La fin du contre-pouvoir des médias aux États-Unis ?

La crise de confiance à l’égard des médias

L’affaiblissement de l’influence des médias en tant que contre-pouvoirs est également le fait d’un phénomène plus large, s’ajoutant à la polarisation – ou en conséquence de celle-ci. En effet, les médias traditionnels n’échappent pas à la crise de confiance généralisée envers les institutions américaines, puisqu’ils font partie de ce fameux establishment dénoncé à la fois à droite par Trump et à gauche par le candidat aux primaires démocrates Bernie Sanders durant la dernière campagne présidentielle (graphique 4). Il faut dire que la ligne est de plus en plus ténue entre l’information et le divertissement : à son départ de la télévision en 2015, Jon Stewart, animateur de l’émission satirique The Daily Show sur la chaine Comedy Central, était perçu comme étant plus crédible que des journalistes chevronnés, tandis que son faux bulletin de nouvelles était considéré comme l’une des sources d’information les plus sûres (11).

La perte de confiance des Américains envers les médias est ainsi le résultat de la convergence de plusieurs facteurs. D’une part, la forte dépendance des journalistes aux sources gouvernementales les rend souvent suspects aux yeux du public. D’autre part, les pressions commerciales sont fortes sur les médias pour qu’ils choisissent des angles sensationnalistes dans la présentation de leurs reportages. Finalement, la partisanerie croissante force les médias à adopter un point de vue politique peu flexible, et qui n’attire que des gens qui partagent d’emblée cette opinion. Tous ces éléments forment alors un cercle vicieux où la négativité nourrit le cynisme et le cynisme nourrit la méfiance. En bout de ligne, il semble, à la lumière des relations tortueuses entre le public, les médias et les politiciens depuis quelques années, que ce soit la démocratie américaine qui en subisse ultimement les contrecoups.

1. Source principale d’information des Américains selon l’âge
2. Médias privilégiés par les Américains selon leur idéologie
3. Affiliation politique des journalistes américains, 1971-2013
4. Évolution de la proportion d’Américains disant faire confiance aux médias, selon l’alignement partisan, 2000-2015

Notes

(1) Doris Graber et Johanna Dunaway, Mass Media and American Politics, Washington D.C., CQ Press, 2017 (10e édition), p. 5.

(2) W. Lance Bennett, News : The Politics of Illusion, Chicago, University of Chicago Press, 2016 (10e édition), p. 11.

(3) Les journalistes qui couvrent la politique à Washington s’intéressent très peu au Congrès : les reportages sur la présidence représentent environ 60 % de la couverture médiatique des activités de l’ensemble du gouvernement fédéral.

(4) Stephen J. Farnsworth et S. Robert Lichter, The Nightly News Nightmare : Media Coverage of U.S. Presidential Elections, 1988-2008, Lanham, Rowman & Littlefield, 2011, p. 64.

(5) Joseph A. Pika, John A. Maltese et Andrew Rudalevige, The Politics of the Presidency, Washington D.C., CQ Press, 2017 (9e édition), p. 130.

(6) Peter Hamsby, Did Twitter Kill the Boys on the Bus ? Searching for a Better Way to Cover a Campaign, Shorenstein Center on Media, Politics, and Public Policy, Discussion Paper D-80, septembre 2013 (http://​bit​.ly/​2​w​B​N​ZIL).

(7) Voir notamment Bruce Williams et Michael Delli Carpini, After Broadcast News : Media Regimes and the New Information Environment, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

(8) Robert G. Kaiser, « The Bad News about the News », The Brookings Essay, Brookings Institution, 16 octobre 2014 (http://​brook​.gs/​2​v​I​5​nMX).

(9) Mark Jurkowitz, The Growth of Digital Reporting, Pew Research Center, 26 mars 2014, (http://​pewrsr​.ch/​2​w​3​n​fxe).

(10) Jeremy D. Mayer, « Introduction : Media Power, Media Politics », dans Mark J. Rozell et Jeremy D. Mayer (dir.), Media Power, Media Politics, 2008 (2e édition), Lanham, Rowman & Littlefield, p. 6-7.

(11) James Poniewozik, « Jon Stewart, The Fake Newsman Who Made a Real Difference », Time, 10 février 2015 (http://​ti​.me/​1​z​w​D​WLq).

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°41, « Médias, entre puissance et influence », octobre-novembre 2017.

Légende de la photo : Le 11 novembre, une journaliste de Fox News couvre la journée des Vétérans à New York. Créée en 1996 à la demande de Rupert Murdoch, patron du groupe de médias News Corp, la chaine a pour but de concurrencer les grandes chaines existantes que ce dernier considère comme inféodées à la pensée progressiste. Bien qu’arrivant dans un paysage médiatique très concurrentiel dominé par CNN, Fox News va rapidement prendre la tête des audiences en adoptant une ligne éditoriale très conservatrice et en suscitant la polémique.

(© US Navy/Matthew Stroup)

À propos de l'auteur

Karine Prémont

Karine Prémont

Professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal, Karine Prémont est spécialiste de la vie politique américaine, et s'intéresse plus particulièrement au processus décisionnel, à la politique étrangère, aux médias et aux élections présidentielles, ainsi qu'à la vice-présidence. Elle a écrit ou dirigé plusieurs ouvrages sur ces thèmes.

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