Frappes stratégiques : la matrice américaine

Issu d’une remotorisation du B-35, l’YB-49 a volé pour la première fois en octobre 1947, les deux appareils du programme (un YRB-49 volera également) étant perdus au cours des essais – le capitaine Glen Edwards donnera ainsi son nom à la célèbre base californienne. Doté de huit réacteurs, sa charge de bombes aurait été de 16 tonnes pour une distance franchissable de 16 000 km. (© US Air Force)

Entretien avec le Professeur Phillip S. Meilinger, colonel de l’US Air Force (en retraite), docteur en histoire militaire, ancien doyen de l’US Air Force School of Advanced Airpower Studies, publié dans DSI HS n°39, décembre 2014-janvier 2015

Entre autres ouvrages, vous êtes l’auteur de Bomber. The Formation and Early Years of the Strategic Air Command. Était-ce une sorte de « retour aux sources » de l’actuelle culture institutionnelle, conceptuelle et technologique de l’US Air Force ?

Phillip S. Meilinger. Lorsque l’on m’a demandé d’écrire ce livre, le sponsor – l’Air Force Research Institute – souhaitait qu’il soit pertinent pour les officiers de l’US Air Force d’aujourd’hui chargés de mettre sur pied une nouvelle organisation en ces temps difficiles. Sans doute que toutes les époques sont des « temps difficiles », en particulier lorsque de nouvelles organisations sont exigées. Mon objectif était alors de me concentrer sur des thèmes d’importance non seulement lors de la création du Strategic Air Command (SAC) au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, mais également à chaque fois qu’une nouvelle organisation est créée. J’ai ainsi, pour évoquer les origines du SAC, choisi six thèmes interdépendants : la mission, le message, la formation, la technologie, la collecte et l’analyse du renseignement et le leadership. Permettez-moi de revenir brièvement sur chacun de ces thèmes.

Toute organisation, qu’elle soit grande ou petite, nouvelle ou ancienne, a besoin d’une mission – d’une raison d’être. Il est essentiel de la définir car c’est elle qui fixe le cap de l’organisation et la manière d’y parvenir. Selon un vieux dicton, si vous ne savez pas où vous allez, tout chemin vous y emmènera. Autrement dit, le SAC avait besoin d’une mission clairement définie et unique. Il s’agissait du bombardement stratégique. C’était un nouveau concept dans la conduite de la guerre en partie parce que ce n’est qu’avec l’invention de l’avion qu’il est devenu possible d’agir de manière systématique au niveau stratégique au début des hostilités. Des siècles durant, la guerre a été dominée par les armées de terre, des outils tactiques dont le but était de vaincre l’armée ennemie sur son front pour s’attaquer aux secteurs industriel, économique, politique et moral d’une nation ennemie. C’est un élément déterminant : une armée devait d’abord vaincre l’armée ennemie pour atteindre le centre vital, et généralement plus faible, d’une nation. C’est la vision clausewitzienne de la guerre que je trouve irrémédiablement obsolète et dépassée mais à laquelle se cramponnent toujours les soldats. La puissance aérienne était unique en ce qu’elle permettait l’attaque stratégique dès le début de la guerre – contournant l’armée ennemie qui avait traditionnellement été le point central de la guerre. Le bombardement stratégique, ou l’attaque stratégique comme on l’appelle généralement aujourd’hui, était une capacité unique de la puissance aérienne. Parce que la puissance aérienne était unique, l’argument fut avancé qu’elle nécessitait un service indépendant commandé par des aviateurs comprenant ses spécificités.

Deuxièmement, le message était important car il était nécessaire, comme souligné ci-dessus, de formuler un argument convaincant. La puissance aérienne et le bombardement stratégique étaient nouveaux et la plupart des gens n’ont pas compris les aspects révolutionnaires de cette nouvelle arme. Les aviateurs devaient donc concevoir un message permettant d’expliquer aux soldats et aux marins, mais également aux politiques et à l’ensemble de la population, ce qu’est la puissance aérienne.

Troisièmement, une fois ce message formulé, il devait être enseigné à l’ensemble des aviateurs ainsi qu’au reste des forces armées, aux dirigeants civils et à la population. Entre les deux guerres, fut créée aux États-Unis, sur la base de Maxwell dans l’Alabama, l’Air Corps Tactical School que l’on chargea de cette mission fondamentale de formation. Pratiquement tous les grands commandeurs aériens américains de la Deuxième Guerre mondiale étaient issus de l’ACTS. Ce type d’école d’arme n’était pas une idée nouvelle. L’armée de terre, par exemple, disposait d’écoles pour l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie, etc. afin d’enseigner les aspects spécifiques et uniques de chacune de ces armes aux personnels militaires. Tous les dirigeants militaires, de tout service, pensaient que la guerre dans leur milieu – terre, mer ou air – avait un caractère exclusif et exigeait des années d’expérience et de réflexion approfondie pour y combattre efficacement. Autrement dit, il était impensable que le commandant d’un bâtiment de guerre, par exemple, se voie confier le commandement d’un bataillon d’infanterie – il ne connaîtrait pas les aspects élémentaires pour commander une unité terrestre. Le contraire était évidemment tout aussi vrai – on ne pouvait pas attendre d’un soldat qu’il dirige une flottille de navires. Différentes écoles furent ainsi créées par chacun des services pour enseigner à leurs personnels les spécificités liées à leur manière de combattre. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’Air War College, sur la base aérienne de Maxwell, remplit ce rôle pour l’USAF et le SAC.

Le quatrième thème particulièrement pertinent pour la puissance aérienne, et donc pour le SAC, est celui de la technologie. Certains historiens et observateurs contemporains soutiendraient (de manière absurde selon moi) que la guerre (ndt : warfare) est aujourd’hui la même qu’il y a deux mille ans. Je trouve cela ridicule. Les aviateurs sont souvent critiqués pour leur croyance en la technologie, mais cette dernière a bien évidemment eu un effet profond sur la guerre et notamment sur la guerre aérienne simplement parce que la technologie permettant de voler n’existait pas avant le XXe siècle. La technologie a rendu le vol et, à présent, les opérations spatiales, possibles. Pour le SAC, le point central de cette technologie était le bombardier à long rayon d’action. Il y avait plusieurs défis techniques que devait dépasser le bombardier : l’allonge, la charge utile, la vitesse, l’altitude, la précision et la défense. Il s’agit là des aspects essentiels à un bon bombardier. L’histoire des origines du SAC – et de la puissance aérienne en général – est une recherche constante de percées technologiques répondant aux préoccupations en termes de distance franchissable, de vitesse, de précision, etc. Il s’agit là de facettes essentielles pour un bombardier réussi. L’histoire du SAC – et de la puissance aérienne en général – est celle de la recherche constante de percées technologiques qui pourraient résoudre ces questions.

Mon cinquième thème est un autre aspect qui, de mon point de vue, est spécifique à la puissance aérienne et notamment à l’attaque stratégique – la collecte et l’analyse du renseignement. Le besoin en renseignement militaire a été admis par les soldats et les marins depuis des siècles – Sun Tsu l’évoquait il y a 2 500 ans. La puissance aérienne exigeait de nouveaux et différents types de renseignement. Les soldats, par exemple, avaient besoin de connaître la position et la taille de l’ennemi, sa trajectoire de progression, ses dispositions défensives, ses armes et leurs capacités, la personnalité du commandant ennemi, etc. Ces questions tactiques et techniques exigeaient des réponses. Toutefois, la puissance aérienne avait besoin de connaître bien plus sur l’économie et la base des ressources de l’ennemi : où se trouvaient les principales usines de munitions, les aciéries, les réseaux routiers et ferroviaires, les installations portuaires, les ressources (pétrole, charbon, électricité) et nombre d’autres choses similaires. Ce type de renseignement stratégique fut propre à la puissance aérienne pour la simple raison que jamais, auparavant, il n’avait été nécessaire au cours d’une guerre de connaître ce type d’information sur un ennemi, parce que ses installations et ressources se trouvaient loin derrière ses lignes et, dès lors, protégées par des armées et des fortifications. La possibilité offerte par la puissance aérienne de voler au-dessus de ces défenses signifiait que les aviateurs devaient donc connaître très précisément la position de ces centres vitaux. De plus, ils devaient connaître le mode de fonctionnement de ces différents réseaux et systèmes – ou, plus précisément, la manière par laquelle on pouvait stopper leur fonctionnement. Autrement dit, si l’objectif de la guerre était de briser la volonté ou la capacité de combattre d’un ennemi, alors, pour pouvoir stopper son fonctionnement, un commandant aérien devait connaître en détail la manière dont le pays ennemi était organisé et dirigé.

Enfin, j’ai abordé l’importance du leadership. Il est difficile d’exagérer l’importance de ce facteur. Les grands leaders peuvent accomplir de grandes choses grâce à leur vision, leur élan et leur courage – physique comme moral. Le SAC et l’US Air Force en général ont eu un certain nombre de grands leaders de la Première guerre mondiale : Billy Mitchell, Hap Arnold, Carl Spaatz, Hoyt Vandenberg et Curtis LeMay, pour n’en citer que quelques uns. Il est difficile d’imaginer le succès de la puissance aérienne américaine au cours de la Deuxième Guerre mondiale ou la création du SAC sans ces hommes. Par ailleurs, en plus de ces figures célèbres, il y eut des dizaines d’officiers d’état-major moins connus et de commandants de niveau intermédiaire en charge de centaines d’autres activités nécessaires au bon fonctionnement d’une grande unité aérienne. Parmi eux, ceux qui ont conçu et rédigé la doctrine, testé et développé des technologies ou encore enseigné et formé des aviateurs à tous les niveaux.

C’est une longue réponse que je vous ai fait ici mais je tenais à expliquer de quelle manière j’ai abordé cette tâche consistant à raconter comment et pourquoi le SAC fut créé au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. J’ai également dû fournir un cadre qui puisse éventuellement être utilisé par d’autres qui seraient aujourd’hui chargés de créer une nouvelle organisation. Ainsi, l’importance des facteurs mission, message, formation, technologie, collecte/analyse du renseignement et leadership semble intemporelle. Ils demeurent, selon moi, extrêmement pertinents aujourd’hui. Les aviateurs ne sont pas parvenus à correctement expliquer ce qu’est la puissance aérienne, ce que sont ses capacités, ce qu’elle peut et ne peut pas faire. Nous avons brouillé notre message et avons été incapables de former efficacement. Alors oui, d’une certaine manière, Bomber était une tentative visant à suggérer comment l’actuelle USAF pourrait s’améliorer.

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