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Quelles perspectives pour les questions kurdes ?

De jeunes Kurdes célèbrent la fête nationale (Newroz) à Diyarbakir, dans le Sud-Est de la Turquie. Le peuple kurde, comptant entre 20 et 40 millions de personnes, est réparti entre quatre principaux pays : Turquie, Irak, Iran et Syrie. (© Shutterstock)

Sans cesse réactualisée en Turquie, en Syrie, en Irak et en Iran, la « question kurde » se décline désormais au pluriel, les communautés kurdes de ces quatre pays aux contextes bien différents (malgré l’omniprésence du facteur turc) ayant aujourd’hui des objectifs distincts, quoique liés.

Chercheurs et observateurs s’interrogent, depuis le lendemain de la Première Guerre mondiale, sur le sort de la « question kurde » (1). Une question ressassée, et figurant en bonne position dans la liste des conflits plus ou moins latents qui déstabilisent le Moyen-Orient. L’actualité internationale nous rappelle régulièrement la lutte de certains Kurdes, qu’elle soit militante – comme lors de la venue de trois personnalités kurdes du PKK qui auraient été assassinées par les services turcs de renseignement à Paris en 2013 –, militaire – à l’occasion de la bataille de Kobané, en Syrie – ou politique – avec la récente annonce de Massoud Barzani, président du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) en Irak, de la tenue d’un référendum le 25 septembre 2017 sur l’« autodétermination régionale » de cette partie du pays.

La « question kurde » revient donc sans cesse dans l’actualité en Turquie, en Syrie, en Irak et en Iran. Cette dénomination semble cependant regrouper des événements s’inscrivant dans des dynamiques distinctes. Le projet politique de Rojava – nom kurde pour le Kurdistan syrien – ne se comprend pas au travers du même prisme analytique que celui du GRK, pas plus que la situation très précaire des hommes politiques et intellectuels kurdes de Turquie ne se compare à celle des autonomistes kurdes iraniens. Le caractère hétéroclite de ces situations s’explique aussi bien par l’histoire contemporaine de la région que par les équilibres géopolitiques aujourd’hui à l’œuvre au Moyen-Orient.

Des trajectoires historiques distinctes

D’un point de vue historique, les quatre pays se partageant le territoire du Kurdistan ont, depuis la chute de l’Empire ottoman, naturellement influencé de manière variable les différentes populations kurdes sous leur tutelle. L’histoire kurde au XXe siècle se comprend dès lors dans une perspective dialectique entre des histoires nationales, d’une part, et des tendances kurdes hétérogènes pour une reconnaissance de ce qu’il convient d’appeler la « kurdicité » à l’échelle régionale, d’autre part (2).

L’existence d’un peuple kurde au Moyen-Orient est attestée par des sources anciennes. Une province kurde existe déjà sous la dynastie des Seldjoukides aux XIe et XIIe siècles. C’est également à cette période qu’un grand dirigeant kurde, Saladin, fonde l’Égypte ayyoubide, reconquiert Jérusalem (1187) et s’impose comme l’un des principaux hommes d’État du monde musulman. À partir du XVIe siècle, l’emplacement du Kurdistan devient stratégique, entre la Perse à l’est et l’Empire ottoman à l’ouest.

La chute de l’Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale conduit à l’élaboration par les vainqueurs d’une nouvelle carte régionale. Au-delà du mythe Sykes-Picot, c’est surtout à Sèvres (1920) puis à Lausanne (1923) que se dessinent les frontières du Moyen-Orient que nous connaissons aujourd’hui. Malgré le « droit des peuples à se gouverner eux-mêmes » alors en vogue, les Kurdes ne parviennent pas à convaincre la communauté internationale de leur réserver un territoire sur la nouvelle carte. La principale cause en est la montée en puissance, au cours des années 1920, de la Turquie kémaliste, tandis que le Royaume-Uni, ayant fait en Irak le choix de gouverner avec un roi sunnite (Faysal Ier) dans un pays à majorité chiite, doit nécessairement intégrer la population kurde au royaume arabe, sous peine d’un déséquilibre confessionnel fatal à la création du fragile pays.

C’est ainsi à partir de l’entre-deux-guerres que les Kurdes, désormais répartis entre quatre pays, commencent à proposer des réponses distinctes à la « question » de leur reconnaissance nationale. La première expression franche d’un indépendantisme kurde se produit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale au Kurdistan iranien, avec la tentative de profiter de l’anarchie régnant dans le pays afin de proclamer la « République du Kurdistan », plus connue sous le nom de « République de Mahabad ». Mustafa Barzani, figure de l’indépendantisme kurde irakien et père de l’actuel président du GRK, en sera le ministre de la Défense. À la suite de l’intervention des États-Unis et du retrait stratégique de l’URSS, la République est finalement réprimée dans le sang par l’armée iranienne, et l’indépendantisme kurde demeurera discret dans le pays pendant plus de trente ans. La période de la Révolution islamique (1979) permet à une majorité de Kurdes iraniens de s’associer au mouvement contre le shah, mais le clergé chiite qui prend le pouvoir décide rapidement de réprimer les groupes kurdes ayant participé à la révolution, de peur que ceux-ci ne convertissent la légitimité révolutionnaire acquise en combat indépendantiste contre Téhéran.

Les questions kurdes turque et irakienne connaissent pour leur part des développements complexes durant la seconde moitié du XXe siècle. Officiellement indépendant depuis 1932, l’Irak connaît un réel tournant en 1958 avec le coup d’État du général Qassem. C’est le moment que choisit Mustafa Barzani pour rentrer en Irak : cette figure emblématique avait mené plusieurs rébellions contre Bagdad avant la guerre et avait été ministre de la Défense de la République de Mahabad, à la suite de quoi il avait dû s’exiler en URSS pour échapper à la répression. Il crée à son retour le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), qui entre en opposition ouverte avec le régime de Bagdad lors de la « révolution de septembre » (1961). Une guerre civile sanglante est enclenchée jusqu’à ce que l’Iran, sur initiative de l’Irak, et Washington, inquiet de l’influence soviétique croissante à Bagdad, retirent leur soutien au PDK en 1975, date à laquelle Mustafa Barzani décide l’arrêt de la lutte. Il faudra attendre les années 1990, et une répression extrêmement sanglante du régime de Saddam Hussein contre des Kurdes irakiens, pour que l’ONU favorise finalement l’émergence d’une région kurde autonome dans le Nord et l’Est de l’Irak. Cette décision ne met pourtant pas fin aux violences ; une lutte intestine entre le PDK et l’UPK, parti de Jalal Talabani issu d’une rupture interne avec celui de Barzani, fait rage entre 1994 et 1998. L’intervention américaine en Irak stabilisera finalement l’autonomie kurde en Irak, dotant celle-ci d’un caractère constitutionnel en 2005.

La question kurde turque connaît, à partir du milieu des années 1970, des développements différents. Déçue de l’arrêt de la lutte du PDK en 1975, qui avait jusque-là fait figure d’exemple du côté kurde turc, la jeune génération militante, s’étant soudée en prison après la répression d’un coup d’État manqué en 1971, organise un mouvement radical refusant l’héritage nationaliste kurde pour fonder un nouveau discours national. Ce mouvement prendra progressivement la forme d’un parti, le PKK, en 1978. S’ensuivront des périodes successives de guerre et de trêve entre Ankara et ce parti dont le chef historique, Abdullah Öcallan, est capturé et emprisonné par la Turquie en 1999.

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