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Russie-Hongrie : une tête de pont poutinienne au sein de l’UE

L’influence russe en Hongrie structure l’espace public et profite de failles récentes du système de contre-espionnage. Deux particularités hongroises la limiteraient pourtant en cas de crise grave : l’impossibilité d’une alliance stable entre droite autoritaire et droite radicale ; la dépendance du pays et de sa classe politique aux fonds européens.

Lorsqu’on considère l’influence de la Russie poutinienne en Hongrie, force est tout d’abord de partir d’un constat : celui de son immense succès. Les domaines où elle est palpable vont de la parole publique aux sphères économique et industrielle, médiatique, institutionnelle, de la société civile, et à l’identification des ennemis symboliques.

Désinformation dans la parole publique

La première visite de Viktor Orbán après son retour au pouvoir en 2010 fut pour Vladimir Poutine à Moscou. Au-delà du symbolique et de l’anecdotique, la matérialisation la plus visible du soft power russe se constate d’abord dans la parole publique. Les éléments de langage concernant les développements internationaux sont repris sur la scène politique hongroise par les deux plus grands partis, le Fidesz d’Orbán et la première force d’opposition depuis les élections européennes de 2014, le parti extrémiste Jobbik. Qu’elles émanent officiellement du Kremlin ou de sites de désinformation, les thèses sont relayées rapidement par les deux côtés de l’échiquier (1).

Par exemple, dès les premiers jours des événements ukrainiens de 2013, la classe politique hongroise a relayé la thèse selon laquelle les manifestants de la place Maïdan étaient des terroristes payés par les États-Unis pour renverser le Premier ministre prorusse Viktor Ianoukovitch. Dernièrement, les membres du Fidesz reprenaient les rumeurs prétendant que George Soros et la famille Clinton fomentaient une « révolution violette » pour renverser le gouvernement américain. Le rapport de la CIA concluant que la Russie était intervenue pour aider l’élection de Donald Trump était immédiatement attaqué. Les exemples abondent. Les deux plus grands partis hongrois reprennent d’ailleurs aussi bien les mots que les thèses du Kremlin depuis une décennie. La Russie trouve au sein même de la classe politique européenne un relais particulièrement zélé.

Emprise économique

L’influence russe en Hongrie se traduit également sur le plan économique. C’est sans doute ce qui transparaît le plus dans les journaux d’Europe occidentale, en raison des deux grands dossiers énergétiques du gaz et du nucléaire russes. L’enjeu est fort pour la Hongrie : en raison de l’héritage des installations communistes, le gaz représente, selon le rapport de l’International Energy Agency Hungary 2017 Review (p. 21), 44 % de l’énergie consommée par les ménages et 50 % de celle consommée par les commerces, soit près de deux fois plus qu’en France. La Russie en assure l’approvisionnement à 95 % (p. 124). La relation avec l’Union européenne (UE) s’en trouva affectée de manière éclatante lors de la crise ukrainienne, alors que l’Union avait décidé de revendre le gaz importé de Russie à l’Ukraine pour contrer l’action de Moscou. Deux jours après la visite du PDG de Gazprom, la Hongrie cessait la revente à l’Ukraine.

De même, les règles européennes de mise en concurrence ont été largement ignorées lors de l’attribution du contrat historique à Rosatom pour la construction de nouveaux réacteurs nucléaires en Hongrie, sans passer d’appel d’offres. La Commission européenne a finalement approuvé le contrat, mais dans des circonstances étonnantes (2). Celui-ci est aussi assorti d’un emprunt de 10 milliards d’euros consenti par Moscou pour permettre au pays de payer le chantier. De commerciaux, les liens deviennent ainsi beaucoup plus étroitement économiques, industriels et financiers. Et le grand chantier énergétique hongrois de ce début de siècle accroît encore la dépendance à la Russie au lieu de la diminuer.

Réforme illibérale des institutions

La trajectoire autoritaire de la Hongrie depuis 2010 ponctue l’actualité européenne par la gêne de la Commission et des pays d’Europe occidentale qui ne savent comment réagir à chaque pas fait par la Hongrie pour s’éloigner de la séparation des pouvoirs, des équilibres démocratiques et des principes fondateurs de l’Union. L’histoire dira si cette dynamique répond seulement à des facteurs endogènes de la vie politique hongroise ou si des influences extérieures ont pesé. Mais deux choses sont avérées : Viktor Orbán a clairement annoncé ses intentions ainsi que son admiration pour la stratégie menée par Vladimir Poutine dans son propre pays ; et la pratique illibérale de la Hongrie emprunte fortement à l’exemple poutinien.

En 2014, Viktor Orbán explicitait sa pratique du pouvoir depuis son retour, quatre ans auparavant. « Je crois possible de construire un nouvel État bâti sur des fondations illibérales et nationales au sein de l’Union européenne. » La Russie, la Turquie et la Chine s’imposent sans libéralisme, et même sans démocratie. Les réformes passées illustrent le discours : réformes attaquant la liberté de la presse (2010), l’indépendance de la Cour constitutionnelle (2011), la liberté religieuse (2011), le Code électoral (2012), les libertés sur Internet (2013), l’indépendance des universités (2013), le droit d’asile (2016). La liste et le style des réformes de Vladimir Poutine depuis 1999 et de Viktor Orbán depuis 2010 sont singulièrement parallèles (3).

Contrôle des médias

La Russie fut le premier pays à considérer le contrôle de l’information comme la quatrième armée après la terre, l’air et la marine. Le contrôle des vecteurs de diffusion médiatiques en Hongrie est naturellement un levier d’action. Le portail internet VS.hu a récemment recensé le réseau de diffusion de la propagande russe en ligne, constitué de presque une centaine journaux et de blogs. Ces sites reprennent systématiquement et littéralement les initiatives de désinformation (4).

Le gouvernement hongrois n’est pas en reste. L’expérience russe pour contrôler la presse a été encore mise à profit : les armes administratives, économiques et légales applicables dans un pays de l’Union ont été mises en œuvre. Ainsi, en octobre 2016, le dernier média d’opposition de masse, le quotidien Népszabadság, a simplement disparu des étals du jour au lendemain. Il était racheté quelques jours plus tard par l’un des membres de la garde la plus rapprochée du Premier ministre hongrois et la publication reprenait avec une rédaction renouvelée (5). Il est apparu que la cessation subite était due à une décision administrative, mais la motivation de cette décision reste à ce jour inconnue. Depuis, les chaînes de télévision et les quotidiens de plus grande audience ne diffusent plus de ligne critique de l’action du Fidesz.

À propos de l'auteur

Michaël Bret

Michaël Bret

Économiste, président de Partitus Consulting, enseignant (Sciences Po, Inalco – Langues’O), diplômé de l’ENSAE et de Paris School of Economics.

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