Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’APL, une armée de classe mondiale à l’horizon 2050 ?

En janvier 2016, le président chinois Xi Jinping appelait à une réforme des forces armées afin de « remporter la victoire dans toute guerre moderne ». En quoi a consisté cette réforme, quels étaient les enjeux autour de celle-ci, et où en est sa mise en œuvre ?

M. Duchâtel : C’est lors du grand défilé militaire de septembre 2015 – pour commémorer la victoire de la Chine dans ce qu’ils appellent la « guerre de résistance », ce que nous appelons la « guerre du Pacifique » – qu’a eu lieu le premier moment d’appel à la réforme : Xi Jinping a annoncé le début d’une réforme, impliquant notamment une diminution des effectifs de 300 000 soldats. En janvier 2016, le président chinois poursuit en lançant une réforme organisationnelle dont l’essence, le point principal, est le renforcement de la Commission militaire centrale (CMC) comme instance décisionnaire clé pour tout ce qui est affaires militaires. Cela marque la fin des quatre départements généraux qui sont remplacés par une structure centralisée sous l’autorité directe de la Commission militaire centrale.

Plusieurs aspects importants sont à noter. Ce que Xi Jinping cherche à faire avec cette réforme, c’est à développer une culture de combat conjoint entre les différentes composantes de l’armée chinoise. Il cherche également à centraliser le pouvoir pour éviter que des leaders apparaissent au sein de l’armée, avec un pouvoir considérable qui leur donne une place importante dans la prise de décision politique. Nous l’avons vu dans la période précédente, avec la lutte anticorruption qui a visé des vice-présidents de la Commission militaire centrale, mettant en évidence l’existence de véritables fiefs de pouvoir au sein de l’APL. Lorsque Xi Jinping était vice-président de la CMC, il a pu observer ce que donnait une CMC avec des vice-présidents forts, Xu Caihou et Guo Boxiong. Ceux-ci étaient capables de se substituer à l’autorité de Hu Jintao, président civil de la CMC, pendant le XVIIe comité, de 2007 à 2012. Xi Jinping a voulu réinstaurer l’autorité du président de la CMC sur l’armée, et son effort de centralisation est une réponse à la tendance à la fragmentation qui existait lors de la période précédente.

Ce qu’il faut retenir de cette réforme, c’est qu’il s’agit d’une réforme organisationnelle allant dans le même sens que tout ce qui est fait par ailleurs sur le plan de l’équipement ou du budget.

Si Pékin n’a pas encore rattrapé Washington, la Chine a néanmoins réduit son fossé technologique par rapport aux États-Unis et fait aujourd’hui office de superpuissance militaire émergente. En 2017, le président chinois annonçait d’ailleurs sa volonté que la Chine soit dotée « d’une armée de classe mondiale » à l’horizon 2050. Quel est concrètement l’objectif ?

Vous faites allusion à un rapport de travail de Xi Jinping au XIXe congrès du Parti, qui a eu lieu en octobre 2017. Dans ce même rapport de travail, il y a une deuxième phrase qui vaut la peine d’être citée, c’est que « la capacité de combat centrale, c’est la technologie », et donc l’innovation. Et à l’horizon 2050, non seulement la Chine veut une armée de classe mondiale, mais elle veut une armée de classe mondiale qui s’appuie sur des équipements fabriqués en Chine. À nouveau, c’était déjà l’objectif formulé par Mao Tsé Toung, c’est le rêve de tout pays, mais il faut qu’elle soit capable de s’en donner les moyens, d’avoir des technologies indigènes, qui permettent d’avoir des systèmes qui sont un peu mieux protégés des adversaires parce qu’ils sont moins bien connus. Et la Chine met vraiment beaucoup d’efforts budgétaires, de soutien politique à la construction d’une armée chinoise qui s’appuie sur des équipements chinois.

Elle a fait d’énormes progrès sur ce plan-là au cours des vingt dernières années par rapport à la décennie 1990. Après la guerre du Golfe et la crise du détroit de Taïwan de 1995-1996, il y a eu une véritable accélération de l’effort budgétaire chinois sur la défense – la première phase post-réforme Deng Xiaoping – qui a permis à la Chine de rattraper son retard grâce notamment à l’importation de nombreux systèmes russes. En 1995-1996, les Taïwanais sont en effet mieux dotés en équipements aériens, et ils ont la supériorité aérienne dans le détroit. La Chine achète donc à la Russie des avions de chasse Sukhoi-27 – qu’elle produit ensuite sous licence, puis sous forme de copies : les J-11 –, des Sukhoi-30, ainsi que les premiers destroyers Sovremenny. Dans la décennie en cours, pour parler uniquement des équipements navals, a été lancée une production nationale en série de toutes les classes de bâtiments de surface. Aujourd’hui, la construction navale chinoise travaille simultanément sur deux classes de destroyers, une classe de frégates, une corvette rapide, deux classes différentes de porte-avions ainsi que des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, des sous-marins nucléaires d’attaque, des sous-marins à propulsion diesel, et sans doute un porte-hélicoptères qui viendra compléter ses bâtiments d’assaut amphibies.

La Chine s’appuie aujourd’hui sur ses propres forces, mais pas encore entièrement. L’objectif 2050 doit être compris comme la dernière étape pour la transition d’une phase de rattrapage à une phase d’innovation, où la Chine sera dépendante uniquement d’elle-même pour ses systèmes. J’ai donné l’exemple du naval, mais cela est vrai également dans le domaine aérien. Nous sommes dans une période où la Chine a besoin de contourner les derniers obstacles à l’autosuffisance technologique. C’est pour cette raison que l’effort de défense chinois est assez crédible, car si l’on prend en compte les progrès qui ont déjà été accumulés depuis les années 1990, et le fait que la Défense bénéficie du soutien politique, d’un niveau de dépenses important en R&D et en sciences et technologies fondamentales, les deux prochaines décennies vont selon moi voir la Chine franchir un véritable palier.

La Chine semble avoir mis notamment l’accent sur le développement de ses forces navales. Quels sont aujourd’hui les principaux atouts de la défense chinoise ? Et parallèlement, quelles sont ses principales faiblesses ?

Il y a évidemment un effet d’échelle. À plus de 150 milliards de dépenses par an avec des programmes nouveaux dans tous les grands types de systèmes d’armement, la Chine a nécessairement un avantage sur ses voisins beaucoup plus faibles. Elle a des secteurs d’excellence, en particulier dans le balistique et de plus en plus dans la construction navale. Mais elle a aussi en termes d’équipement des faiblesses qui sont connues. Elle a toujours un gros problème avec tout ce qui est propulsion, aussi bien pour ses sous-marins que pour son aviation. Ce qui a des effets sur la maîtrise des technologies de furtivité, et qui est problématique aussi bien pour les sous-marins que pour ses chasseurs de Ve génération (les J20 et les J31).

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, DSI (Défense et Sécurité Internationale), Carto et Moyen-Orient.

Dans notre boutique

Votre panier