Forces de missiles stratégiques russes (RVSN). Évolutions en demi-teinte

Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI. Article paru dans DSI n°121, janvier-février 2016.

Créées en 1959 et responsables des missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) russes, les Raketnye Voyska Strategicheskogo Naznacheniya (RVSN) ont connu une évolution paradoxale. Troupes indépendantes (depuis 1960) au même titre que les VDV (parachutistes), elles ont compté jusqu’à 385 000 hommes dans les années 1980 et étaient au cœur du dispositif soviétique de dissuasion. Mais l’après-guerre froide fut non seulement synonyme de réduction de la structure de force, mais aussi d’un moindre intérêt politique.

Un passé glorieux

Les RVSN étaient structurées, à leur apogée, en trois armées comprenant chacune dix divisions de dix régiments. Chaque armée (comptant de 7 000 à 8 000 hommes) constituait un commandement (encore appelé direction) particulier, établi sur une base géographique. Les directions occidentale, sud-ouest et extrême-orientale disposaient chacune d’une base technique dans laquelle de 3 000 à 4 000 hommes étaient chargés des missions de surveillance, de transport et d’entretien, en collaboration avec le KGB. Le régiment comprenait de un à une dizaine de missiles, suivant le type, et comptait des équipes permettant de procéder à des réparations d’urgence. C’est au même niveau que se seraient déroulées les opérations de lancement, les PC régimentaires étant doublés en temps de guerre par un PC mobile sur véhicule. En cas de destruction de ces PC, la centralisation du commandement propre à l’URSS aurait été telle que les quartiers généraux d’armée auraient procédé aux tirs sur la base des codes envoyés par l’échelon politique. Dans les années 1980, 20 bases de missiles étaient actives (1) et 1 398 silos étaient disponibles, dont 818 avaient été durcis depuis 1972 afin de faire face à une éventuelle attaque surprise. Le nombre des missiles connut une augmentation permanente jusqu’à un maximum historique de 1 818 ICBM, en 1975.

En marge de ces forces, les RVSN contrôlaient aussi trois corps d’armée ainsi que 10 à 12 divisions indépendantes. Les corps (qui comptaient trois ou quatre divisions) étaient directement affectés au niveau « armée » des forces terrestres et avaient pour mission de les appuyer au moyen de missiles à moyenne portée (MRBM) et de missiles de portée intermédiaire (IRBM). Depuis lors, le traité INF (Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, 1987) a impliqué la destruction des missiles de ce type utilisés par les RVSN et les forces terrestres (2). Les 10 à 12 divisions indépendantes constituaient quant à elles la réserve opérationnelle des RVSN et, à ce titre, relevaient directement de son commandement central, à Moscou. Responsables des missiles balistiques d’une portée supérieure à 2 000 km, les RVSN ont aligné les SS‑5, ‑6, ‑7, ‑8, ‑9 de première génération, les SS‑10, ‑11, ‑13 et ‑14 de la seconde, les SS‑16, ‑17, ‑18, ‑19 et ‑20 de la troisième génération, et enfin, les SS‑24, ‑25, ‑27 et ‑29, dans toutes leurs versions.

La structure des RVSN a été modifiée dans les années 1990 du fait de la disparition de l’Union soviétique et de la réduction du nombre de missiles. Fin septembre 2000, elles comptaient un total de 780 missiles (et 3 540 ogives), les armées passant de trois à quatre, alors que les divisions étaient réduites à 19, occupant chacune une base. De même, au début des années 1990, les troupes de défense spatiale – qui géraient les armements antimissiles et la détection précoce – ont été transférées de la PVO (défense aérienne) à une nouvelle force de dissuasion stratégique incluant les RVSN. La gestion de l’ensemble des informations se fait depuis le quartier général de la PVO, situé à Moscou, tout comme le QG des RVSN (3). En août 2015, les forces spatiales sont repassées sous le contrôle des VVS (4). Finalement, la mission première des RVSN consiste à mettre en œuvre la flotte russe d’ICBM, mais aussi à les tester (voir encadré p. 57).

Dans les années 1990, le commandement, à l’échelon politique, disposait d’un système C2 dénommé Kazbek – développé depuis les années 1970 et entré en service en 1983/1984 – et comprenant les trois « chegets », respectivement détenues par le président, le ministre de la Défense et le chef de l’état-major général (5). Équivalents russes des « footballs » américaines, elles permettraient la transmission de l’ordre de lancement, mais pas celle des codes : les trois « chegets » et leurs responsables doivent être actifs en même temps pour pouvoir procéder à un lancement. L’état actuel de Kazbek a un temps été incertain, des études mettant en évidence le fait qu’au moins une quinzaine d’officiers – hors commandants de sous-marins – pourraient procéder au lancement d’armes nucléaires (6). Pratiquement, depuis les années 1990 et en raison de l’obsolescence des communications, le système Kavkaz a été mis en place et est réputé inviolable. Parallèlement à Kazbek, un autre système C2, Perimeter, avait été développé et comprenait une fonction dite « main morte » : elle impliquait le lancement automatique des frappes nucléaires dès lors que le système n’avait pas été désactivé et que les capteurs avaient enregistré des signes d’attaque effective du territoire soviétique. Il serait effectivement entré en service, mais aurait été désactivé sur l’insistance américaine en 1995.

L’évolution de la doctrine

Les trois piliers de la dissuasion nucléaire soviétique, puis russe, sont les RVSN, la marine (et ses SNLE) et la VVS (et son aviation à longue distance), mais leur considération par le niveau politique a évolué au fil du temps. Initialement, les RVSN étaient prioritaires et constituaient l’essentiel des capacités de dissuasion. Paradoxalement, c’est à un moment où ces dernières disposaient d’engins mobiles et plus réactifs (7) que l’attention s’est focalisée sur la marine, en particulier après 2004 et deux échecs de lancements auxquels assistait Vladimir Poutine. Au-delà de ce constat, la doctrine nucléaire est unifiée et touche les trois forces.

C’est le monde politique qui a engagé en 1957 le monde militaire à penser la guerre nucléaire d’un point de vue opérationnel (8). Un groupe d’experts de l’état-major général a alors remis ses conclusions au monde politique, qui a chargé le maréchal Sokolovski de rédiger la doctrine militaire officielle, qui paraîtra sous le titre de Voyenna Strategia (Stratégie militaire) (9). L’ouvrage n’est guère que la présentation publique du discours que Nikita Khrouchtchev a prononcé au Soviet suprême, plutôt qu’une véritable présentation de la stratégie soviétique. D’emblée, l’auteur met en avant le fait que les armes nucléaires seraient utilisées très rapidement, dès l’éclatement d’un conflit, afin d’obtenir « l’anéantissement ou la capitulation de l’ennemi dans les plus brefs délais », qui sera suivi de son exploitation par « les moyens terrestres se trouvant au contact des forces adverses (10) ». Comme l’a dit le maréchal Rotmistrov, « les seules armes atomiques et thermonucléaires ne résolvent pas l’issue de la guerre. C’est seulement par une frappe massive par surprise et au moyen de toutes les armes et armées complétant et exploitant les effets des coups atomiques que l’on peut obtenir des succès importants et durables dans les actions militaires actuelles (11) ».

Dans la foulée des raisonnements doctrinaux du XXe Congrès du parti communiste, la notion d’« épouvante » (oujacnie) a émergé et a été mise en évidence, le concept de dissuasion étant jugé bourgeois (12). Pour autant, la réflexion s’est poursuivie et a vu un retrait officieux, sur le plan politique, de la « doctrine Sokolovski », bien qu’elle fût officiellement conservée, sur le plan public, pour la valeur dissuasive de sa rhétorique (13). Le général Larionov, qui avait assisté à la préparation de la troisième édition de Voyenna Strategia, note ainsi qu’un passage sur l’abandon par l’URSS du « principe de la frappe nucléaire comme forme principale de l’action stratégique » et le fait qu’elle « reconnaissait l’importance des opérations classiques » avait été censuré (14). En fait, les réflexions furent nettement plus étoffées et, approximativement au même moment que l’arrivée au pouvoir de Leonid Brejnev, portèrent sur la dissuasion nucléaire. Talensky, naguère critiqué, fut publié. Même s’il est resté la cible de certaines critiques, il mit en évidence que les armes nucléaires ont « rendu la guerre absolument inconcevable sur le plan politique. Cela aurait des conséquences catastrophiques pour l’humanité tout entière (15) ».

La conclusion logique est la reconnaissance du concept de dissuasion (ustrachenie) qui est intervenue avec le discours de Tula, en 1977, en même temps que celle du concept de suffisance dissuasive. Pour Leonid Brejnev, « le potentiel dissuasif de l’URSS doit être suffisant pour que personne ne se risque à violer notre vie pacifique. Notre politique n’est pas de chercher la supériorité sur le plan de l’armement, mais de chercher à réduire, à affaiblir, la confrontation militaire (16) ». Un an plus tôt, l’URSS avait abandonné sa conception d’emploi en premier de l’armement nucléaire, mais le contexte était particulier : la fin des années 1970 correspondait à une maturation, aux États-Unis, des conceptions « war-winning » fondées sur l’usage préemptif du nucléaire, les logiques de « dissuasion dans la guerre » et l’adoption d’une posture contre-forces. Du point de vue soviétique, les forces devaient donc à la fois être capables de survivre à une première frappe et de mener des représailles, cette fois « contre-démographiques », en dépassant donc le seul palier « contre-forces » de l’escalade. Le principal effet sur les RVSN a été d’accroître la mobilité des missiles, facteur de conservation de la dissuasion.

Dans les années 1990 et 2000, la doctrine n’a que peu évolué : ses postulats de base sont restés identiques, même si la place réservée au nucléaire dans la corrélation générale des forces a changé. De facto, la faiblesse des moyens conventionnels et la décrépitude des forces ont imposé une réévaluation. Pour autant, la doctrine militaire publiée en 1993 a introduit l’idée qu’il n’y aurait pas d’emploi du nucléaire contre les signataires du TNP (Traité de Non-Prolifération) qui n’en seraient pas dotés, Pavel Gratchev faisant, en contrepoint, passer l’idée que le non-emploi en premier pourrait être abandonné. Ces évolutions se sont produites dans un contexte particulier pour les RVSN : leurs équipements étaient chers et les usines produisant les pièces détachées n’étaient plus en Russie. Le sort du SS‑24 en fut scellé, alors que le vieux SS‑19 poursuivait sa carrière. La signature de START II, en 1993, a interdit à la Russie de disposer d’ICBM mirvés (17) : le haut commandement dut donc, à regret, envisager la perspective d’envoyer ses SS‑18 à la casse et se contenter de SS‑27 bien trop chers à produire et à entretenir. In fine, après avoir retardé sa ratification, Moscou a considéré en 2002 ne plus être liée par ce traité après le retrait américain de celui sur les antimissiles, et a conservé ses ICBM mirvés.

La doctrine a ensuite évolué vers une plus grande place réservée au nucléaire. Le concept de 1997 en référait à une riposte à « une agression armée qui apparaîtrait comme une menace à l’existence même de la Russie ». Les intérêts de l’« étranger proche » furent également pris en compte, sans que l’on sût la portée exacte de cette « dissuasion étendue ». Mais la doctrine de 2000 a prévu un retour à la corrélation de toutes les forces, « y compris nucléaires dans le cas où tous les autres moyens pour régler une situation de crise sont épuisés ou se sont révélés inefficaces ». En conséquence, l’armement nucléaire tactique a refait son apparition dans les textes, dans un contexte également marqué par l’affaire du Kosovo. En 2010 et 2014, la place du nucléaire semblait stabilisée, tandis que l’OTAN apparaissait dès le début de la décennie comme la première menace pour la Russie. Ainsi, « la Russie se réserve le droit de se servir de son arme nucléaire en riposte à une attaque à l’arme nucléaire ou à une autre arme de destruction massive, réalisée contre elle et/ou ses alliés, ainsi qu’en cas d’une agression massive à l’arme conventionnelle mettant en danger l’existence même de l’État ».

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