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Le Niger, nouvelle zone grise saharo-sahélienne

Jeune mendiant à Niamey en janvier 2016. Avec un taux de pauvreté de 48,9 %, le pays se situait en 2015 au bas du classement de l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), occupant ainsi le 188e rang sur 188 pays. En 2016, il était au 187e rang. En proie à l’instabilité politique, le pays souffre par ailleurs d’une insécurité alimentaire chronique et de la récurrence de crises naturelles (sécheresses, inondations…). (© Gustave Deghilage)

Confronté aux menaces polymorphes du terrorisme sahélien ainsi qu’aux mouvements forcés de population face aux périls, le Niger semble tenir le cap… Jusqu’à quand ? Entre tensions politiques et ethno-tribales, difficultés économiques, freins démographiques et instabilité régionale (libyenne), ses fragiles structures internes commencent à montrer de sérieux signes d’effondrement.

En apparence, l’État nigérien affiche une stabilité relative au fil de sept républiques, quatre Constitutions et autant de coups d’État militaires depuis l’indépendance du 3 aout 1960, qui mit fin à quarante ans d’intégration coloniale à l’Afrique occidentale française. Ainsi, installé au pouvoir en 2011 dans la foulée du golpe [putsch] de l’année précédente, l’actuel président Mahamadou Issoufou s’est-il assuré de sa réélection en mars 2016, avec 92,49 % des suffrages, en s’imposant à la tête d’une classe dirigeante tant francophone que francophile.

Un État failli en phase de pré-conflit social

Un climat de politique intérieure non apaisé

Le Niger ne saurait occulter ses tensions politiques palpables, révélées par le contexte invraisemblable de détention du principal opposant, lors du scrutin à l’élection présidentielle. En effet, Hama Amadou, chef du Mouvement Démocratique Nigérien (Moden-Fa Lumana) et ancien Premier ministre puis ex-président du Parlement, était accusé de trafic de nouveaux-nés nigérians amenés au Niger via le Bénin, lorsqu’il quittait Paris pour Niamey le 14 novembre 2015 afin de faire campagne. Aussitôt interpellé, il passait le premier tour en détention, avant d’être libéré le 11 mars 2016 pour raisons de santé et de s’exiler en France, où il se trouve actuellement. Il était condamné par contumace à un an de prison ferme le 14 mars 2017. Ses proches, Oumarou Dogari, ancien maire de Niamey, et Issoufou Issaka, autrefois ministre de l’Hydraulique, étaient également incarcérés, accusés d’une présumée tentative de coup d’État en décembre 2015, puis remis en liberté le 26 mars 2017. Sur la même trajectoire, Amadou Djibo, alias « Max », président du Front pour la Restauration de la Démocratie et la Défense de la République (FRDDR), était condamné à trois mois de prison avec sursis le 6 juin 2017 pour « incitation à la révolte ». Enfin, la manifestation étudiante du 10 avril 2017 s’est soldée par la mort d’un jeune du campus de Niamey, une centaine de blessés et 300 interpellations (2).

Une économie toujours sous tutelle de la communauté internationale

Avec son PIB par habitant de 469 dollars en 2014, le Niger reste figé depuis au sixième rang des nations les plus défavorisées du globe, entre Madagascar et le Libéria selon le dernier classement du FMI, tandis que le Mali occupe la 17e place, pour reléguer Niamey au rang de capitale de l’État le plus pauvre du Sahel. Le président Issoufou fait état, quant à lui, d’un patrimoine évalué à 1 144 680 024 francs CFA (3). De même, le Niger figure en 2017 à l’avant-dernière place de l’Indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), avec une économie anémique et sa monnaie indexée sur l’euro, qui plombent le programme présidentiel « Renaissance Acte II ». Surtout, le poids substantiel de l’aide internationale représente encore près de 36 % des revenus de cet État subsaharien, qui bénéficie notamment du soutien financier de l’Union européenne : 820 millions d’euros dans la déclinaison du 11e Fonds européen de développement (FED 2014-2020) (4). Ainsi, le 15 décembre 2016, Bruxelles signait avec Niamey sept conventions de financement de 500 millions d’euros, garantissant un décaissement immédiat de 107 millions, assorti de neuf projets du Fonds fiduciaire d’urgence, de 140 millions d’euros, principalement alloués au renforcement des capacités de l’État. Malgré tout, le Niger figure en tête du classement 2017 des États prioritaires du Programme alimentaire mondial, alors que celui-ci risque de suspendre son aide à la malnutrition, faute de ressources suffisantes. Plus de 1,3 million d’individus (soit 7 % de la population) souffrent de pénurie alimentaire, selon le Bureau des affaires humanitaires de l’OCHA de Niamey (5).

Aussi 60 % des Nigériens survivent-ils avec moins d’un euro par jour. Pourtant, l’inventaire du sous-sol révèle des ressources extractives gigantesques, recélant phosphates, sel, cuivre, étain et charbon, ainsi que des nappes d’hydrocarbures encore inexploitées. Quant à l’uranium, si le Niger en est le 4e producteur mondial, la constante dégradation des cours (- 50 % en 2016 (6)) et la décision d’AREVA (dont Niamey reste le second fournisseur) de ne finalement pas ouvrir la mine d’Imouraren, proche d’Arlit, sonnent le glas de ce mirage. Or les revenus de l’exploitation des mines et les droits de douane liés à l’export demeurent les principaux pourvoyeurs de ressources publiques. De plus, le scandale de l’Uraniumgate plombe la crédibilité de l’Exécutif en impliquant son ministre des Finances (7), tandis que le Trésor public est exsangue – au point qu’en aout 2016, le Boeing 737 présidentiel Mont Greboun échappait in extremis à la saisie de la société Africard, créancière de l’État nigérien.

Enfin, au printemps 2014, le plateau du Djado, situé à 700 km au nord d’Agadez, dans le département de Bilma, fut investi par 30 000 chercheurs d’or, venus illégalement de Libye, du Mali, d’Algérie, du Darfour et du Tchad, afin d’exploiter les filons aurifères sub-affleurant. Cet afflux hétéroclite donna soudain à cette portion du Sahara l’allure enfiévrée d’un Klondike sahélien, vacuum fiscal et sécuritaire où la population était spoliée de son bétail et de ses récoltes et dont Agadez constituait l’avant-poste. De plus, la RN6 Makalondi-Niamey, les axes Tchibarakatène-Iferouane et Dirkou-Agadez étaient parsemés de « coupeurs de route » qui rançonnaient les orpailleurs jusqu’en février 2017, lorsque le site fut évacué puis clos afin d’en attribuer l’exploitation exclusive à la SOPAMIN.

Une croissance démographique exponentielle

Alors que la population d’Afrique s’élève à 1,2 milliard d’âmes et doublera vraisemblablement à l’horizon 2050 sous l’impulsion notamment du Nigéria, la transition démographique nigérienne est loin d’être en marche. Le peuple continue de se voiler la face devant ce handicap, qualifié de « bombe à retardement » par le président Issoufou (8), en dépit des alertes du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA). Aucune politique publique de contrôle des naissances n’est osée, sous la pression des religieux musulmans qui encouragent la polygamie. Les foyers comptent en moyenne sept enfants par femme en âge de procréer, avec un taux d’accroissement annuel moyen de la population estimé à + 3,9 %, soit plus de 700 000 naissances par an (9). Ces marabouts dispensent la catéchèse coranique « macaranta » aux enfants (jusqu’à 50 par prêcheur) qu’ils choisissent dans les villages les plus pauvres, avant de les forcer à pratiquer la mendicité à Niamey sous peine de mauvais traitements. Cependant, cette exploitation de l’enfance ne saurait masquer celle des adultes asservis car, bien qu’aboli par la Constitution dès l’Indépendance, le « néo-esclavage » nigérien reste une réalité, taboue et niée des autorités. Pourtant, près de 50 000 jeunes femmes vivent dans la région de Tahoua sous le joug de « maitres » haoussas, djermas et touaregs, sans liberté, rémunération, ni repos, victimes de violences physiques et sexuelles, selon l’ONG nigérienne Timidria, créée en 1991 avec le soutien de l’organisation britannique Anti-Slavery International.

À propos de l'auteur

Stéphane Charles Natale

Diplômé de science politique de 3e cycle et ancien auditeur de l’INHESJ (Institut national des hautes études sur la sécurité et la justice), spécialiste des relations internationales et plus particulièrement des zones de conflits.

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