces innovations de rupture ne sont pas possibles, souvent du fait de blocages internes, la voie habituelle consiste à rationaliser l’existant, c’est-à‑dire à faire des économies sur ce qui ne paraît pas essentiel à l’action immédiate. On peut ainsi maintenir un temps une activité à un niveau presque identique, mais au prix d’une plus grande rigidité et donc d’une plus grande vulnérabilité aux surprises.

Les États en crise de financement, et ils sont nombreux, ont réduit leur « offre de protection », d’autant plus facilement que celle-ci apparaissait comme moins nécessaire avec la fin de la guerre froide. L’effort de la France pour ses quatre ministères régaliens est ainsi passé de 4,5 % du PIB en 1990 à 2,8 % aujourd’hui. La seule évasion fiscale, favorisée par la mondialisation, représente désormais plus que cette offre de protection encore rigidifiée par des réglementations alourdies ou, pour le cas du ministère de l’Intérieur, en première ligne face aux cellules de combat renforcées de la « longue traîne », par la pression syndicale et les nombreux cloisonnements internes. Les frères Kouachi ont réussi leur opération avant le 7 janvier parce qu’ils ont échappé à la surveillance du renseignement intérieur (en partie par perte d’information entre services différents et concurrents), parce que les syndicats avaient obtenu la réduction de la protection de Charlie Hebdo, une cible pourtant clairement désignée, à un seul homme (rendu du coup très vulnérable à une attaque surprise) et parce que le centre opérationnel de la préfecture de Paris et les policiers au contact n’étaient pas du tout préparés à conduire un combat.

La suite des événements a confirmé combien cette organisation, par manque de ressources et par blocages internes, disposait de peu de marge de manœuvre adaptative, au contraire de ses adversaires. Le 13 novembre 2015, une opération de plus grande ampleur organisée de l’extérieur par l’État islamique montrait que rien n’avait vraiment évolué du côté des institutions de la « tête ». Cette opération a peut-être été organisée en moins de trois mois alors qu’il en aura fallu dix-sept, de janvier 2015 à juin 2016, pour simplement adapter les règles d’ouverture du feu des soldats de l’opération « Sentinelle ».

Dans cette guerre civile mondiale de la « traîne » contre la « tête », ce sont très clairement les petites structures qui l’emportent par leur souplesse intrinsèque et leur capacité nouvelle à regrouper des ressources de combat, face à des institutions à la peine et d’une rigidité croissante. Certains États n’y ont pas survécu. D’autres, comme la France, considèrent que cette guérilla n’engage pas leur existence et préfèrent continuer à prendre des coups jusqu’à ce qu’ils soient vraiment obligés de se transformer en profondeur.

Notes

(1) Chris Anderson, The Long Tail: Why the Future of Business is Selling Less of More, Hachette Books, 2008.

(2)   Le cycle des Princes d’Ambre est une saga en dix livres, écrite à partir de 1970 par l’écrivain américain Roger Zelazny. Il décrit un univers où des « princes » se déplacent comme bon leur semble grâce au pouvoir de la « Marelle » alors que leurs ennemis des Cours du Chaos ont, par le « Logrus », le pouvoir inverse de faire venir à eux ce qu’ils veulent.

Article paru dans DSI n°127, janvier-février 2017

(3)   www.unodc.org/toc/fr/crimes/organized-crime.html.

(4)   Arjun Appaduri, Géographie de la colère, Payot, Lausanne, 2007.

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