Au sultanat d’Oman, de nouveaux défis pour une fin de règne

En janvier dernier, le sultanat d’Oman annonçait un budget en déficit de 7,4 milliards d’euros pour l’année 2017, confirmant par la même occasion la poursuite de sa politique d’austérité pour faire face à la baisse des recettes pétrolières, via notamment l’augmentation des recettes fiscales par des taxes sur certains produits ou services, la rationalisation des dépenses publiques et l’accélération du processus de privatisation de sociétés publiques. (© Shutterstock/ppart)

Mascate jouit depuis des décennies d’une réputation enviable, celle d’un pays discret et stable, bénéficiant d’une relative aisance, sous la férule bienveillante d’un despote éclairé. Mais à l’image de son souverain affaibli par l’âge et la maladie, cet ilot de paix voit son équilibre mis à l’épreuve par l’émergence de difficultés économiques et par les conflits régionaux.

Pour l’observateur qui parcourt depuis plusieurs décennies les villes de la côte et les oasis de l’intérieur, jusqu’aux villages des étroites vallées montagnardes, la modernisation a été maitrisée : on est ici aux antipodes de la course effrénée de Dubaï ou de la majesté imposante d’Abou Dhabi. Pourtant, le temps s’accélère désormais, et les signes de changement se multiplient : Mascate, la capitale, et son agglomération rassemblent près de la moitié des 4,5 millions d’habitants du pays et s’étendent sur plus de 40 km le long du golfe d’Oman. Les embouteillages du week-end engorgent les autoroutes et les voies rapides qui la relient au reste du pays. Mais le développement ne s’arrête pas là. 

Certes, Oman demeure le « parent pauvre » des monarchies du Golfe, ses ressources en hydrocarbures étant (relativement) modestes : il produit environ un million de barils de pétrole par jour et 30 milliards de m3 de gaz naturel par an, avec des réserves estimées à 5,5 milliards de barils (1) et 700 milliards de m3 de gaz naturel.

Mais de grands complexes industriels ont pu être construits grâce aux recettes du pétrole et du gaz : zone industrielle de Rusayl, usines de liquéfaction du gaz, de transformation du cuivre et de l’aluminium destinés à l’exportation, à Sour et à Sohar sur la côte nord, ports en eau profonde de Duqm et de Salalah, face à l’océan Indien, tourisme haut de gamme sur les rivages inviolés du Nord et sous le climat estival tempéré par la mousson au Dhofar (dans le Sud). Les moins de 25 ans représentent plus de la moitié de la population omanaise et sont instruits, garçons et filles, jusqu’à l’université, dans le cadre d’un État-providence mis en œuvre grâce à la présence de travailleurs immigrés venus du sous-continent indien, qui représentent plus du quart de la population (2).

La nation omanaise, produit d’une géographie et d’une histoire complexes

Oman est la seule véritable « nation » de la région, avec le Yémen : une histoire millénaire, une ouverture maritime précoce au monde extérieur, mais aussi une dualité entre mer et montagne, une prévalence de la structure tribale, et une adhésion à des versions sui generis de l’islam. La dynastie des Al Said y règne sans discontinuer depuis le milieu du XVIIIe siècle, depuis qu’elle a débarrassé le pays des tutelles concurrentes des Perses et des Portugais. Le père du sultan actuel a quant à lui unifié le « sultanat de Mascate et d’Oman », après être venu à bout, avec l’aide britannique, des guerriers de l’imam retranchés dans le massif du Djebel Akhdar (au nord), dans les années 1950. Puis son fils a réduit les rebelles marxistes-léninistes du Dhofar (au sud, à la frontière avec le Yémen) dans les années 1970… Autant dire que l’Oman a été de longue date aux prises avec des visées impérialistes, pour le contrôle des routes maritimes et commerciales du Golfe et de l’océan Indien, puis des ressources pétrolières, d’abord entre Américains et Britanniques, puis entre l’Occident et le bloc communiste. Ainsi, nul n’ignore dans la région la riche histoire des Omanais, fondateurs d’un vaste empire maritime qui s’étendait du golfe Persique jusqu’à la pointe de l’Afrique, avec des ramifications terrestres jusqu’aux Grands Lacs. Empire qui déplaça même, au XIXe siècle, sa capitale à Zanzibar, pour mieux contrôler et protéger ses routes commerciales de la menace britannique.

L’identité omanaise est donc marquée par la diversité de ses composantes et par son ouverture extérieure, qui la distinguent des monarchies voisines de la péninsule Arabique : les montagnards ibadites du Djebel Akhdar y côtoient les marins-pêcheurs, les navigateurs au long cours et les commerçants des côtes, souvent de souche iranienne chiite ou baloutche sunnite, les Bédouins sunnites du vaste désert intérieur, tout comme les montagnards du Dhofar attachés à leurs antiques langues sud-arabiques, alors que sur la côte, l’héritage africain est toujours présent, à travers les métissages et la présence des rapatriés au lendemain des indépendances.

Certes, l’Oman est un pays arabe et musulman. Jusqu’à l’arrivée des Britanniques à l’orée du XIXe siècle, il contrôlait même ce qui est devenu la fédération des Émirats Arabes Unis : cette « Côte des Pirates » devint alors le « Trucial Oman », l’Oman de la Trêve. Il reste aujourd’hui encore des vestiges de cette allégeance des ancêtres des émirs actuels au sultan de Mascate : ainsi, la minuscule enclave omanaise de Madha, dans les monts Hadjar dominant le golfe d’Oman, et, surtout, la presqu’ile majestueuse de Moussandam qui surplombe le détroit d’Ormuz. Mais dans l’intérieur, le désert du Roub al Khali a toujours formé une barrière protectrice face aux incursions des Bédouins du cœur de la péninsule. Par ailleurs, les razzias des Ikhwan wahhabites (3) n’ont pas été oubliées, et la « question de Bouraimi », un chapelet d’oasis disputées entre l’Arabie et Oman, aujourd’hui partagées entre Oman et Abou Dhabi, n’a pu être réglée définitivement qu’en 1957 par la Cour internationale de Justice (4).

Oman, par son histoire et sa culture, est aussi lié à la rive nord du golfe Persique (5) et de la mer d’Oman : jusqu’en 1959, il possédait le port de Gwadar, la porte du Baloutchistan, qui fut alors rétrocédé au Pakistan. Une part importante de la population urbaine d’Oman est donc d’origine baloutche, et en a conservé la langue, les coutumes et les patronymes. Oman connait aujourd’hui une immigration clandestine massive de jeunes Pakistanais, Afghans et Iraniens, qui débarquent sur ses plages pour tenter de gagner l’eldorado des Émirats ou de l’Arabie.

Si Oman est un pays musulman, l’islamisation par Amr ibn al-As dès le temps du Prophète s’est faite dans le sang et les Omanais saisirent la première occasion de se détacher de la tendance dominante de l’islam pour embrasser l’ibadisme, bien avant le grand schisme entre sunnites et chiites : comme bien des communautés montagnardes ou rurales du monde arabe, la population villageoise des fonds de vallées reculées de la montagne ne pouvait pas se soumettre à une religion formatée pour les commerçants de La Mecque et de Médine. Elle a ainsi, comme les zaydites du Yémen, préservé ses coutumes et son mode de fonctionnement collectif, dont les piliers sont ici l’ijma’ et le ta’âqd (le consensus et le contrat) et la choura (la consultation) pratiqués de toute éternité par ces groupes égalitaires et érigés en philosophie du pouvoir par le sultan actuel.

Aujourd’hui pourtant, un clivage se creuse entre les tenants de l’ibadisme, qui se sentent dépositaires de l’identité historique du sultanat et constituent la moitié de la population, et les sunnites, un peu moins nombreux, la différence étant constituée par la minorité chiite des ports. Mais ces crispations ethno-religieuses ne sont que l’expression des différences d’accès à la pleine « omanité » : celle-ci se décline de façon descendante à partir des tribus les plus respectées, jusqu’à la citoyenneté parfois contestée des originaires du Baloutchistan et des rapatriés d’Afrique de l’Est. Elles sont par ailleurs exacerbées aujourd’hui sous l’effet des difficultés économiques. 

Une monarchie absolue aux prises avec la récession économique

Le sultan Qabous, qui règne sans partage depuis 1970, a judicieusement utilisé les modestes ressources pétrolières et gazières du pays, qui fournissent 84 % des ressources budgétaires, pour donner à chaque Omanais l’accès à l’éducation et à la santé, à un logement et à un emploi, tout en maintenant les liens tribaux et familiaux.

Mais la diversification économique et la politique d’omanisation des emplois n’ont pas donné les fruits attendus. La main-d’œuvre omanaise reste peu qualifiée et surtout peu motivée, et nécessairement plus couteuse et moins docile que la main-d’œuvre en provenance du sous-continent indien, qui représente 45 % de la population totale, mais 60 % de la population active. Le chômage ne peut plus être absorbé par les emplois publics, largement fictifs, alors que le taux d’accroissement naturel reste élevé (32,8 pour mille en 2016) et que la population se concentre dans le « Grand Mascate » et les chefs-lieux de province. Les jeunes cherchent désormais du travail dans les pays « frères » plus riches du Golfe, où ils affrontent la concurrence humiliante des originaires du sous-continent indien.

Le lointain écho des printemps arabes

Ces frustrations ont pris un tour politique à l’occasion des printemps arabes. Les manifestations qui eurent lieu à Sohar, la grande cité industrielle de la Batinah (région côtière du Nord), violentes même si elles ne firent qu’une victime, furent un coup de semonce qui a été entendu. Les salaires ont immédiatement été augmentés, accompagnés d’autres mesures sociales. Mais la magie du Sultan n’opère plus sur cette jeunesse qui rêve des lumières de la ville, c’est-à-dire de Dubaï. Ces mesures ponctuelles n’apportent pas de solution durable et ne peuvent faire oublier l’usure d’un système politique suranné. Derrière une fiction de participation populaire largement mise en scène, le pays est dirigé par une étroite élite, inamovible, autour du Sultan. En dépit d’un culte de la personnalité omniprésent, à travers le portrait affiché dans tous les lieux publics et privés, et dans la dénomination de multiples sites et édifices (l’université, le port, la grande mosquée…), la personnalité du Sultan est celle d’un homme équilibré, réfléchi, qui tranche sur nombre de dirigeants arabes de sa génération, comme Mouammar el Kadhafi ou Saddam Hussein. En cela, le souverain incarne parfaitement la réputation de son pays, tout à la fois affirmée et discrète. Mais l’institutionnalisation du pouvoir apparait aujourd’hui très déficiente. C’est une source d’inquiétude pour l’avenir, alors que le souverain fêtera en octobre prochain ses 77 ans, sans successeur désigné. La question de la succession est d’autant plus préoccupante pour l’avenir de l’Oman, pour ses alliés et voisins comme pour son peuple, que le Sultan a toujours dédaigné de se marier et de laisser une descendance : une preuve de son obstination à vivre selon ses convictions, quitte à bousculer préjugés et tabous. Un Conseil de la famille royale est chargé de choisir son successeur au sein de la famille, et en cas d’échec au bout de trois jours, ce rôle sera transféré au Conseil de défense (6). Mais à ce jour, personne n’a été associé aux affaires du pays.

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