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Une nostalgie califale au cœur de la résilience djihadiste

Fondé sur une idée fausse du califat comme de la démocratie, le mythe politique sur lequel se fondent la propagande et le recrutement de l’État islamique se réincarnera dans le temps long pour continuer de mobiliser autour de lui. Il est donc primordial de l’analyser pour le déconstruire, et de lutter, aussi, sur le terrain des idées.

Depuis des mois, l’État islamique ne cesse d’accumuler pertes humaines et revers militaires face à la coalition internationale et ses alliés, en Irak, en Syrie et sur d’autres terrains encore. Son recul au Moyen-Orient s’est ainsi traduit par un retour à l’action clandestine parmi ses combattants, emblématique de ses débuts sur le terrain irakien et marqué par une vague sans précédent d’attaques et d’attentats-suicides dans le monde. Plus encore, les djihadistes ont réorienté leur action violente vers l’« ennemi lointain » (1), notamment l’Europe et la France, où se généralisent désormais différents faits d’armes. Le mythe politique (2) élaboré par l’État islamique, qui articule une quête d’idéal et une puissante nostalgie, est loin d’avoir dit son dernier mot.

Mélancolie du califat…

En février 2015, peu après l’attaque perpétrée par les frères Kouachi contre les locaux du journal satirique Charlie Hebdo à Paris, l’État islamique publie un long essai dans sa revue Dabiq (3). Intitulé « L’extinction de la zone grise » (4), celui-ci décrit la mort lente de l’espace de coexistence entre musulmans et non-musulmans qui aurait débuté avec les « opérations bénies » du 11 septembre 2001. Le monde se serait scindé à l’époque en deux camps antinomiques et inconciliables : le camp de la mécréance, soit l’actuelle coalition militaire que l’État islamique qualifie de croisée, et le camp de l’islam, aujourd’hui doté d’un califat. Peuplée par des musulmans ayant refusé de se rallier à leur projet, la zone grise serait un état d’hypocrisie, au sein de nos sociétés et dans le monde musulman. Pour l’État islamique, le « califat » proclamé en 2014 à Mossoul s’imposerait à tous les musulmans (sunnites). Y prêter allégeance et se conformer à la charia (la loi islamique) ne constituerait pas un choix mais une obligation religieuse.

L’histoire du califat dont se réclame l’État islamique commence avec celle de l’islam et se termine en 1924, avec la dissolution de l’Empire ottoman. Le djihadisme se nourrit de cet idéal d’unité perdue, qui reste un puissant ressort de mobilisation. Les djihadistes construisent plus particulièrement, par cette nostalgie d’un ordre politique parfait, une alternative à la démocratie occidentale. Cette entreprise utopique repose toutefois sur une subversion de l’histoire du califat et de l’islam au sens plus large.

À la mort de Mahomet, les musulmans sont jetés dans une phase de grands troubles car le prophète n’a laissé aucun successeur derrière lui. De vifs débats prennent place pour déterminer quelle sera la forme politique de cette nouvelle religion révélée. Tandis que certains considèrent que chaque communauté de fidèles doit être dirigée par un imam, d’autres, au contraire, appellent au rassemblement. La communauté de Médine avait fait le choix du premier calife (khalifa) en dehors de toute autorité et de toute norme. La seule orientation laissée aux futures générations est donc la charia, qui ne distingue pas les aspects religieux du politique. Le calife est un vicaire, un lieutenant suprême descendant de la lignée de Mahomet. Il est le « gardien » de l’oumma, la communauté des croyants. Sans être infaillible, il possède le privilège de l’érudition et de la vertu. Les quatre premiers califes « bien-guidés » (al-khoulafa ar-rachidoun) : Abou Bakr as-Siddiq, Omar, Othman ibn Affan et Ali ibn Abi Talib) sont ainsi choisis par la voie du consensus (ijma).

L’institution du califat (khilafa) mute cependant au fil du temps. Ce dernier devient héréditaire sous les dynasties omeyyade et abbasside, sans jamais administrer pourtant l’intégralité du monde musulman. Le califat ottoman, le dernier en date, est aboli par les Jeunes-Turcs en 1924 et laisse derrière lui l’amertume d’une unité révolue. Cette nostalgie éclaire les appels successifs à la restauration du califat qui marquent tout le XXe siècle (5) et la popularité d’un groupe comme l’État islamique qui se targue d’avoir concrétisé ce vieux rêve. L’organisation terroriste construit la narration d’un système idéal, capable d’unir tous les musulmans sous la tutelle de Dieu pour réaliser ses plans supérieurs pour eux. Cette perception romancée repose sur la remémoration constante des histoires et des légendes attachées aux anciens califats, ainsi que sur l’affirmation que des forces étrangères tentent par tous les moyens de contrecarrer cette renaissance. Chaque musulman se doit d’œuvrer à la reconstruction du califat et pour ce faire doit délaisser son identité passée en ralliant l’État islamique. Deux emphases se côtoient : l’idée d’une communauté musulmane qui, mondialement, serait unifiée par la foi alors qu’elle est hyper-fragmentée ; une réinvention totale du califat, dont les soubresauts historiques sont méthodiquement gommés pour en faire une solution politique par excellence.

En effet, le califat à la fois comme concept et aspiration a amplement survécu à sa fin historique et géographique, articulant une longue trajectoire de nostalgie envers cette communauté de destin idéalisée par les musulmans. La nostalgie est un aspect critique de l’imaginaire radical des djihadistes, étonnamment peu étudiée (6). Sentiment de perte et élan mélancolique tendent à recréer un passé dont l’autre versant est une renonciation au présent, à la réalité. Quoiqu’une majorité de croyants évoluent dans un souvenir relativement vague des régimes politiques que leurs ancêtres ont connus, une frange de plus en plus significative de militants appelle au « retour » du califat islamique comme organisation idéale, dans une région par ailleurs tiraillée sur le plan politique depuis de longues décennies. L’État islamique n’est d’ailleurs pas le premier à avoir fait de la résurrection du califat son objectif clé : c’était déjà, avant lui, le dessein d’Al-Qaïda et d’autres mouvements islamistes contemporains.

Dans les milieux intellectuels et activistes musulmans, le califat est mobilisé pour une variété de motifs, avec des implications diverses. Il nourrit l’idée d’une communauté au sein de laquelle les doléances des musulmans seront enfin résolues et leurs désirs réalisés. Nombreux sont les jeunes musulmans qui ont cru trouver dans le discours de revivification du califat de l’État islamique une promesse d’autonomie et d’honneur reconquis. En face, les idéologues du mouvement, qui considèrent le califat comme un devoir religieux, n’ont pas manqué d’appeler leurs sympathisants à œuvrer par tous les moyens à ce retour. Et force est de constater que l’attraction de la lutte reste forte : les recrues de l’État islamique ne sont plus aussi nombreuses qu’auparavant (7), certes, mais l’idée du califat demeure un instrument idéologique de premier plan. Il « active » des militants aux quatre coins du monde en associant rhétorique religieuse et aspirations politiques, en consolidant engagements affectuels (8) et moraux.

À propos de l'auteur

Myriam Benraad

Myriam Benraad

Professeure assistante en science politique à l’Université de Leyde (La Haye) et chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS). Auteure, entre autres publications, de L’État islamique pris aux mots (Armand Colin, 2017).

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