L’Égypte et les Émirats arabes unis en guerre en Libye

Un AT-802U en livrée industrielle. L’appareil est le fer de lance émirien en Libye. (© Air Tractor)

Le 16 mai 2014, l’opération « Dignité » était lancée par le général Haftar contre les groupes armés islamistes à Benghazi ; le 13 juillet, c’était « Aube de la Libye » (« Fajr Libya »/« Libya Dawn ») (1), par les milices islamistes de Tripoli et de Misrata contre l’aéroport international de Tripoli. C’est ainsi que débutait la seconde guerre civile libyenne entre les forces armées de deux gouvernements : l’Armée nationale libyenne (LNA) de la Chambre des représentants, à Tobrouk, et Aube de la Libye, du Congrès général national (GNC) de Tripoli.

Séparation de la force aérienne libyenne libre

Au cours de cette période, peu de monde s’est soucié de l’embargo sur les armes imposé à la Libye et mis en place à partir de 2011 (2). Et, depuis 2016, la Libye a reçu une quantité importante de nouveaux avions et hélicoptères de divers partisans à l’étranger. Cependant, du fait qu’un grand nombre de pilotes expérimentés et de personnels au sol ont fait défection, et parce que l’entretien et la rénovation de l’ancien équipement – dont une bonne partie a été stockée en mauvais état pendant près de deux décennies – sont un vrai casse-­tête, les opérations ont nécessité un soutien abondant. Certaines pièces de rechange ont été récupérées grâce à la cannibalisation d’aéronefs abandonnés autour de différentes bases aériennes. Quand le GNC s’est séparé du reste du gouvernement libyen, la force aérienne libyenne libre s’est également divisée, et deux entités différentes sont apparues.

L’une est la force aérienne de l’Armée nationale libyenne (Libyan National Army Air Force ou LNA/AF), dont les membres ont prêté allégeance au gouvernement de Tobrouk, et l’autre est à l’origine la force aérienne d’Aube de la Libye (Libya Dawn Air Force ou LDAF), aux côtés des milices de Tripoli et de Misrata (3). La plupart des pilotes, des avions et des équipements disponibles ont été pris en charge par la LNA/AF, qui a hérité de la majorité des MiG‑21 et MiG‑23, tandis que la LDAF a gardé le contrôle des bases aériennes de Misrata et Mitiga seulement et a pris possession d’une variété d’Albatros Aero L‑39, SOKO G‑2 Galeb et J‑21 Jastreb, et de deux Dassault Mirage F‑1ED. La LNA/AF a également reçu au moins trois Mi‑35 et deux Mi‑8 donnés par le Soudan en 2013.

L’Égypte et les Émirats arabes unis au secours du général Haftar

En 2014, l’Égypte a commencé à apporter son soutien à la LNA/AF grâce à des dons d’avions de combat et d’hélicoptères retirés du service de sa propre force aérienne. C’est ainsi que huit MiG‑21MF et huit Mi‑8T, accompagnés d’importants lots de pièces de rechange et de munitions, se sont retrouvés à Tobrouk. En avril 2015, les Émirats arabes unis ont acheté quatre Mi‑35P en Biélorussie et les ont ensuite livrés à la LNA/AF.

Grâce à la capture de la base d’El-Woutiya en août 2014, la LNA/AF a récupéré d’autres aéronefs, dont un certain nombre de Mirage F‑1AD et de Su‑22, qui ont été stockés dans des abris durcis. À la fin de 2015, ses équipes au sol ont ainsi réussi à rénover au moins un appareil de chaque type. Le début de l’année suivante a vu la perte de trois MiG‑23 et d’un pilote, obligeant la LNA/AF à entreprendre la remise en état de vol de deux MiG‑23BN (opérationnels en avril) et d’un MiG‑23UB sur la base aérienne d’Al-Abraq. Ces travaux prennent du temps : l’avion est entièrement démonté et la plupart des câblages, de la tuyauterie et de nombreux ensembles et sous-­ensembles sont remplacés. C’est un processus coûteux, qui nécessite non seulement du personnel qualifié et expérimenté, mais également des équipements et des pièces de rechange.

Bien que l’on ait pu s’attendre à ce que ce travail occupe beaucoup des maigres ressources de la LNA/AF, et donc la force à freiner ses autres opérations, cela ne s’est pas produit. Au contraire, les MiG‑21 et MiG‑23 opérationnels ont continué à réaliser des missions de combat comme d’habitude. Les pilotes libyens ont même trouvé le temps de former quelques nouveaux cadets sur les MiG‑21UM. Tout cela indique que le service de maintenance a commencé à recevoir un soutien technique de l’étranger – très probablement d’Égypte. Ce soutien a été confirmé le 20 juillet 2016 : sur les 110 cadets diplômés, après trois années d’études, lors d’une cérémonie à l’École égyptienne de la Force aérienne, 35 étaient libyens. En octobre 2016, les premiers pilotes d’hélicoptères formés en Égypte étaient affectés sur la base de Benina.

Les forces aériennes des Émirats arabes unis et de l’Égypte en guerre en Libye

Le 25 septembre 2016, les médias associés au Conseil des révolutionnaires de la Choura de Benghazi (le BRSC, connu pour avoir des liens avec Al-Qaïda) ont publié des photos de frappes aériennes qui ont touché le district de Ganfouda, à Benghazi. Le BRSC a rapporté que ces bombardements avaient été réalisés la veille par un drone appartenant aux Émirats arabes unis. Une semaine plus tôt, des forces de la prétendue « Garde des installations pétrolières » d’Ibrahim Jodran avaient déjà accusé l’Égypte et les Émirats de les avoir bombardées près du quartier résidentiel de Ras Lanouf ; cinq combattants avaient été tués lors d’une tentative de contre-­attaque contre Sidra et Ras Lanouf, après la capture du Croissant pétrolier par l’Armée nationale libyenne. Depuis deux ans, de plus en plus de preuves montrent l’engagement direct des forces aériennes des Émirats arabes unis et égyptiennes dans les attaques aériennes en Libye…

Dès le début des opérations « Dignité » en mai 2014 et « Aube de la Libye » en juillet de la même année, l’Égypte a soutenu le gouvernement de Tobrouk et le général Khalifa Haftar. Le 17 août, deux avions non identifiés ont bombardé le camp de Wadi Rabie et un magasin de munitions appartenant à la « Brigade Hattin de Misrata », près de l’aéroport international de Tripoli. Une semaine plus tard, le New York Times – qui avait interrogé quatre hauts responsables américains – indiquait que l’Égypte et les Émirats avaient secrètement lancé deux frappes contre des milices islamistes alliées qui luttaient pour le contrôle de la capitale libyenne depuis sept jours. Mais les deux pays ont nié toute action directe de leurs forces en Libye. Le 16 février 2015, six F‑16 de l’armée de l’air égyptienne ont effectué des frappes aériennes contre des centres de formation et des entrepôts de munitions de l’État islamique à Derna, en représailles à l’exécution de 21 chrétiens coptes égyptiens, des travailleurs migrants enlevés dans la ville de Syrte en décembre 2014 et en janvier 2015.

Le 7 février 2016, des avions non identifiés ont effectué un raid aérien sur la ville de Derna. Le district de Bab Tobrouk et une zone contrôlée par le Conseil de la Choura des moudjahidines de Derna (DMCS) ont été ciblés, et quatre civils et deux combattants ont été tués. Selon certaines sources libyennes, les frappes aériennes ont touché un entrepôt d’armes et de munitions de la DMCS dans une zone résidentielle, ce qui a causé d’énormes explosions. Le colonel Hamza Muftah, de la LNA, ayant démenti toutes les rumeurs attribuant ce raid à la LNA/AF, les forces aériennes égyptiennes et émiriennes ont été soupçonnées. De même, le 28, lorsqu’un convoi de quinze véhicules a été attaqué par des avions non identifiés dans la vallée de Shimikh, près de Bani Walid, les États-Unis et la LNA ont nié toute participation.

En 2015, les Émirats arabes unis ont fait don de deux de leurs drones Schiebel S‑100 Camcopter à la LNA/AF. L’un d’entre eux a d’abord été vu par les combattants du BRSC en vol au-­dessus de Benghazi le 17 mai 2016, c’est-à‑dire plusieurs mois après leur arrivée, suggérant que certains Libyens ont probablement été formés entre-­temps au pilotage de ces drones qui opèrent certainement depuis la base aérienne de Benina entre les mains de personnels libyens et émiratis. La force aérienne d’Aube de la Libye, alliée au Gouvernement d’accord national (GNA, créé en vertu de l’accord politique du 17 décembre 2015 et approuvé à l’unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies), avait de son côté deux Camcopter en service en 2014. L’un d’entre eux a été abattu le 15 janvier 2015 près de la base aérienne d’El-Woutiya par les forces de la LNA. Le drone restant a été vu en vol au-­dessus de Syrte, notamment le 23 juin 2016. Le Schiebel S‑100 Camcopter est un véhicule aérien autonome sans pilote (UAV) de fabrication autrichienne. Il fonctionne jour et nuit, dans des conditions météorologiques difficiles, avec une autonomie de 200 km, insuffisante pour atteindre Benghazi depuis Misrata, ce qui confirme que les Camcopter vus sur Benghazi n’appartiennent pas à la force aérienne d’Aube de la Libye.

Les Émirats arabes unis ont également déployé au moins un avion d’attaque léger Iomax AT‑802U (numéro de série : 2287) en juin 2015 sur une base aérienne libyenne non identifiée, avec ses marques nationales cachées, et probablement un autre exemplaire les mois suivants. En mai/juin 2016, ils ont déployé six Iomax AT‑802 et trois drones MALE CAIG Wing Loong Pterodactyl I de fabrication chinoise sur l’aéroport d’Al-Khadim, situé dans la province d’Al-Marj. L’AT‑802U est un avion d’attaque léger à turbopropulsion, construit par la compagnie américaine Air Tractor Incorporated et utilisé pour la surveillance et la reconnaissance. Il peut être équipé de 2 canons Gatling de calibre .50 GAU‑19/A, de 38 roquettes guidées par laser DAGR, de 8 missiles AGM‑114 Hellfire, de bombes Mk‑82, GBU‑12 Paveway II et GBU‑39. Le 4 juin 2016, le BRSC a publié des photos de ce qu’il prétendait être les restes d’une bombe américaine utilisée par des avions émiratis à Benghazi. Il s’agissait en fait d’une bombe guidée Mk‑82 fabriquée en Turquie (Uçak Bombasi MKE) avec un kit Paveway. Ces éléments ont peut-être été les premières preuves de l’engagement de l’Air Tractor en Libye… En outre, le 26 septembre, les médias du BRSC ont publié une infographie sur les types d’aéronefs présumés impliqués dans le raid aérien sur Benghazi au cours des trois derniers mois. Selon ce groupe, les AT‑802U auraient été engagés dans 27 missions de frappe tandis que les S‑100 Camcopter auraient effectué 235 vols de reconnaissance.

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