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Boko Haram : un conflit appelé à durer

Issue d’une secte fondée dans l’État du Borno au Nigéria vers 2002, l’insurrection de Boko Haram fait typiquement partie de ces conflits qui sont appelés à durer. En effet, les régions autour du lac Tchad continuent de vivre dans un état de guerre qui, s’il n’a jamais abouti à l’imposition d’une loi martiale, a évolué de façon différenciée dans le temps et dans l’espace. Le Nord-Est de la République fédérale du Nigéria a été le premier touché. Un état d’urgence y a d’abord été proclamé pour quelques collectivités locales dans le courant de l’année 2012, puis dans les États du Borno, de Yobe et de l’Adamawa en mai 2013. Le Cameroun, le Niger et le Tchad ont suivi sans que l’on sache toujours si leurs états d’urgence étaient reconduits de façon tacite. Formellement, les états d’urgence n’ont pas été renouvelés dans le Nord-Est du Nigéria depuis avril 2015 ni dans la région du Lac au Tchad depuis novembre 2016. En pratique, il n’en reste pas moins que les autorités civiles ont dû céder le pas devant des impératifs sécuritaires, notamment au Cameroun et au Niger. Au Tchad, par exemple, le gouvernement a créé de nouvelles sous-préfectures tenues par des militaires dans le département de Kaya (région du Lac). Au Niger, ce sont également des militaires qui ont pris les commandes du gouvernorat de Diffa à partir de 2015.

Boko Haram, un groupe loin d’être défait

Aujourd’hui, on ne voit toujours pas de sortie à la crise. D’un côté, la coalition antiterroriste qui s’est mise en place en 2015 avec les armées du Nigéria, du Niger, du Tchad et du Cameroun est loin d’avoir résolu son manque de coordination et de professionnalisme : ses exactions, ses dégâts prétendument « collatéraux », sa stratégie de la terre brûlée et ses sanctions économiques ont nourri le ressentiment de la population et, parfois, légitimé la résistance djihadiste à des forces considérées comme des forces d’occupation. D’un autre côté, la fragmentation de Boko Haram n’a pas fait cesser la rébellion. Si le groupe a perdu du terrain depuis 2014, il n’est pas « techniquement défait » comme l’a prétendu trop rapidement le président nigérian Muhammadu Buhari fin 2015. Retranchés dans les zones frontalières et difficiles d’accès de la forêt de Sambisa et du lac Tchad, les combattants de Boko Haram ne se sont pas contentés de perpétrer des attentats-suicides contre des civils. Parmi leurs faits de guerre les plus marquants pendant cette période, ils ont mené des attaques qui ont fait entre 80 et 120 morts à Kareto, près de Damasek, le 18 avril 2016 (essentiellement dans les rangs de l’armée nigériane), une quarantaine de morts à Bosso le 4 juin 2016 (dont une dizaine de rebelles, 30 militaires nigériens et 2 nigérians) et 11 morts à Kaiga Kidjira dans la partie nord-ouest du lac le 5 mai 2017 (dont 2 insurgés et 9 soldats tchadiens).

Une secte fragmentée

De fait, la fragmentation du groupe a plutôt compliqué la résolution du conflit et la compréhension d’une nébuleuse djihadiste que, par facilité de langage, on appelle Boko Haram (ce qui signifie « l’éducation d’inspiration occidentale est un sacrilège »). En réalité, les insurgés récusent ce sobriquet qui a été donné par les autochtones, puis par les journalistes locaux, au moment de la première grande confrontation avec les forces de sécurité nigérianes en juillet 2009. Auparavant, la secte n’avait pas de nom mais était parfois appelée Yusufiyya, en référence à son fondateur, Mohamed Yusuf. Après l’exécution extrajudiciaire de celui-ci, le groupe a été repris en main par Abubakar Shekau et s’est présenté comme la « Congrégation des Compagnons du Prophète pour la propagation de la tradition sunnite et la guerre sainte » (Jama’atu Ahlis-Sunnah Lidda’awati Wal Jihad). À la suite d’un massacre commis par des membres de Boko Haram sur le marché aux poissons de Baga à Maiduguri en février 2012, une première scission a conduit à la formation d’une faction dissidente, dite « Ansaru » ou, de son nom complet : la « Communauté des défenseurs des musulmans noirs » (Jama’at Ansar Al Muslimin Fi Bilad al-Sudan). Dirigée par un certain Khalid Al-Barnawi, qui serait peut-être mort aujourd’hui, celle-ci a condamné les attaques menées par les hommes d’Abubakar Shekau contre des musulmans. Sur le plan doctrinal, elle était beaucoup plus proche de la mouvance d’Oussama ben Laden et un magazine d’Al-Qaïda, Al-Risalah, approuvait par exemple la justesse de son combat dans un numéro paru en décembre 2016.

Le montage d’une coalition antiterroriste avec le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun a ensuite changé la donne car elle a poussé certains combattants de Boko Haram à chercher des alliances extérieures et à accepter de perdre une partie de leur autonomie en prêtant allégeance à Daech. En mars 2015, une autre faction du groupe émergeait ainsi sous le nom de « Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest » (Wilayat Gharb Ifriqiyah). Cette alliance de circonstances ne devait cependant pas dépasser le stade de la communication audiovisuelle (1). Sur le plan militaire et financier, elle ne s’est pas traduite par une professionnalisation du mode opératoire des insurgés, par l’importation d’armements plus sophistiqués ou par des échanges de combattants avec d’autres groupes djihadistes au Sahel ou en Libye. Loin de gagner en puissance, Boko Haram a au contraire poursuivi sa descente aux enfers et n’est pas parvenu à enrayer sa décomposition en de multiples factions qui ont surtout opposé les hommes d’Abou Mosab al-Barnaoui et d’Abubakar Shekau au cours de combats fratricides, par exemple en aout puis septembre 2016 à Marte, dans l’État du Borno.

Resté fidèle à l’État islamique, le premier groupe est dirigé par un émir, Abou Mosab al-Barnaoui, qui est présenté sans preuves comme le fils de Mohamed Yusuf (2). Sous l’égide de djihadistes « internationalistes » comme Mamman Nur – un Arabe Choa – et Abu Fatima – le logisticien responsable des attentats menés contre les bureaux des Nations Unies à Abuja en 2011 –, ce premier groupe serait plus professionnel. Selon les estimations des spécialistes de la sécurité, cette faction comptait de 800 à 7000 combattants et supporters en 2017, en l’occurrence le long de la rivière Komadougou, sur les iles du lac Tchad et dans le prolongement de la forêt de Sambisa autour de Damboa.

Plus local et plus discipliné du fait de la brutalité d’Abubakar Shekau avec ses hommes, le « canal historique » de Boko Haram aurait quant à lui rompu avec l’État islamique et repris son indépendance. Il compterait entre 400 et 3000 combattants et assimilés dans la forêt de Sambisa et Gwoza, vers la frontière du Cameroun et Banki. Mais on ne sait pas si son leader est toujours vivant : celui-ci a plusieurs fois été déclaré mort par les armées nigériane, tchadienne et camerounaise. Certains parlent également d’une « troisième force » de 400 hommes menée par Bana Bachira dans la région de Bosso au Niger et implantés dans la réserve naturelle de Waza au Cameroun depuis aout 2015. Comptant nombre d’opportunistes ralliés au djihad pour se nourrir et participer au pillage du Borno, celle-ci servirait d’intermédiaire en vue de maintenir le dialogue et d’essayer de réunifier les factions d’Abou Mosab al-Barnaoui et d’Abubakar Shekau.

Pour comprendre une réalité fort complexe, il convient en fait de dépasser la présentation de Boko Haram en deux ou trois factions. En effet, les chaînes de commandement ne sont pas claires, les allégeances des combattants sont très fluides et les revirements d’alliances sont fréquents. La capacité de nuisance du groupe repose plutôt sur la mobilité de petits seigneurs de guerre comme Boukar Mainok du côté d’Abou Mosab al-Barnaoui ou Abu Dardaa « Moni », un des hommes d’Abubakar Shekau relâchés en échange de la libération de 82 collégiennes de Chibok en mai 2017.

Des milices comme solution au conflit ?

À dire vrai, la situation n’est pas beaucoup plus claire du côté gouvernemental. En effet, les autorités du Nigéria et du Cameroun ont soutenu la formation de milices dont certains membres ont profité du chaos ambiant pour régler leurs comptes. À Maiduguri, le gouverneur du Borno a été le premier, dès 2012, à appuyer et financer une force paramilitaire qui allait ensuite prendre le nom de CJTF (Civilian Joint Task Force) au moment de la proclamation d’un état d’urgence en 2013. Dans le Nord du Cameroun, l’initiative est plutôt venue en 2014 d’une coalition chrétienne d’autodéfense qui s’est montée à Matal, Zoulgo, Podoko et Mouktélé dans l’arrondissement de Mora. Les autorités ont alors poussé à la formation de comités de vigilance plus mélangés sur le plan confessionnel, notamment à Kodro, Amchidé, Fotokol et Kolofata. Dotés d’armes conventionnelles, ces miliciens ont ainsi pu combattre en première ligne et se substituer aux patrouilles militaires pour surveiller les mouvements transfrontaliers.

Bien que de nature très différente, les gouvernements du Tchad et du Niger ont en revanche été plus réticents à soutenir la formation de supplétifs qui, pour les militaires, étaient un aveu d’impuissance susceptible de menacer leur monopole de l’exercice de la violence légitime. En 2015, Ndjamena a laissé les chefs de cantons et de « races » de la région du Lac mettre en place des comités de veille dont les membres étaient volontaires et, parfois, payés par les maires ou les commerçants pour sécuriser les marchés. Mais leur mandat a été limité à des fonctions de renseignement, de fouille et de surveillance des étrangers. Quant au Niger, il a voulu éviter que ne se reconstituent les milices ethniques qui avaient combattu à ses côtés la rébellion toubou des années 1990. Il a par exemple refusé d’endosser l’initiative des éleveurs peuls qui, sous prétexte de lutter contre Boko Haram, avaient proposé d’aller sécuriser la cuvette nord du lac Tchad pour y récupérer le bétail laissé par les habitants boudouma et kanouri évacués de force en 2015. Cela suffira-t-il à prévenir de futurs conflits ?

Notes

(1) Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Boko Haram et Daech : simple alliance médiatique ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie no 32, avril-mai 2016, p. 31-32.

(2) Selon des voisins et témoins visuels qui ont côtoyé Mohamed Yusuf à Maiduguri avant son exécution, celui-ci aurait vécu avec deux femmes et trois enfants. Son fils ainé avait six ans en 2009 et était donc trop jeune pour reprendre les rênes du mouvement en 2015. Entretiens de l’auteur à Maiduguri en 2015, 2016 et 2017.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°42, « L’état des conflits », décembre 2017 – janvier 2018.

Légende de la photo ci-dessus : Milices d’autodéfense de la ville de Gombi. Les milices civiles – exploitées à des fins politiques par le passé – pourraient constituer une nouvelle menace pour le Nigéria si un plan adéquat de désarmement et de réhabilitation n’est pas mis en place. (© VOA)

À propos de l'auteur

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (Paris), associate fellow à l’Africa Programme, Chatham House (Londres), global fellow au Peace Research Institute Oslo.

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