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Le Niger, nouvelle zone grise saharo-sahélienne

Jeune mendiant à Niamey en janvier 2016. Avec un taux de pauvreté de 48,9 %, le pays se situait en 2015 au bas du classement de l’indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), occupant ainsi le 188e rang sur 188 pays. En 2016, il était au 187e rang. En proie à l’instabilité politique, le pays souffre par ailleurs d’une insécurité alimentaire chronique et de la récurrence de crises naturelles (sécheresses, inondations…). (© Gustave Deghilage)

Confronté aux menaces polymorphes du terrorisme sahélien ainsi qu’aux mouvements forcés de population face aux périls, le Niger semble tenir le cap… Jusqu’à quand ? Entre tensions politiques et ethno-tribales, difficultés économiques, freins démographiques et instabilité régionale (libyenne), ses fragiles structures internes commencent à montrer de sérieux signes d’effondrement.

En apparence, l’État nigérien affiche une stabilité relative au fil de sept républiques, quatre Constitutions et autant de coups d’État militaires depuis l’indépendance du 3 aout 1960, qui mit fin à quarante ans d’intégration coloniale à l’Afrique occidentale française. Ainsi, installé au pouvoir en 2011 dans la foulée du golpe [putsch] de l’année précédente, l’actuel président Mahamadou Issoufou s’est-il assuré de sa réélection en mars 2016, avec 92,49 % des suffrages, en s’imposant à la tête d’une classe dirigeante tant francophone que francophile.

Un État failli en phase de pré-conflit social
Un climat de politique intérieure non apaisé

Le Niger ne saurait occulter ses tensions politiques palpables, révélées par le contexte invraisemblable de détention du principal opposant, lors du scrutin à l’élection présidentielle. En effet, Hama Amadou, chef du Mouvement Démocratique Nigérien (Moden-Fa Lumana) et ancien Premier ministre puis ex-président du Parlement, était accusé de trafic de nouveaux-nés nigérians amenés au Niger via le Bénin, lorsqu’il quittait Paris pour Niamey le 14 novembre 2015 afin de faire campagne. Aussitôt interpellé, il passait le premier tour en détention, avant d’être libéré le 11 mars 2016 pour raisons de santé et de s’exiler en France, où il se trouve actuellement. Il était condamné par contumace à un an de prison ferme le 14 mars 2017. Ses proches, Oumarou Dogari, ancien maire de Niamey, et Issoufou Issaka, autrefois ministre de l’Hydraulique, étaient également incarcérés, accusés d’une présumée tentative de coup d’État en décembre 2015, puis remis en liberté le 26 mars 2017. Sur la même trajectoire, Amadou Djibo, alias « Max », président du Front pour la Restauration de la Démocratie et la Défense de la République (FRDDR), était condamné à trois mois de prison avec sursis le 6 juin 2017 pour « incitation à la révolte ». Enfin, la manifestation étudiante du 10 avril 2017 s’est soldée par la mort d’un jeune du campus de Niamey, une centaine de blessés et 300 interpellations (2).

Une économie toujours sous tutelle de la communauté internationale

Avec son PIB par habitant de 469 dollars en 2014, le Niger reste figé depuis au sixième rang des nations les plus défavorisées du globe, entre Madagascar et le Libéria selon le dernier classement du FMI, tandis que le Mali occupe la 17e place, pour reléguer Niamey au rang de capitale de l’État le plus pauvre du Sahel. Le président Issoufou fait état, quant à lui, d’un patrimoine évalué à 1 144 680 024 francs CFA (3). De même, le Niger figure en 2017 à l’avant-dernière place de l’Indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), avec une économie anémique et sa monnaie indexée sur l’euro, qui plombent le programme présidentiel « Renaissance Acte II ». Surtout, le poids substantiel de l’aide internationale représente encore près de 36 % des revenus de cet État subsaharien, qui bénéficie notamment du soutien financier de l’Union européenne : 820 millions d’euros dans la déclinaison du 11e Fonds européen de développement (FED 2014-2020) (4). Ainsi, le 15 décembre 2016, Bruxelles signait avec Niamey sept conventions de financement de 500 millions d’euros, garantissant un décaissement immédiat de 107 millions, assorti de neuf projets du Fonds fiduciaire d’urgence, de 140 millions d’euros, principalement alloués au renforcement des capacités de l’État. Malgré tout, le Niger figure en tête du classement 2017 des États prioritaires du Programme alimentaire mondial, alors que celui-ci risque de suspendre son aide à la malnutrition, faute de ressources suffisantes. Plus de 1,3 million d’individus (soit 7 % de la population) souffrent de pénurie alimentaire, selon le Bureau des affaires humanitaires de l’OCHA de Niamey (5).

Aussi 60 % des Nigériens survivent-ils avec moins d’un euro par jour. Pourtant, l’inventaire du sous-sol révèle des ressources extractives gigantesques, recélant phosphates, sel, cuivre, étain et charbon, ainsi que des nappes d’hydrocarbures encore inexploitées. Quant à l’uranium, si le Niger en est le 4e producteur mondial, la constante dégradation des cours (- 50 % en 2016 (6)) et la décision d’AREVA (dont Niamey reste le second fournisseur) de ne finalement pas ouvrir la mine d’Imouraren, proche d’Arlit, sonnent le glas de ce mirage. Or les revenus de l’exploitation des mines et les droits de douane liés à l’export demeurent les principaux pourvoyeurs de ressources publiques. De plus, le scandale de l’Uraniumgate plombe la crédibilité de l’Exécutif en impliquant son ministre des Finances (7), tandis que le Trésor public est exsangue – au point qu’en aout 2016, le Boeing 737 présidentiel Mont Greboun échappait in extremis à la saisie de la société Africard, créancière de l’État nigérien.
Enfin, au printemps 2014, le plateau du Djado, situé à 700 km au nord d’Agadez, dans le département de Bilma, fut investi par 30 000 chercheurs d’or, venus illégalement de Libye, du Mali, d’Algérie, du Darfour et du Tchad, afin d’exploiter les filons aurifères sub-affleurant. Cet afflux hétéroclite donna soudain à cette portion du Sahara l’allure enfiévrée d’un Klondike sahélien, vacuum fiscal et sécuritaire où la population était spoliée de son bétail et de ses récoltes et dont Agadez constituait l’avant-poste. De plus, la RN6 Makalondi-Niamey, les axes Tchibarakatène-Iferouane et Dirkou-Agadez étaient parsemés de « coupeurs de route » qui rançonnaient les orpailleurs jusqu’en février 2017, lorsque le site fut évacué puis clos afin d’en attribuer l’exploitation exclusive à la SOPAMIN.

Une croissance démographique exponentielle

Alors que la population d’Afrique s’élève à 1,2 milliard d’âmes et doublera vraisemblablement à l’horizon 2050 sous l’impulsion notamment du Nigéria, la transition démographique nigérienne est loin d’être en marche. Le peuple continue de se voiler la face devant ce handicap, qualifié de « bombe à retardement » par le président Issoufou (8), en dépit des alertes du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA). Aucune politique publique de contrôle des naissances n’est osée, sous la pression des religieux musulmans qui encouragent la polygamie. Les foyers comptent en moyenne sept enfants par femme en âge de procréer, avec un taux d’accroissement annuel moyen de la population estimé à + 3,9 %, soit plus de 700 000 naissances par an (9). Ces marabouts dispensent la catéchèse coranique « macaranta » aux enfants (jusqu’à 50 par prêcheur) qu’ils choisissent dans les villages les plus pauvres, avant de les forcer à pratiquer la mendicité à Niamey sous peine de mauvais traitements. Cependant, cette exploitation de l’enfance ne saurait masquer celle des adultes asservis car, bien qu’aboli par la Constitution dès l’Indépendance, le « néo-esclavage » nigérien reste une réalité, taboue et niée des autorités. Pourtant, près de 50 000 jeunes femmes vivent dans la région de Tahoua sous le joug de « maitres » haoussas, djermas et touaregs, sans liberté, rémunération, ni repos, victimes de violences physiques et sexuelles, selon l’ONG nigérienne Timidria, créée en 1991 avec le soutien de l’organisation britannique Anti-Slavery International.

La carence structurelle des services publics

En plus du décaissement de 17 millions de dollars consenti par le Fonds monétaire international (FMI) au Niger en 2016 (dans le cadre de sa facilité élargie de crédit de 150 millions accordée en mars 2012), la Banque mondiale a débloqué, en juin 2017, 600 milliards de FCFA, sur trois ans, afin d’encourager le développement du pays. De même, l’Union européenne effectuait en juin 2017 un décaissement progressif de près de 57 millions d’euros en direction notamment des secteurs de l’agriculture et de l’éducation. Pour l’instant, les enseignants pâtissent toujours d’un bas niveau de formation. Le taux de scolarisation n’atteint pas 50 % pour les élèves vivant en brousse, souvent éloignés de plus de 20 km de toute école élémentaire, le ramassage scolaire étant inexistant le long d’un réseau routier chaotique et en pointillés. De plus, dès la puberté, une partie des jeunes musulmanes n’ont plus accès à l’éducation en raison de la pratique du mariage précoce, survenant dès l’âge de 13 ans en zones rurales. Par conséquent, l’analphabétisme et l’illettrisme affligent les fillettes puis les femmes, dont à peine 60 % accèdent aux classes primaires et seulement 8 % à l’enseignement secondaire (10).

Quant aux hôpitaux, obsolètes, ils ne répondent pas aux standards de l’Office mondial de la santé (OMS), en termes de matériel, de plateaux chirurgicaux, d’imagerie et de capacité d’accueil : nombre insuffisant de lits, malades couchés dans les couloirs, coupures incessantes de courant, absence de climatisation, conditions d’hygiène et d’asepsie effroyables. Surtout, la formation du personnel médical est défectueuse. Les praticiens témoignent du nombre de patients diabétiques auxquels, diagnostiquant à tort une poussée de fièvre palustre, les infirmières ont administré un sérum glucosé, qui les a plongés dans un coma fatal. Et tandis que les médecins délaissent ces hôpitaux bondés au profit de cliniques privées aux tarifs prohibitifs, au-dehors, les indigents périssent dans le plus complet dénuement, au fond de la brousse ou sous les viaducs de Niamey, où errent les cohortes de lépreux (378 nouveaux cas en 2016) (11), d’infirmes poliomyélitiques et de non-voyants rongés par le paludisme et que guident des jeunes filles déscolarisées, auxquelles la famille confie la tâche quotidienne ingrate de mendier leur pitance.

Enfin, seuls 46 % des Nigériens ont accès à l’eau potable et 13 % au réseau d’assainissement (12), tandis que plus de 12 millions d’entre eux ne disposent pas de latrines (13). Or la pratique de la défécation en plein air contamine l’environnement et les nappes phréatiques et favorise la propagation des affections pathogènes diarrhéiques, qui déciment les nourrissons. En juillet 2016, la Banque mondiale avait pourtant accordé un financement additionnel de 70 millions de dollars à Niamey afin de poursuivre les programmes de distribution d’eau potable et d’assainissement urbain.

Sur le plan politique, à l’absence d’une gouvernance clairvoyante doublée d’une corruption généralisée – conforme à l’adage nigérien : « la chèvre broute là où elle est attachée » –, vient s’ajouter l’incapacité de l’opposition à afficher un front uni cohérent. Dès lors, nous assistons à l’érosion des schémas classiques d’expression démocratique, qui amorce une dynamique de recomposition du paysage politique au bénéfice des groupes extrémistes. Ainsi, les partisans de l’islam sunnite radical, qui demeurent, au Niger comme ailleurs, le fléau et non l’étendard de la religion musulmane, nourrissent une lame de fond politico-religieuse contestataire en prêtant habilement assistance aux plus pauvres (nourriture, soins, éducation) afin de pallier les carences fondamentales de l’État nigérien. Leur tactique reste la déstabilisation des mosquées, dans l’Aïr par le biais de la diaspora libyenne du quartier de Misrata d’Agadez, mais aussi au Sud, dans les villes de Dosso, Tahoua, Diffa, Zinder et, surtout, de Maradi, véritable capitale économique aux portes du Nigéria. Cependant, sans rechercher, pour l’heure, une remise en cause du statu quo ante par la violence, ces acteurs usent d’une stratégie d’influence à long terme, basée sur les sous-champs fédérateurs du sentiment d’abandon de la jeunesse et du ressentiment contre la France, taxée de visées néocolonialistes. En attestent les récriminations récurrentes de la rue nigérienne contre Niger Terminal, une filiale du groupe Bolloré en Afrique, accusé de corruption. Or les jeunes Nigériens, qui constituent cette classe politique en instance, néo-prolétaires, non éduqués, souvent non francophones et dépourvus de conscience politique, restent aisément manipulables et seront, à terme, incapables de proposer une alternance démocratique au sommet de l’État.

Ainsi s’opère une confessionnalisation de la société nigérienne, à défaut d’une radicalisation, associant une perte totale de laïcité à un abandon des coutumes traditionnelles et autres croyances animistes, au profit des seuls préceptes de l’islam, pouvant dégénérer en accès sporadiques de violences interconfessionnelles, comme ce fut le cas les 16 et 17 janvier 2015 après que le président Mahamadou Issoufou, en visite à Paris, a déclaré imprudemment : « Je suis Charlie ! ». La communauté chrétienne assistait alors au saccage et au pillage de ses lieux de culte. La plupart des églises de Niamey étaient incendiées à l’exception de deux paroisses, défendues par leurs fidèles. Dans la ville de Zinder, les religieuses de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus faillirent périr brulées vives tandis que leurs coreligionnaires étaient chassés de leurs demeures. Le lourd bilan de ces troubles graves s’est élevé à 12 morts et 150 blessés parmi la communauté chrétienne.

Une topologie ethno-tribale clivée sur fond de tensions entre Touaregs et Toubous
Depuis le début de son second mandat, Mahamadou Issoufou tente lucidement de calmer ses opposants en formant, pour la première fois de l’histoire politique nigérienne, un gouvernement d’union nationale, que rejoignait opportunément le Mouvement National pour la Société du Développement (MNSD) Nassara d’Abdoul Kadri Tidjani, le 14 aout 2016. Surtout, évitant le contre-exemple malien, il nomme habilement le Touareg Brigi Rafini à la Primature (Premier ministre). Il offre ainsi une représentativité politique à cette communauté nomade irrédentiste, qui représente 11 % de la population, afin de prévenir une nouvelle rébellion nordiste – en 1990, 1991, 1994 et 2007, les Touaregs s’étaient soulevés en représailles au non-respect de l’accord minier passé entre les chefs tribaux, l’ancien président Tandja et AREVA, portant sur la redistribution des dividendes.

De plus, l’abandon en 2009 du tracé africain du rallye automobile Paris-Dakar en raison de la menace globale d’AQMI sur le Sahara prive les Touaregs de leurs subsides tirés du tourisme d’aventure dans la région d’Agadez. Et bien que la création d’une Brigade de protection touristique soit à l’étude sur la réserve naturelle de l’Aïr et l’Erg du Ténéré, son financement demeure improbable. Aussi, à l’instar de leurs cousins maliens de Tombouctou, les Touaregs nigériens se revendiquent artisans maroquiniers ou joailliers, mais leur reconversion s’est opérée principalement vers les trafics de stupéfiants et de cigarettes, dont Niamey s’accommode en ménageant les intérêts des chefferies touaregs Kel Aïr, Imarad et Igdalan, au détriment des nomades de la communauté Toubou.

Or, cet avatar constitue aujourd’hui le principal facteur de crise ethnique, d’origine économique, du Nord-Niger. En effet, originaires de la Libye et des monts du Tibesti tchadien, ces « hommes des montagnes » se situent à la charnière du système agro-pastoral, dont les pâtures de camélidés s’étendent sur l’Azawagh couvrant Teskala, Bilma, Dirkou, Zinder et Diffa. Et sans atteindre la violence des incidents de la ville libyenne d’Obari en 2016, les tensions et rancœurs entre Touaregs et Toubous nigériens demeurent vives et tenaces. Par ailleurs, depuis l’été 2016, les Toubous du Mouvement pour la Justice et la Réhabilitation du Niger (MJRN) mènent une guérilla pour la redistribution des dividendes tirés de l’exploitation des ressources pétrolifères et aurifères, sous la houlette d’Adam Tcheké Koudigan, natif de la région de Termit. De plus, se livrant majoritairement au trafic de migrants (vers la Libye) et d’armes légères (de retour du Fezzan), les Toubous constituent la cible privilégiée des Police, Gendarmerie et Garde nationale d’Agadez, qui confisquent leurs véhicules et interpellent les convoyeurs, ce qui attise d’autant plus le sentiment d’injustice et d’exclusion de cette jeunesse nomade désœuvrée et au bord de la révolte. Quant aux projets licites de reconversion promis aux Toubous et Touaregs par les autorités et les partenaires internationaux, ils tardent à se mettre en place.

L’autre ligne de front sahélienne de la lutte contre le djihadisme

En vertu de sa situation géographique axiale, le Niger est désormais un acteur incontournable de la lutte contre le djihadisme sahélien et Agadez s’efforce de ne pas sombrer dans le chaos à l’instar de Gao, sa voisine malienne. Ainsi, la zone de Wanzarbé-Yatakala, frontalière entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, reste menacée par les Groupes Armés Terroristes (GAT) maliens d’Al-Mourabitoune (AQMI), par Ansarul-Islam du prédicateur radical Ibrahim « Malam » Dicko, ainsi que par la katiba d’Abou Walid al-Sahraoui (proclamé « émir au Sahara » par l’État islamique depuis 2015).

Néanmoins, l’éventualité d’une extension au Niger de la crise malienne est faible, car les djihadistes qui menacent Bamako n’ont ni les moyens, ni la volonté de mener des actions d’envergure et en profondeur sur le territoire nigérien, mais œuvrent à sa déstabilisation pour étendre une zone de non-droit échappant au contrôle souverain de Niamey. Ils conservent ainsi la latitude de s’y projeter pour gérer leurs trafics (cigarettes, armes et cocaïne) avec la complicité de soutiens locaux peuls, touaregs et de membres corrompus des Forces intérieures de sécurité (FIS), ou bien d’y mener des incursions à la manière des ancestraux rezzous traditionnels sur les régions de Tahoua et de Tillabéry. Les menaces d’enlèvement de Yahya Abou al-Hammam, d’AQMI, le 11 juillet 2016, et qui se sont matérialisées dans le rapt du travailleur humanitaire Nord-Américain Jeffery Woodke à Abalak, le 14 octobre suivant par le MUJAO, en sont un exemple. Plus préoccupant, le 2 mars 2017, Al-Mourabitoune, Ansar Dine et la Katiba du Macina fusionnaient sous la franchise d’AQMI pour former le « Groupe de Soutien à l’Islam et aux musulmans » sous la direction du Touareg malien Iyad Ag Ghaly, fondateur d’Ansar Dine en 2012.

À l’opposé, Boko Haram – qui signifie en langue haoussa « l’Occident est impur » – reste une menace majeure pour la zone frontalière avec le Nigéria, notamment la rivière Komadougou Yobé, ainsi que les zones marécageuses du lac Tchad, qui s’étendent sur les États du Tchad, du Niger et du Nigéria, où les criminels disposent de bases logistiques. Fondé à Maïduguri (Nigéria) en 2000 par le prédicateur Mohamed Yusuf, sous le nom de « Groupe d’Obédience Sunnite pour la Prédication et le Djihad » Boko Haram a dérivé, sous le commandement du guru Abubakar Shekau, vers une secte islamiste teintée de rites de sorcellerie, qui s’est illustrée médiatiquement en avril 2014 par l’enlèvement, suivi de la longue rétention, des 276 lycéennes nigérianes de Chibok, depuis sa base nigériane de la forêt de Sambisa et des monts Mandara.

Fait remarquable, en mars 2015, Boko Haram devenait la « Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique » dans l’objectif de contester le leadership zonal d’AQMI au Sahel, sous la férule de son nouveau wali (chef) Abou Mussab al-Barnawi, fils du fondateur et originaire de l’État de Borno (Nigéria), secondé par le Camerounais Mamman Nour, vétéran du groupe Ansaru et en lien avec les Shebabs somaliens.

Ainsi, depuis janvier 2015, Boko Haram reste la priorité sécuritaire quasi obsessionnelle du gouvernement Issoufou, en raison de la menace de guérilla de type insurrectionnel qu’il fait peser sur la stabilité du Sud de l’État nigérien, en harcelant les villes de Zinder, Dosso, Maradi et surtout Diffa, ville frontalière du Nigéria, où est instauré l’état d’urgence. Là, les jeunes sans emploi sont la cible des recruteurs, tandis que Niamey reste impuissante à assurer le ravitaillement de 69 000 déplacés, fuyant les exactions de tous bords, la famine et les épidémies d’hépatites E, de méningites et de choléra (14). Car cette zone frontalière constitue une poche de famine au stade 5 du classement des catastrophes alimentaires des Nations Unies, qui menace aujourd’hui de tuer lentement trois millions de riverains du lac Tchad.

Cependant, si le recul de Boko Haram est indéniable au vu de ses pertes et redditions au fil des opérations militaires de la Force multinationale mixte (FMM) de l’Union africaine (Niger, Nigéria, Tchad, Cameroun et Bénin), engagée dans une stratégie de riposte commune régionale (15), le groupe djihadiste n’est pas vaincu pour autant et résiste encore depuis l’ile de Karamga. Les attaques-suicides de deux « islamikazes » nigérianes âgées de 10 ans, à Maiduguri, en décembre 2016, en étaient une manifestation. Depuis 2009, le bilan des combats s’élève à 20 000 morts, 2,5 millions de déplacés et 8 millions de Sahéliens dépendants de l’aide humanitaire d’urgence.

Pourtant, la véritable menace se situe au septentrion, au cœur de la vaste région désertique d’Agadez (70 % de la superficie du Niger), en raison des frontières libyennes poreuses. Or le Fezzan (Sud-Ouest de la Libye) est devenu le sanctuaire discret des 5000 à 7000 fuyards de la débâcle irako-syrienne de l’État islamique, qui s’y regroupent afin de reconstituer leurs bases logistiques, dans la perspective de futures offensives vers le Nord-Niger et le reste du Sahel. Ils pourront opportunément compter sur les tribus Toubous Teda du Fezzan ou les disparates compagnies mercenaires tchadiennes, sans solde depuis la chute de Mouammar Kadhafi. Inquiétante, la recrudescence de vols de bétail dans l’Aïr semble accréditer la thèse du ravitaillement de cellules djihadistes entrées en clandestinité.

Pour autant, Agadez ne saurait devenir l’illusoire nouvelle ligne Maginot de la lutte antiterroriste, que l’on peut craindre à l’annonce de la construction, pour un cout de 100 millions de dollars, de la base nord-américaine de drones Reaper MQ-9 à Agadez, afin de frapper les transfuges de l’État islamique terrés au Niger et en Libye. Cependant, en adoptant imprudemment une posture de hard power, Washington risque, une fois encore, de cristalliser les antagonismes anti-occidentaux et d’attirer les groupes djihadistes vers un « Sahelistan », nouveau front de guérilla idéologique, sur les funestes modèles irakien et afghan.

Les nouvelles routes de la soif de la migration irrégulière subsaharienne

Force est lucidement de rappeler que le flux migratoire africain actuel vers l’Europe ne constitue pas un phénomène récent mais s’inscrit dans la lignée de la circulation transfrontière Sud-Nord héritée de la décolonisation du Sahel des années 1960. Cependant, un axe majeur transsaharien joint désormais l’Afrique à la Méditerranée, comme conséquence, prévisible mais non anticipée, de l’accord du 18 mars 2016 entre Ankara et Bruxelles, qui fermait la « route des Balkans », via la Grèce.

Manifestement, le Niger se borne à constituer la plateforme de transit des dizaines de milliers de migrants, majoritairement issus de la CÉDÉAO, alors que l’Union européenne tente de l’impliquer efficacement dans la déclinaison du Plan d’action de La Valette (Malte) de novembre 2015 et incite également au retour des candidats par l’allocation d’une aide du Fonds fiduciaire pour l’Afrique de 1,8 milliard d’euros. Niamey continue de feindre de jouer le jeu, par l’entremise de son ministre de l’Intérieur, qui fait appliquer sans conviction la loi 2015-36 du 26 mai 2015, criminalisant les acteurs de la migration irrégulière. Cependant, ce « plan Bazoum » ne donne aucun résultat probant, car la volonté politique du Niger reste à la mesure de ses ressources et de sa capacité à contrôler ses frontières, au regard du maillage défaillant des FSI.

De plus, évaluer précisément le flux migratoire transnigérien demeure une gageure, car les autorités ne communiquent leurs données statistiques imparfaites qu’avec parcimonie. Seul le bureau nigérien de l’Office international de la migration (OIM) dispose d’une juste vision, grâce à ses points de comptage et aux centres de rétention de Dirkou et Agadez, dans lesquels transitent plus de 2000 migrants depuis janvier 2017, originaires d’Éthiopie, du Mali, du Nigéria, du Sénégal, du Cameroun, du Ghana et de la Côte d’Ivoire. Depuis les années 1990, on estime à 20 000 le nombre de ces jeunes adultes, que les Nigériens nomment « exodants », fuyant la pauvreté endémique et non la guerre, ayant sombré sur la « route de la Méditerranée centrale ». Selon l’OIM, depuis janvier 2017, 100 000 de ces boat people du nouveau millénaire ont tenté la traversée, près de 2500 ont péri entre la Libye et l’Italie, alors que 85 000 rescapés ont été secourus par les gardes-côtes siciliens, dont 9000 durant le seul week-end pascal.

Tragédie méconnue car moins médiatisée, on peut estimer que plus de 5000 migrants, non comptabilisés, disparaissaient en 2016 dans le désert du Sahara, de chaleur et de soif, ou tombés des véhicules bondés. Ce chiffre noir agrège majoritairement les convois de jeunes femmes accompagnées de leurs nourrissons, partis d’Arlit en direction de l’Algérie (afin de s’y prostituer) et que les passeurs abandonnent dans le désert sans repère, avant de retourner à Agadez. Car cette ville mythique constituait, jusqu’en décembre 2016, le spot sahélien de l’immigration irrégulière et du trafic d’êtres humains, en une économie parallèle qui supplantait toutes les autres sources de revenus licites. Ainsi, les compagnies de transports Sonef et surtout Rimbo Transport Voyageurs, dont le directeur, Mohamed Rhissa Ali, apparait dans le scandale des « Panama Papers », chargeaient les migrants depuis la gare routière de Niamey jusqu’à Agadez via Tahoua, où ils rejoignaient les Nigérians montés à Zinder via Tanout, pour un prix par passager de 304 euros. Puis, chaque lundi, des colonnes de centaines de camions et de pickups s’ébranlaient en un « Grand Convoi » depuis Agadez en direction de Koufra en Libye, par la passe de Salvador, ou vers l’Algérie-Taffassasset via la passe de Djanet ou Assamaka ; lorsque les chauffeurs n’empruntaient pas un autre tracé, courant le long de la frontière du Tchad, via Dirkou, Bilma et Seguidine. Cependant, depuis janvier 2017, les convoyeurs évitent Agadez et sa voisine Tourayat, qui pouvaient alors abriter jusqu’à 100 000 migrants, de peur de se faire « cocxer » (repérer), mais se regroupent en périphérie, dans des maisons de passage nommées « ghettos », avant de contourner la capitale de l’Aïr, trop exposée aux risques de contrôle des FIS. D’après l’OIM, l’axe Tahoua-Tassara-Tchintabaraden-Ingal est aujourd’hui privilégié en partance de Niamey, tandis qu’au départ de la frontière du Nigéria, un ancien tracé caravanier passe par Tanout pour rejoindre Aderbissinat. Ces itinéraires restent relativement sûrs vers la Libye, en comparaison des dangers relatifs à l’incursion d’un convoi de migrants à Gao, au Nord du Mali, où pourtant près de 1500 Maliens, Gambiens, Sénégalais, Ghanéens et Sierra-Léonais transitent, mensuellement, vers l’Algérie.

Enfin, après leur odyssée, le calvaire du million de migrants échoués en Libye se poursuit dans les centres de détention de Zaouïa ou Sorman (pour les femmes) où ils subissent violences physiques et mutilations, viols et meurtres avant d’être « vendus » comme esclaves pour 300 dollars, à Sebha, ou sur d’autres marchés sordides du Fezzan (16).

La rue nigérienne sait que chaque vent de sable commence toujours par soulever une seule feuille. Pourtant, seule la lutte contre le djihadisme et la migration clandestine reste la priorité du calendrier des autorités et de leurs partenaires internationaux. L’Exécutif continue de s’empêtrer dans des stratégies d’influence et des déclarations d’intention, sans approche pragmatique ni solution globale à cette crise nigérienne majeure en instance. Or, le salut du Niger passe surtout par la stabilisation de la Libye, où se trouve le nœud gordien du flux migratoire transsaharien, ainsi que la clef du développement économique et social de Niamey.
Alors, au cœur de ce nouveau Grand Jeu sahélien de la sécurité internationale, où s’affrontent Washington, Rome, Paris et Berlin, le Niger résilient pourra enfin avoir le destin qu’il mérite.

Niger : entre enjeux économiques et sources d’instabilités

Notes

(1) Après deux séjours (en Irak et en Afghanistan), il rentre d’une mission de longue durée au bénéfice de l’Union européenne dans la région d’Agadez-Ténéré.

(2) Source : AFP le 10/04/2017.

(3) Guevanis Doh, « Le président Issoufou déclare un patrimoine de plus d’un milliard de FCFA » [auprès de la Cour Constitutionnelle du Niger], Niameyetles2jours.com, le 20/04/17.

(4) http://bit.ly/2ycFvcA (20/12/2016).

(5) Source : AFP 19/05/2017.

(6) http://bit.ly/2wPBFCn

(7) Hassoumi Massaoudou est soupçonné de rétrocessions dans la vente clandestine de 5000 tonnes d’uranium en 2012, impliquant AREVA, la Société de patrimoine des mines du Niger (SOPAMIN) ainsi que le groupe libanais Optima, établi à Dubaï. (Source : AFP 19/03/17.)

(8) Source : Agence Ecofin 19/12/16.

(9) Source : Unicef (http://uni.cf/2g4HB3y).

(10) http://uni.cf/2g3HJ3f

(11) Source: Niamey et les deux jours, 31/01/2017.

(12) http://uni.cf/2z2YZNC

(13) http://bit.ly/2yGqAIj

(14) Source : rapport du Bureau nigérien de la Coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), 28/07/2016 cité dans Sahelien.com.

(15) La création de la nouvelle force conjointe « G5 Sahel » (Niger, Mali, Mauritanie, Burkina Faso et Tchad), avec laquelle devrait collaborer la force française Barkhane, sous l’égide du Conseil de Sécurité des Nations Unies et de l’Union africaine, est sans cesse repoussée, en raison de carences financières et logistiques.

(16) « L’OIM découvre des “marchés aux esclaves” qui mettent en péril la vie des migrants en Afrique du Nord », communiqué de presse de l’OIM du 11 avril 2017 (http://bit.ly/2p5BQIV).

Article paru dans la revue Diplomatie n°89, « Corée du Nord – Mythes et réalités d’une nouvelle puissance nucléaire », novembre-décembre 2017.

À propos de l'auteur

Stéphane Charles Natale

Diplômé de science politique de 3e cycle et ancien auditeur de l’INHESJ (Institut national des hautes études sur la sécurité et la justice), spécialiste des relations internationales et plus particulièrement des zones de conflits.

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