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La City of London, première place financière, au cœur de l’économie offshore

Procession de Sir John Boothman Stuttard, maire de la City de Londres de 2006 à 2007. Ce titre, qui ne doit pas être confondu avec celui de maire de Londres, confère à son détenteur d’être également le chef de la City of London Corporation qui gouverne la City. Cette dernière est également dirigée par la Court of Aldermen (Cour des échevins) et la Court of Common Council (Collège communal). Le titre de Lord-maire de Londres a été créé en 1189 et ce dernier est le promoteur et le porte-parole des entreprises de la Cité de Londres, qui sont en majorité des sociétés fiancières. (© Diliff)
Qui administre la finance mondiale et depuis quel territoire ? L’organisation du système financier mondial ne naît pas ex nihilo et il existe une organisation structurée – la City of London Corporation (CLC) – répondant à des intérêts particuliers et qui fait face à des rivalités de pouvoir à différentes échelles, avec comme enjeux sous-jacents le contrôle de la finance offshore.

La City of London Corporation (CLC)

Très peu d’ouvrages se sont penchés sur le cas de la CLC. Elle est perçue comme une organisation folklorique dont la parade annuelle serait la seule raison de son existence – montrant son dirigeant, le « Lord Mayor of London », maire du district de la City of London (à ne pas confondre avec le maire de Greater London, Boris Johnson), tout en habit moyenâgeux, portant le tricorne dans un carrosse escorté par des soldats armés de lances et de mousquets. La CLC aime à montrer ses fastes et rappeler à la population que la finance est son domaine réservé.

La CLC a une autonomie totale sur le territoire du district de la City of London que l’on surnomme le « Square Mile » pour éviter toute confusion avec le terme City qui désigne non pas un territoire, mais l’ensemble des activités de services financiers issus de Greater London, comprenant – outre le « Square Mile » – ceux des quartiers de Mayfair ou de Canary Wharf.

La CLC dispose d’une chambre basse (Court of Common Council) composée de conseillers et d’une chambre haute (Court of Aldermen) composée d’échevins, un des systèmes bicaméraux démocratiques les plus anciens au monde, dont on trouve trace avant que Guillaume le Bâtard ne devienne Guillaume Ier d’Angleterre, soit avant le XIe siècle. Se targuant d’être le plus vieux corps électoral municipal (1), sa mission est de promouvoir les services financiers de la City à travers le monde et de fournir une assistance à Londres et au Royaume-Uni pour gérer son système financier. Bref, elle doit administrer la première place financière mondiale et faire en sorte que celle-ci le reste.

Sur les 25 quartiers (wards) qui composent le « Square Mile », 7000 personnes environ se répartissent majoritairement sur deux d’entre eux et quelque 300 000 personnes viennent y travailler quotidiennement. Les échevins et les conseillers qui constituent les chambres basse et haute sont élus selon un mode de scrutin très particulier, peut-être unique au monde : les électeurs sont les 7000 résidents des quatre quartiers habités, ainsi que les 24 000 représentants des entreprises installées dans la Cité. Notons bien qu’il s’agit de représentants des entreprises et non des salariés, et celles-ci sont libres de désigner l’employé qu’elles désirent. Bref, le pouvoir est donc entre les mains des entreprises résidentes.

Cette organisation est propre à la City of London et son indépendance est exceptionnelle dans les prérogatives dont elle dispose. Aucun autre pouvoir, que ce soit celui du conseil municipal du Greater London ou du gouvernement, ne peut interférer sur les orientations et les choix politiques du CLC. Longtemps les dirigeants du Royaume-Uni ont eu des besoins de financement assurés par la CLC et les entreprises de la City of London. En contrepartie, la CLC a obtenu ce qu’elle désirait : « le droit qu’a la City of London de gérer ses propres affaires a été obtenu progressivement par des concessions successives de la Couronne. L’importance de Londres comme centre commercial, démographique et financier lui a permis de faire reconnaître ses droits et libertés plus tôt que d’autres villes et municipalités. Depuis le Moyen-Âge jusqu’à l’époque des Stuart, la City of London a été le principal pourvoyeur de prêts aux souverains, lesquels avaient besoin de fonds pour mettre en œuvre leur politique dans le pays et à l’étranger. » (2)

La CLC s’est procurée des privilèges uniques que ne connaît aucune autre administration ou territoire du Royaume-Uni, qui préservent notamment l’anonymat de ses clients via la constitution de trusts utilisables pour blanchir ou dissimuler des capitaux. Un aspect particulier encore du CLC est que cette administration dispose de fonds très importants qu’elle investit selon la politique choisie par les conseillers et les échevins, donnant un pouvoir de lobbying à la CLC sans commune mesure avec une autre administration. Cette puissance financière est constituée de trois fonds (City Bridge Trust, City Fund et City’s Cash (3)) dont les actifs sont inconnus – mais estimés à trois milliards d’euros –, et certainement de biens immobiliers répartis dans le monde entier.

Concernant la gestion de cette fortune, des associations de la société civile revendiquent un changement dans la répartition de cette richesse afin d’en faire bénéficier les autres districts, notamment ceux dont la pauvreté de la population est patente. L’association London Citizens milite ainsi auprès de la CLC pour globaliser ces fonds au niveau de Greater London. Une campagne « One London » fut ainsi lancée, en vain, par celle-ci pour une meilleure répartition.

Relations avec les territoires de la Couronne britannique

La City est le cœur de la finance mondiale et elle interagit avec les autres places financières comme le centre d’une toile. Les ramifications qui l’alimentent sont surtout à chercher dans les territoires de la Couronne britannique principalement, là où l’on vante régulièrement l’opacité et la dissimulation comme un argument commercial.

Ainsi, un rapport diligenté par le Trésor britannique sur ses territoires est sans appel (les trois dépendances de la Couronne sont Guernesey, Jersey, et l’île de Man, et les six territoires d’outre-mer britanniques sont Anguilla, les Bermudes, les Îles Caïmans, Gibraltar, les Îles Vierges britanniques, les Îles Turques et Caïques). Ces neuf territoires représentent 2800 milliards de dollars de dépôts. En comparaison, la Suisse accueillerait 1200 milliards de dollars et le Luxembourg 900 (4).

Quels sont ces neufs territoires ? Quels moyens d’actions le gouvernement britannique a-t-il dans leur régulation ? Ce sont les vestiges de l’Empire britannique qui n’ont pas accédé à l’indépendance ou qui ont voté pour rester territoire britannique. Le Royaume-Uni en assure la défense, la sécurité, et gère leurs affaires étrangères en accord avec les gouvernements locaux. Tout le monde s’accorde pour affirmer que ce sont les trous noirs de la finance mondiale : par exemple, au second trimestre 2009, les banques de la City ont reçu 332,5 milliards de dollars en provenance de ses trois dépendances d’environ 250 000 habitants (5). Le rapport conclut que ces territoires sont la porte d’entrée de flux de capitaux importants vers la place financière londonienne, celle-ci étant donc alimentée par des capitaux opaques. Il observe également une certaine « division du travail » entre les territoires : les Bermudes sont leaders dans les sociétés captives de réassurance, les Îles Caïmans sont le premier lieu d’accueil au monde des hedge funds spéculatifs, les Îles Vierges britanniques sont spécialisées dans la domiciliation et l’enregistrement de sociétés (le plus souvent des trusts dont le bénéficiaire reste inconnu de toute autorité) et enfin Gibraltar représente le point d’entrée (« gateway ») au marché unique européen.

À propos de l'auteur

Vincent Piolet

Vincent Piolet

Audit & Compliance Advisor dans un groupe international, docteur en géopolitique de l’université Paris 8 (Institut français de géopolitique) et diplômé en ingénierie financière, Vincent Piolet travaille dans une entreprise internationale. Il enseigne parallèlement la géopolitique et la géostratégie à Sciences Po Lille. Spécialisé sur la question des paradis fiscaux et la criminalité financière, il intervient fréquemment en tant qu’expert. Dernier ouvrage paru : Paradis fiscaux – Enjeux géopolitiques (éditions Technip).

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