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La fin du contre-pouvoir des médias aux États-Unis ?

Un contre-pouvoir affaibli

L’indépendance financière des médias était garante de leur indépendance politique durant la majeure partie du XXe siècle mais leur achat subséquent par de grands conglomérats à partir des années 1970 a eu l’effet inverse : alors que moins d’une dizaine d’entreprises médiatiques possèdent plus de 90 % des médias d’informations et de divertissements, il devient alors plus difficile pour les journalistes d’être critiques à l’égard du pouvoir économique et politique. Avec l’apparition des nouveaux médias – et de modèles d’affaires qui permettaient un fonctionnement à des coûts à peu près nuls –, les médias traditionnels ont dû faire face à une crise financière sans précédent : les pertes de revenus publicitaires des journaux ont atteint 40 milliards de dollars américains en 2014-2015 et les rédactions télévisées ont perdu environ 40 % de leur personnel depuis 2001 (8). Parallèlement, près de 200 nouveaux médias d’information numériques sans buts lucratifs ont vu le jour entre 1987 et 2012 (9). Pour assurer leur survie, plusieurs médias traditionnels empruntent donc le même chemin que celui des médias numériques : du contenu gratuit qui conforte – et non pas confronte – les opinions des citoyens. Ils se retrouvent alors à participer à la polarisation de la société américaine et à alimenter le cynisme et la méfiance des Américains à l’égard des institutions.

La polarisation de la société américaine

La polarisation de la population américaine diminue la capacité – et la volonté – des médias traditionnels à jouer leur rôle de contre-pouvoir (graphique 2).

Non seulement les Américains ne regardent plus les mêmes bulletins d’information ni ne lisent les mêmes journaux – les divisions partisanes et idéologiques cantonnant les libéraux et les conservateurs dans des camps médiatiques bien distincts –, mais les journalistes eux-mêmes sont régulièrement accusés d’être biaisés, le plus souvent en faveur des libéraux et du Parti démocrate. Si cela était vrai des années 1960 aux années 1980 – les grands médias étant alors essentiellement situés sur la côte est des États-Unis, réputée plus progressiste et plus démocrate que le reste du pays (10) – c’est beaucoup moins vrai depuis les années 1990 et l’entrée en ondes de Fox News, qui constitue depuis le centre médiatique des conservateurs et électeurs du Parti républicain et offre une voix aux journalistes, commentateurs et experts de la droite. Dans l’ensemble, toutefois, comme dans bien d’autres groupes sociodémographiques des États-Unis, les journalistes se considèrent aujourd’hui bien davantage comme des indépendants que comme des démocrates ou des républicains (graphique 3).

La crise de confiance à l’égard des médias

L’affaiblissement de l’influence des médias en tant que contre-pouvoirs est également le fait d’un phénomène plus large, s’ajoutant à la polarisation – ou en conséquence de celle-ci. En effet, les médias traditionnels n’échappent pas à la crise de confiance généralisée envers les institutions américaines, puisqu’ils font partie de ce fameux establishment dénoncé à la fois à droite par Trump et à gauche par le candidat aux primaires démocrates Bernie Sanders durant la dernière campagne présidentielle (graphique 4). Il faut dire que la ligne est de plus en plus ténue entre l’information et le divertissement : à son départ de la télévision en 2015, Jon Stewart, animateur de l’émission satirique The Daily Show sur la chaine Comedy Central, était perçu comme étant plus crédible que des journalistes chevronnés, tandis que son faux bulletin de nouvelles était considéré comme l’une des sources d’information les plus sûres (11).

La perte de confiance des Américains envers les médias est ainsi le résultat de la convergence de plusieurs facteurs. D’une part, la forte dépendance des journalistes aux sources gouvernementales les rend souvent suspects aux yeux du public. D’autre part, les pressions commerciales sont fortes sur les médias pour qu’ils choisissent des angles sensationnalistes dans la présentation de leurs reportages. Finalement, la partisanerie croissante force les médias à adopter un point de vue politique peu flexible, et qui n’attire que des gens qui partagent d’emblée cette opinion. Tous ces éléments forment alors un cercle vicieux où la négativité nourrit le cynisme et le cynisme nourrit la méfiance. En bout de ligne, il semble, à la lumière des relations tortueuses entre le public, les médias et les politiciens depuis quelques années, que ce soit la démocratie américaine qui en subisse ultimement les contrecoups.

1. Source principale d’information des Américains selon l’âge
2. Médias privilégiés par les Américains selon leur idéologie
3. Affiliation politique des journalistes américains, 1971-2013
4. Évolution de la proportion d’Américains disant faire confiance aux médias, selon l’alignement partisan, 2000-2015

Notes

(1) Doris Graber et Johanna Dunaway, Mass Media and American Politics, Washington D.C., CQ Press, 2017 (10e édition), p. 5.

(2) W. Lance Bennett, News: The Politics of Illusion, Chicago, University of Chicago Press, 2016 (10e édition), p. 11.

(3) Les journalistes qui couvrent la politique à Washington s’intéressent très peu au Congrès : les reportages sur la présidence représentent environ 60 % de la couverture médiatique des activités de l’ensemble du gouvernement fédéral.

(4) Stephen J. Farnsworth et S. Robert Lichter, The Nightly News Nightmare: Media Coverage of U.S. Presidential Elections, 1988-2008, Lanham, Rowman & Littlefield, 2011, p. 64.

(5) Joseph A. Pika, John A. Maltese et Andrew Rudalevige, The Politics of the Presidency, Washington D.C., CQ Press, 2017 (9e édition), p. 130.

(6) Peter Hamsby, Did Twitter Kill the Boys on the Bus? Searching for a Better Way to Cover a Campaign, Shorenstein Center on Media, Politics, and Public Policy, Discussion Paper D-80, septembre 2013 (http://bit.ly/2wBNZIL).

(7) Voir notamment Bruce Williams et Michael Delli Carpini, After Broadcast News: Media Regimes and the New Information Environment, Cambridge, Cambridge University Press, 2011.

(8) Robert G. Kaiser, « The Bad News about the News », The Brookings Essay, Brookings Institution, 16 octobre 2014 (http://brook.gs/2vI5nMX).

(9) Mark Jurkowitz, The Growth of Digital Reporting, Pew Research Center, 26 mars 2014, (http://pewrsr.ch/2w3nfxe).

(10) Jeremy D. Mayer, « Introduction: Media Power, Media Politics », dans Mark J. Rozell et Jeremy D. Mayer (dir.), Media Power, Media Politics, 2008 (2e édition), Lanham, Rowman & Littlefield, p. 6-7.

(11) James Poniewozik, « Jon Stewart, The Fake Newsman Who Made a Real Difference », Time, 10 février 2015 (http://ti.me/1zwDWLq).

À propos de l'auteur

Karine Prémont

Karine Prémont

Professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et directrice adjointe de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal, Karine Prémont est spécialiste de la vie politique américaine, et s'intéresse plus particulièrement au processus décisionnel, à la politique étrangère, aux médias et aux élections présidentielles, ainsi qu'à la vice-présidence. Elle a écrit ou dirigé plusieurs ouvrages sur ces thèmes.

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