Quand on parle de la géopolitique centrasiatique, la tendance est d’oublier le seul État persanophone de la région : le Tadjikistan. Pourtant, en 2026, il apparait, à bien des égards, à la croisée des chemins, d’un point de vue politique et sécuritaire, ce qui pourrait avoir des conséquences non négligeables sur le reste de la région.
Comprendre les difficultés du Tadjikistan par son histoire
Pour aborder correctement le Tadjikistan actuel, il faut prendre en compte son passé, et l’interprétation officielle de ce dernier. Selon Douchanbé, les Tadjiks se considèrent comme les plus anciens habitants d’Asie centrale, face aux autres peuples de la région, turcophones, qui ont « submergé » la région ultérieurement. Ce discours a d’abord été le produit des études orientalistes russes, puis d’une politique soviétique mettant de côté la réalité d’une histoire de cohabitation, d’interpénétrations, et de bilinguisme dans la région. C’est, à bien des égards, la création d’un territoire différencié par les Soviétiques, qui a créé le nationalisme tadjik contemporain. Et dans ce cadre, les Tadjiks ont été profondément frustrés dans leur sentiment national naissant par le refus d’associer à leur République des territoires qu’ils considéraient comme leurs : Samarcande, Boukhara, et la province de Sourkhan-Daria (tous administrativement rattachés à l’Ouzbékistan actuel). Et cela pour des raisons géopolitiques et politiques plus que nationales (1). Dès cette période, on peut considérer que le nationalisme tadjik se vit comme tronqué, affaibli par des acteurs extérieurs, nourrissant un sentiment d’isolement qui reste d’actualité. Son caractère inachevé explique qu’il n’a pas su pleinement convaincre une population tiraillée entre une grande fierté culturelle et historique, en fait supranationale, et des identités locales.
Cette réalité explique un passé très récent qui pèse particulièrement sur le Tadjikistan contemporain, celui de la guerre civile, dès les premières années de l’indépendance (1992-1997). Une approche superficielle de ce conflit en surestime le caractère idéologique, opposant, en théorie, islamistes, ou une coalition « islamo-démocrate », et un camp conservateur postsoviétique (parfois appelé « néo-communiste »). On est bien plus proche de la réalité quand on voit la guerre civile tadjike comme le produit d’un localisme façonné par le système soviétique de collectivisation des terres, de déplacement des populations, et d’indigénisation des élites de la République socialiste soviétique du Tadjikistan. Cela a signifié une compétition entre groupes locaux pour l’accès aux ressources et au pouvoir. La manne financière, venant de Moscou, fut perdue après la chute de l’URSS ; les tensions entre identités locales déjà existantes ont été exacerbées en conséquence. À cela, il faut ajouter une faiblesse fatale pour le pays nouvellement indépendant : des élites divisées entre le pouvoir politique, dominé par Léninabad (dans la province de Soghd, au Nord), et les forces de sécurité, contrôlées par les Pamiris.
La guerre civile s’est organisée autour de deux coalitions : conservatrice et rebelle. Les conservateurs étaient en fait une alliance entre Léninabad et les Koulabis (d’une province à la frontière avec l’Afghanistan). Un rapprochement qui avait déjà germé sous l’URSS, Léninabad voulant étendre sa base politique. Pendant la guerre civile, les Koulabis ont dominé le camp gouvernemental, et c’est l’un des leurs, Emomali Rahmon, qui est devenu président du pays. Face à eux se trouvait une alliance rebelle entre les Gharmis, une population en partie déplacée dans le Sud-Ouest, sans accès au pouvoir, influencée par le discours islamiste en conséquence, et les Pamiris, les Ismaéliens du Haut-Badakhchan (Est du Tadjikistan), laïcisés (2). Il ne faut pas sous-estimer la grande violence de cette guerre civile, tournant à une logique d’élimination totale de la population adversaire. Cela explique le fait que 1,5 million de Tadjiks soient devenus, durant les combats, des réfugiés dans leur propre pays, et que 600 000 aient fui vers l’Afghanistan, pays voisin lui-même en proie à une guerre civile à l’époque (3). Quant au nombre de morts, il oscille entre 35 000 et 157 000 (4).
De nos jours, le Tadjikistan est un petit pays, montagneux et enclavé, de 10,97 millions d’habitants en février 2026, frustré par les limites qui lui ont été imposées par le passé soviétique. Et c’est la nation la plus pauvre d’Asie centrale — legs d’une guerre civile dont le souvenir hante les mémoires actuelles.














