Panorama du phénomène djihadiste en France

En aout 2016, des soldats français de l’opération « Sentinelle » patrouillent sur le Vieux Port de Marseille. En avril dernier, deux hommes soupçonnés d’un passage à l’acte imminent ont été arrêtés dans la cité phocéenne. (© Shutterstock/Gérard Bottino)

Des djihadistes aguerris de retour, des sympathisants capables d’agir sans avoir reçu d’ordre, un nombre croissant d’individus impliqués, le besoin stratégique de l’État islamique de frapper en Europe pour rester un acteur crédible et la résilience d’Al-Qaïda, tous ces facteurs concourent à maintenir la menace djihadiste à un niveau particulièrement élevé.

La menace djihadiste, depuis le mois de décembre 2014 et l’affaire de Joué-lès-Tours (1), ne laisse pas de répit à la France. Pays « occidental le plus visé depuis 2013 », selon une étude du Centre d’analyse du terrorisme parue en mars 2017 [lire notre tableau de bord p. 51], elle a connu entre le 7 janvier 2015, jour de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, et l’assassinat du père Jacques Hamel dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016, une série inédite d’attentats de masse culminant le 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis (130 morts) et le 14 juillet 2016 à Nice (86 morts).

Ces attaques, en majorité revendiquées par l’État islamique (EI), ont été les manifestations les plus tragiques d’une menace terroriste à l’intensité jamais vue. Selon les données rendues publiques par le ministère de l’Intérieur, 17 attentats auraient ainsi été déjoués en 2016 en France, et près d’une dizaine pour le seul premier trimestre 2017. L’assassinat d’un policier sur les Champs-Élysées, le 20 avril, par un tueur isolé a d’ailleurs mis fin à la période sans victime entamée au mois de juillet 2016 et a confirmé que la menace djihadiste était loin d’avoir disparu, malgré les succès des services de sécurité et de renseignement et la mise en place de nombreuses mesures préventives.

Djihad français et djihad mondial

Il est sans doute inutile de revenir sur les origines de la place si particulière occupée par la France dans l’histoire du djihadisme (2), sinon pour rappeler qu’ici comme ailleurs, la menace terroriste est exercée par des individus aux motivations complexes. Comme au Sahel, en Asie du Sud-Est, au Pakistan ou au Yémen, les djihadistes agissent ainsi à la fois au nom d’une cause englobante et de motifs bien plus locaux. Le djihad français n’échappe pas à cette règle, déjà ancienne, et les réseaux à l’œuvre sont constitués de plusieurs générations de terroristes, aux parcours divers, et dont les motivations couvrent un large spectre.

Depuis 2012 et l’affaire Merah (3), les affaires traitées par la justice française révèlent, comme dans d’autres États occidentaux, les multiples motifs des terroristes islamistes. Se côtoient ainsi, pêle-mêle, causes mondiales – la défense de la communauté musulmane face aux agressions extérieures, la revanche contre des puissances coloniales (la France) ou impérialistes (les États-Unis, la Russie, la France, etc.) ou la lutte contre des régimes « impies » (dans l’ensemble du monde musulman) – et causes plus personnelles ou relevant du contexte français. Les combinaisons, en réalité, sont infinies et défient les tentatives de modélisation.

Les liens variés entre les djihadistes français et les grandes causes de l’islamisme radical combattant participent du continuum (4) qui caractérise le djihadisme. Il s’agit, pour cette idéologie aux contours flous et aux racines plurielles, de mener une guerre défensive partout où ses adeptes le jugent nécessaire – et leurs critères sont particulièrement larges. Chacun peut donc s’y retrouver et apporter une cause à défendre, et c’est cette mécanique que l’on voit à l’œuvre en France depuis plusieurs années. Les frères Kouachi, auteurs au nom d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) de l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo puis de la prise d’otages de Dammartin-en-Goële, le 9 janvier suivant, étaient ainsi sous l’influence de Djamel Beghal, un proche des réseaux d’Al-Qaïda arrêté en 2001 aux Émirats arabes unis, et de Smaïn Aït Ali Belkacem, l’artificier du Groupe islamique armé (GIA) algérien impliqué dans les attentats de 1995 à Paris.

Les enquêtes conduites après les attentats de 2015 ont confirmé, sans ambiguïté, la nature de la mouvance djihadiste, faite de strates (5) poreuses superposées de réseaux plus ou moins anciens et plus ou moins démantelés. Les services de sécurité ont ainsi, très rapidement, pu démontrer l’existence de connexions entre les auteurs des attentats du 13 novembre 2015 et une cellule de djihadistes français active au Caire en 2009 (6). Ces derniers voulaient, à l’époque, à la fois frapper en France, dans la continuité de la vieille haine qu’entretiennent les islamistes radicaux à l’encontre du pays, et rejoindre les réseaux d’Al-Qaïda en Irak (7), près de deux ans avant l’onde de choc des printemps arabes et quatre ans avant la proclamation du Califat par Abou Bakr al-Baghdadi.

Les attentats de Paris et Saint-Denis ont été l’expression de l’intégration, dans une même narration – le « djihad mondial » –, des motivations de djihadistes francophones et de la volonté de l’État islamique (EI) de frapper en France après le début des opérations en Irak et en Syrie contre ses positions. Cette convergence d’intérêts, au nom d’une cause commune, n’est pas propre à la France, mais elle prend dans le pays des proportions considérables en raison de son histoire récente. L’affaire Kouachi, déjà évoquée, réunit ainsi trois générations de djihadistes, nées successivement de l’insurrection islamiste algérienne, de l’émergence d’Al-Qaïda et de l’invasion de l’Irak par les États-Unis et leurs alliés. La guerre civile syrienne, depuis 2011, a fait naitre une nouvelle génération de terroristes qui se mélange, à son tour, aux précédentes pour donner naissance à de nouveaux réseaux.

Pas de loup solitaire en Europe…

La complexité de ces réseaux, faits d’un enchevêtrement de parcours personnels et d’impulsions venues d’organisations extérieures, constitue un défi pour les services de sécurité. Ceux-ci, comme jamais dans leur histoire, doivent affronter une menace à la fois interne, exercée par des cellules locales (autonomes ou guidées), et externe, représentée par des réseaux extérieurs projetant vers le territoire national des opérationnels plus ou moins chevronnés.

Le continuum du djihad n’est pas seulement idéologique, il est également concret. Alors que les États doivent adapter leur réponse à la menace terroriste (administrative et judiciaire sur leur territoire, parfois militaire dans les zones où sont implantés les centres de commandement des groupes), ces derniers sont capables de mener de façon indiscriminée des actions clandestines et des opérations de combat. Al-Qaïda et ses déclinaisons régionales ou l’État islamique n’établissent ainsi pas de nette différence opérationnelle entre les zones de guerre, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, au Sahel ou dans le Sinaï et les pays « en paix ». Pour les chefs djihadistes, toutes les cibles sont légitimes, et seuls comptent les effets politiques attendus des attaques ou des attentats.

Ce continuum est favorisé par les grandes facultés d’adaptation des djihadistes, capables de combattre là-bas et d’être des terroristes ici. Cette caractéristique a conduit les services de sécurité à accorder une attention particulière aux volontaires partant combattre sur ce qu’on appelle depuis une quinzaine d’années « les terres de djihad » (8). L’inquiétude, ancienne – dès octobre 1995, la DST était officiellement saisie d’une commission rogatoire sur le « recrutement de combattants volontaires dans la zone pakistano-afghane » –, n’a fait que grandir depuis 2003 et l’apparition des filières de combattants à destination de l’Irak. Elle est désormais au cœur des préoccupations des autorités en raison du nombre très élevé de djihadistes partis en Syrie et en Irak depuis 2012 [lire notre tableau de bord p. 51].

Le passage par des terres de djihad est, en effet, essentiel. Les volontaires vont y recevoir une formation militaire et même, le plus souvent, y combattre. Ils vont surtout y acquérir une aura, précieuse à leur retour en Europe, et y intégrer des cercles de vétérans. Depuis 2014, nombre d’attentats ou de projets terroristes commis dans les pays de l’Union européenne ont ainsi été le fait d’individus ayant effectué des séjours plus ou moins longs en Syrie ou en Irak, essentiellement au sein de l’EI ou de l’ex-Jabhat al-Nosra (devenu le 28 janvier 2017 le Hayat Tahrir al-Sham, « Organisation de libération du Sham », OLS), l’ancienne franchise locale d’Al-Qaïda.

Connectés à l’EI, parfois même en mission, les djihadistes observés en France mais aussi en Allemagne, en Suède, en Belgique ou au Royaume-Uni n’ont rien de loups solitaires. Ce constat, établi de longue date par les services spécialisés et par les observateurs, a finalement été pris en compte par la presse dans le courant de l’année 2016. Rarissimes, sinon inexistants, sont en effet les cas d’attaques djihadistes réalisées par des individus n’ayant aucune connexion, d’aucune sorte, avec des organisations, leurs émanations ou des réseaux locaux (9). La nature même de la mouvance djihadiste fait que les terroristes ne sont jamais totalement seuls, même s’ils peuvent avoir été recrutés à distance.

… mais un djihad des sympathisants difficile à maitriser

Les services de sécurité, longtemps habitués à lutter contre des organisations pyramidales, ont éprouvé d’importantes difficultés à s’adapter au fonctionnement des réseaux djihadistes, moins centralisés et laissant à leurs membres une grande autonomie opérationnelle. Il est ainsi apparu que les campagnes militaires conduites contre les groupes terroristes ne produisaient pas rapidement d’effet « retour en sécurité intérieure » – alors qu’il s’agit de l’objectif fixé par les responsables politiques quand ils décident de l’emploi de la force contre des groupes djihadistes. Au Yémen, par exemple, la longue campagne de harcèlement d’AQPA par les États-Unis, déclenchée en 2010, n’a produit ses effets que tardivement et n’a pas empêché le groupe de continuer à innover (10). En Syrie et en Irak, les opérations de la coalition bâtie par Washington (opération « Inherent Resolve »), si elles ont progressivement décimé la hiérarchie de l’organisation et contribué à son recul, n’ont pas fait disparaitre la menace qu’elle représentait. L’interception à Marseille, au mois de mars 2017, d’une cellule opérationnelle a confirmé l’absence de lien direct entre l’état de l’EI sur le champ de bataille et ses capacités d’action en Europe.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

porta. Donec Aliquam neque. consectetur ipsum sed elit.
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR