Le Canada : une puissance énergétique sous haute surveillance

Si le Canada possède d’importantes réserves de ressources énergétiques, le pays est confronté à différents freins géographiques, écologiques ou politiques qui l’empêchent de profiter réellement de son potentiel.

Le gouvernement français d’Emmanuel Macron estime que le Canada devra faire preuve de “courage” et renoncer à exploiter ses énergies fossiles… » C’est ce qu’a déclaré l’Élysée en marge du One Planet Summit de Paris (1). Lors de la même conférence, la Banque mondiale a annoncé qu’elle arrêterait de financer l’exploration et l’exploitation de pétrole et de gaz après 2019.

Développer des ressources énergétiques dans l’adversité

Ottawa a l’habitude de se faire réprimander pour ses choix énergétiques. Les écologistes lui accordent régulièrement des prix « fossiles ». Le pétrole produit par les sables bitumineux est contesté pour son impact sur le climat, mais aussi pour son impact sur le sol et l’eau lors de la production et le transport par pipeline. En 2016, Barack Obama et le Dakota ont bloqué le pipeline Keystone XL pour toutes ces raisons.

Dans les années 1990, la Banque mondiale s’était opposée à la construction des grands barrages, ce qui fut préjudiciable pour l’hydroélectricité dans le monde entier. Mais la croisade de Robert Kennedy Junior fut plus dommageable encore. Il a convaincu l’État de New York d’annuler un important contrat d’électricité avec Hydro-Québec. Le coup de maitre du prince du Massachusetts a été de convaincre les autorités américaines de définir une catégorie d’énergie « verte » où la grande hydro était exclue. Depuis ce temps, Hydro-Québec a retiré un grand nombre de projets hydroélectriques, dont Grande-Baleine (3000 MW).

Est-ce que l’Europe ou la Banque mondiale peuvent avoir une influence directe dans le développement de l’industrie énergétique canadienne ? Non. Une pression de la part de l’Europe est sans conséquence pour le développement des énergies fossiles, puisqu’aucun pays n’est client. En revanche, l’imprévisible voisin américain fait la pluie et le beau temps. Mais comme le Canada restera toujours une carte importante pour la sécurité d’approvisionnement énergétique des États-Unis, le balancier finit par jouer en faveur d’Ottawa. Concernant Keystone XL, Donald Trump a depuis renversé la décision de Barack Obama. Et l’État de New York discute à nouveau avec Hydro-Québec pour construire une ligne de transport vers la ville de New York.

Les prises de position de la Banque mondiale sont symboliques. Depuis que Rockefeller a inventé l’industrie pétrolière en 1870, les fonds d’exploration, de production et de transport proviennent principalement des majors et des grands groupes industriels comme TransCanada. Par ailleurs, le retrait d’un milliard de dollars de la part de Banque mondiale ne représente qu’une infime fraction des sommes investies par le privé et le public dans les énergies fossiles.

Ces « conseils » des uns et des autres soulèvent toutefois un certain nombre de questions auxquelles ce texte tentera de répondre. Un Premier ministre canadien, quelle que soit son allégeance, peut-il mettre fin à l’exploitation des sables bitumineux ? Non. À l’inverse, il ne peut faire leur promotion sans l’appui des communautés locales. Autre question, jusqu’à quel point l’immense réserve d’énergie toute forme confondue du Canada va-t-elle être développée ? Finalement, quel sera l’impact réel de ce producteur d’énergie dans la lutte contre les changements climatiques ?

Une puissance énergétique handicapée par sa géographie

Produire une quantité importante d’énergie et disposer de grandes réserves de ressources énergétiques est le premier critère qui caractérise une puissance énergétique. Le Canada est le deuxième producteur mondial d’uranium et d’hydroélectricité, et il est second pour la production de gaz naturel et de pétrole brut dans les pays de l’OCDE. Le pays dispose par ailleurs des troisièmes réserves prouvées de pétrole, et se situe au troisième rang mondial pour le potentiel hydroélectrique à développer (2).

En se basant sur la disponibilité abondante de tous les types d’énergie, le Canada est sans conteste une puissance énergétique importante. Il exporte vers les États-Unis du pétrole, du gaz naturel, de l’électricité et des produits industriels à haute intensité électrique comme l’aluminium. Le potentiel de développement de nouvelles ressources énergétiques est immense. Bref, tout semble aller pour le mieux pour l’avenir. Mais pourtant pas du tout. C’est l’histoire du passé.

Pour que le Canada réponde à toutes les caractéristiques d’une puissance énergétique, il faudrait qu’il ait la capacité de diversifier son marché. La Russie répond mieux à ce deuxième critère puisqu’elle exporte son pétrole et son gaz, non seulement en Europe, mais également en Asie [voir l’article de P. Marchand p. 67]. Le marché du gaz naturel liquéfié (GNL) est en pleine expansion. Les Chinois sont acheteurs et investisseurs. C’est dans ce contexte qu’en décembre 2017, le gigantesque site gazier Yamal en Sibérie a été inauguré. Un projet aussi audacieux est impensable au Canada. Notre territoire démesuré est devenu un désavantage pour se défaire de l’approche mono-client. Si l’axe Nord-Sud permet d’exporter des quantités importantes d’énergie, la voie pancanadienne pour développer de nouveaux marchés à l’est ou à l’ouest semble impossible à débloquer.

L’âge d’or pour le développement de l’hydroélectricité s’est terminé vers 1990. C’est aujourd’hui au tour des industries des sables bitumineux, des gaz de schiste et du GNL de vivre le même climat d’adversité.

La politique nationale, de Trudeau le père à Justin le fils

Les politiques nationales pour favoriser l’exploitation du pétrole albertain n’apparaitront qu’au début des années 1960. Comme l’Alberta avait besoin d’un marché pour écouler son pétrole, le gouvernement Diefenbaker traça une frontière appelée la Ligne Borden (1961). Les régions à l’est de l’Ontario continueraient de s’approvisionner sur le marché international, alors que les provinces à l’ouest consommeraient le pétrole de l’Alberta. À la même époque, un pipeline transcanadien fut consolidé pour acheminer le gaz naturel de l’ouest vers l’est du pays.

Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 incitèrent les pays consommateurs à établir des programmes de diversification de ressources. Pierre Elliot Trudeau sera le principal architecte de la politique canadienne visant l’autosuffisance énergétique, surtout dans le secteur du pétrole. En 1976, le prolongement de l’oléoduc interprovincial de l’Ontario vers Montréal devient opérationnel.

Réélu en 1980, P. E. Trudeau va encore plus loin en lançant le très controversé Programme énergétique national (PÉN) qui visait un premier grand objectif : l’autosuffisance énergétique pour toutes les formes d’énergie. Il alloue des subventions aux forages en zones éloignées, notamment dans le Nord de l’Alberta. Afin de répartir la richesse, une nouvelle série de taxes et de redevances sont imposées à l’industrie pétrolière. Un système de péréquation interprovincial est également mis en place. La distribution du gaz naturel fut améliorée, en particulier au Québec.

Diefenbaker et Trudeau père ont établi les bases des industries pétrolières et gazières canadiennes, dans un contexte où le cout de production du pétrole albertain a presque toujours été supérieur à celui de l’international. C’est ce qui explique qu’en 1998 l’oléoduc Sarnia/Montréal a été inversé vers l’Ontario. En 2014, le prix du brut en Amérique du Nord était inférieur à celui de l’international. La Ligne 9B a de nouveau été inversée vers Montréal, mais pas dans le calme comme en 1998.

Trois grandes raisons ont guidé les Premiers ministres canadiens dans le passé : la création d’emplois, la répartition de la richesse collective et l’autosuffisance énergétique. Les impacts environnementaux et sociaux n’ont pas été des facteurs déterminants pour le développement des projets de production ou de transport d’énergie. Justin Trudeau fait donc face à de nouveaux obstacles que n’avaient pas les précédents politiciens. Désormais, l’intérêt national ne pèse pas lourd dans le processus de décision de lancer ou pas un nouveau projet énergétique.

L’oléoduc pancanadien n’existe toujours pas. Le pétrole albertain passe en partie sur le territoire américain, au sud du lac Supérieur. L’abandon du projet Énergie Est par TransCanada en octobre 2017 a probablement mis fin à ce rêve pour toujours. D’une longueur de 4600 kilomètres, ce pipeline envisageait de livrer le pétrole produit dans le Nord de l’Alberta vers St-Jean Nouveau-Brunswick. En juin 2016, Northern Gateway (1100 km), qui ouvrait la voie vers le Pacifique, avait subi le même revers.

Les facteurs sensibles

Pour comprendre les difficultés actuelles de l’industrie pétrolière et gazière canadienne, il faut examiner les facteurs déterminants qui ont forcé un gouvernement ou un promoteur à mettre fin à un projet énergétique. Ils sont peu nombreux.

Le « pas dans ma cour » [« not in my backyard »] est la variable dominante pour tout projet visible, comme les lignes de transmission ou les mini-centrales hydrauliques. La menace d’impact sur la biodiversité marine a mis fin au port méthanier Rabaska et au port pétrolier de Gros Cacouna dans le Saint-Laurent. Du côté Pacifique, le même argument a nui au projet Northern Gateway et pourrait bien empêcher le projet Trans Mountain (3) de se réaliser.

Le risque de contamination de la nappe phréatique est une autre variable sensible. Le Dakota a forcé TransCanada à modifier le tracé de Keystone XL. Le sort des gaz de schiste par fracturation hydraulique au Québec s’est réglé par un moratoire permanent, en quelques mois seulement.

Les délibérations sans fin, les débats de société indissociables des consultations publiques, l’ajout de nouvelles variables comme le calcul des gaz à effet de serre (GES) sont autant de contraintes qui finissent par décourager un promoteur.

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