Magazine DSI

L’influence par le conspirationnisme

Entretien avec Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot et membre de l’Académie des technologies. Il est l’auteur de La démocratie des crédules (PUF, 2013), La Pensée extrême (Denoël, 2009), L’Empire des croyances (PUF, 2003). Entretien paru dans DSI hors-série n°41, avril-mai 2015.

Dans La démocratie des crédules, vous évoquez la « fin des gatekeepers », qui permet une dérégulation de l’offre en matière d’infos… comme d’infaux ou de théories conspirationnistes : n’importe qui peut publier n’importe quoi… et être cru et suivi. A-t-on un « portrait robot » du « lecteur-type » ou, au contraire, relève-t-il de profils très différents ?

Plusieurs études montrent que les jeunes sont plus susceptibles que les autres classes d’âge d’être disponibles intellectuellement à toutes sortes de propositions cognitives qui émergent de cette dérégulation. L’une des dernières en date, celle réalisée par Opinion Way en février 2015 sur « Les Français et les propos haineux sur Internet », montre, par exemple, que les 18-24 ans jugent crédibles les informations qu’ils trouvent sur les forums sur Internet dans 40 % des cas, alors qu’ils sont à peine 20 % dans les autres catégories d’âge mais il faudrait des études beaucoup plus fines pour en savoir plus. Le problème est que, même si l’on peut distinguer des différences marginales entre les hommes, les femmes, les CSP, la vérité est que les conséquences de cette dérégulation touche tout le monde. Ainsi, un autre élément de cette étude me paraît intéressant : 38 % des sondés déclarent avoir été confrontés à des propos négationnistes sur la toile alors que les thèses négationnistes sont extrêmement minoritaires dans l’opinion publique française. Comme on le sait, cette thèse est d’ailleurs condamnée par la loi, elle avait disparu de l’espace publique depuis longtemps.

Ce simple chiffre indique combien cette dérégulation a permis en peu de temps de voir essaimer des types d’argumentaires qui, jusque là, étaient confinés dans des espaces de radicalité. Cela ne signifie pas, évidemment, que les individus vont trouver cette thèse convaincante pour autant, mais il est évident que sur le grand nombre, sa probabilité de diffusion est indexée sur celle de sa disponibilité. Ensuite, selon les croyances, les profils sociologiques peuvent être très différents. Les argumentaires anti-vaccins par exemple, bénéficient aussi de cette dérégulation du marché cognitif, mais il semble qu’au Etats-Unis tout au moins (et particulièrement sur le côte Ouest) ceux qui s’abandonnent à ce type de propositions sont plutôt des individus de CSP+ (NdlR : Catégorie Socioprofessionnelle supérieure) avec un bon niveau d’étude : on ne ferait pas rater à son enfant un cours de yoga-bébé, mais on ne vaccine pas bébé ! Et c’est ainsi qu’on voit là-bas réapparaître la rougeole qui n’est pas du tout une maladie anodine. Le problème est que cette dérégulation savonne la pente d’une sorte de démagogisme cognitif, j’entends pas là les propositions intellectuelles qui favorisent les pentes les moins honorables de l’esprit, c’est vrai pour le complotisme, le populisme, c’est vrai aussi du précautionnisme (l’idéologie qui réclame l’application à tout propos d’une représentation fantasmée du principe de précaution) dans la mesure où notre cerveau est assez mal équipé pour penser de façon équilibrée certaines situations de risque.

Peut-on estimer la part des producteurs d’infaux qui seraient politiquement motivés – et donc engagés dans une opération d’influence – comparativement ceux qui relèvent d’une certaine « bonne foi », uniquement appuyée sur leur véritable croyance en la validité de leur message ?

Il est difficile d’apporter une réponse qui ne soit pas spéculative à cette question. Il y a sans doute une part des premiers diffuseurs d’informations qui ne croient pas réellement à ce qu’ils diffusent (comme on pourrait soupçonner les gourous des sectes de ne pas être les dupes de leur propre doctrine). Mais on peut supposer aussi que parmi ces leaders, il y a des esprits hybrides qui croient sans y croire, c’est particulièrement saillant pour les théories du complot. Ils « lancent des alertes » avec quelquefois (par toujours) de la prudence, ils prétendent ne pas affirmer, juste se poser des questions… on connaît cette rhétorique qui est peut-être sincère parfois. Puis, comme tous les idéologues, ils acceptent facilement l’idée que la fin justifie les moyens. Dans leur esprit, répandre des mensonges pour servir une cause politiques dont les enjeux moraux dépassent largement les conséquences néfastes de la diffusion d’une histoire qu’ils savent fausse est un coût acceptable. Mais les vrais influenceurs sont infiniment moins importants numériquement que ceux qu’ils influencent. C’est justement l’une des caractéristiques de ce marché cognitif dérégulé. On peut y voir légitimement une avancée démocratique, mais l’on doit faire remarquer que c’est là une démocratie où certains votent mille fois quand d’autres ne votent pas du tout. Comme Keen (The cult of the amateur, New York, Bantam, 2007) l’a fait remarquer à propos du site Digg.com qui comptait alors 900 000 utilisateurs inscrits, 30 personnes ont suffi à déterminer 1/3 des textes présents sur la page d’accueil. Sur Netscape.com, un seul utilisateur était derrière 217 articles publiés soit 13 % de tous les articles figurant dans la liste des articles les plus appréciés pendant la période. On observe le même genre de phénomènes avec la célèbre encyclopédie en ligne Wikipedia puisque les cents contributeurs les plus actifs écrivent plus du quart de l’encyclopédie comme l’explique Flichy (Le sacre de l’amateur, Paris, Seuil, 2010).

Toutes les conditions sont mises en place pour qu’on assiste à une sorte de tyrannie de la minorité. En effet, si cette minorité, parce qu’elle est croyante et / ou militante est plus motivée que l’immense majorité de citoyens « ordinaires » alors elle instaurera peu à peu un oligopole cognitif sur ce marché dérégulé. Ainsi, un militant extrémiste expliquait dans un entretien accordé au Midi Libre[1] que certains groupuscules se livrent à une occupation constante de forums proposés par tous les sites d’information. Ces forums prennent prétexte d’articles publiés dans tel ou tel quotidien pour commenter l’actualité. Dès lors, la motivation des militants – et donc leur disponibilité – leur permet de faire masse sur ces espaces d’échanges électroniques. Leur point de vue n’est certainement pas représentatif de l’opinion générale, mais ils peuvent créer l’illusion d’une majorité silencieuse qui tire parti de l’anonymat de la toile pour faire enfin entendre des points de vue de « bon sens ». Sans être un mouton, celui qui lit ces échanges, qui se sent ému par tel fait divers et en même temps indécis quant aux conclusions qu’il faudrait en tirer, a des chances de se laisser influencer par le rapport de force argumentatif imposé sur ces forums.

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