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Comprendre les dynamiques à l’œuvre dans les conflits africains contemporains

fouille du village de KOUBOU par le DLAO 3 et les maliens

Trois formes de guerre cohabitent aujourd’hui en Afrique : les guerres conventionnelles entre États (pratiquement inexistantes), les guerres irrégulières intra-étatiques (qui persistent depuis la fin de la guerre froide) et les guerres terroristes transfrontalières (en pleine montée en puissance).

La dynamique guerrière en Afrique peut être appréhendée en trois grands moments. Il y eut d’abord les guerres précoloniales, au cours desquelles l’Afrique fut le théâtre des affrontements à la fois religieux entre l’Occident et l’Orient, impérialistes entre puissances méditerranéennes, et hégémoniques entre grands empires et royaumes africains.

Puis sont venues les guerres d’indépendance, qui s’étalent approximativement de la fin des années 1950, avec l’indépendance du Ghana, au début des années 1990, marquées par la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et la chute du mur de Berlin, qui met fin à la guerre froide. Ici, les indépendances, qui se disputent entre nationalistes et colonisateurs avec leurs alliés respectifs dans différents États, s’inscrivent dans un contexte de rivalité Est-Ouest et prennent la forme, suivant les cas, soit d’une guerre civile, soit d’une guerre interétatique. La plupart des nationalistes, qualifiés de « communistes » par les colonisateurs, s’allient à la Chine, à l’Union soviétique ou à Cuba pour affronter leurs ennemis conservateurs, qualifiés quant à eux, par leurs alliés occidentaux, de « modérés » ou de « combattant de la liberté ».

Une troisième et dernière vague de guerres couvre la période post-guerre froide, du début des années 1990 aux années 2010. Trois faits majeurs marquent ces guerres : leur caractère interne, puisqu’elles opposent majoritairement les communautés à l’intérieur de chaque État ; les interventions humanitaires qui s’ensuivent ; et leur transfrontalité, c’est-à-dire leur tendance à se propager dans plusieurs pays à la fois. En fait, reposant sur des facteurs identitaires (religieux, ethniques, linguistiques…) ou économiques (accaparement et captation des ressources, économie criminelle et trafics en tous genres…), ces guerres, incarnées par des seigneurs et privatisées, se propagent d’un État à l’autre, se muent en conflits régionaux et, parfois, suivent les réseaux du terrorisme international.

Le desserrement de l’étau bipolaire

Les effets de la fin de la guerre froide en Afrique n’ont pas été identiques à ceux observés sur les autres continents. La « rente bipolaire » – c’est-à-dire le soutien inconditionnel de leurs alliés occidentaux ou pro-soviétiques pendant la guerre froide – a assuré durant plusieurs décennies la stabilité des États faibles. Néanmoins, elle a aussi enfermé l’Afrique dans les conflits de libération nationale. Avec la chute du mur de Berlin et la dévaluation consécutive de la valeur stratégique des États africains pour les grandes puissances, ces ressources vont tarir, précipitant le délitement des capacités d’autorégulation de bon nombre d’États africains (Somalie, République démocratique du Congo, Rwanda…).

Si cette situation a favorisé la poursuite de certaines guerres de libération (dans la région de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique australe essentiellement), elle a également engendré de nouvelles guerres (identitaires au Rwanda, de prédation en RDC, au Libéria, en République centrafricaine et en Sierra Leone, et d’entrée au pouvoir/gestion du pouvoir/sortie du pouvoir en Côte d’Ivoire, au Congo Brazzaville…).
Cependant, la plupart de ces nouvelles guerres ont reposé sur des vecteurs de mobilisation identitaires ethno-régionalo-linguistico-religieux (cf. Kivu, Ituri, Tutsis/Hutus, Seleka/antibalakas…), aboutissant dans certains cas à une sécession (comme au Soudan, en Éthiopie), mais se nourrissant essentiellement des déséquilibres entre population, ressources et territoire. La croissance démographique galopante dans ces zones accroit la concurrence entre les populations, d’autant plus fortement que la répartition des ressources y est très inégalitaire et que les États faibles y sont incapables d’assumer leur rôle intégrateur national.

La dynamique conflictuelle africaine

Une observation attentive des guerres africaines post-guerre froide révèle que les conflits recouvrent trois catégories : aux guerres conventionnelles (Cameroun-Nigéria, 1996 ; Éthiopie-Somalie, 1976-1978/1982/2006-2009 ; Somalie-Érythrée, 1998-2000) qui opposèrent des armées nationales en uniformes, il faut ajouter les guerres non conventionnelles se caractérisant par, d’une part, l’internalisation des conflits, et, d’autre part, le recours aux guérillas ou au terrorisme. Puissamment armés, ces groupes extrémistes ont généralement pour cible les gouvernements en place, et pour mode opératoire les attentats-suicides à la bombe, la destruction des sites historiques sacrés et la prise en otage de milliers de civils.

Caractérisées par leur asymétrie, ces guerres opposent un État à un ou plusieurs acteurs non étatiques (asymétrie des acteurs), employant des moyens militaires ou non (asymétrie des moyens). Elles semblent prendre le relais des guerres intra-étatiques identitaires et territorialisées qui avaient caractérisé les années 1990 (génocide du Rwanda, guerres du Burundi, du Kivu, de l’Ituri, du Soudan…), pour se hisser au firmament des guerres transnationales, globales et sans front fixe.

Le cout humain de ces guerres n’est pas négligeable. Sur vingt-cinq guerres recensées depuis 1960, les dix-huit qui étaient civiles ont entrainé la mort de plus de dix millions de personnes – deux millions au Libéria (1989-1996/1999-2003), deux millions au Soudan (1983-2003), un million et demi en Angola (1975-2002), plus d’un million au Rwanda (1990-1994), un million en Éthiopie et au Mozambique…

Avec 95 % de guerres intra-étatiques, les conflits africains contemporains se présentent par ailleurs comme l’expression par excellence du terrorisme des groupes islamistes révolutionnaires tels que Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), Boko Haram dans la zone interrégionale du bassin du lac Tchad, le Front de Libération de l’Aïr et de l’Azawad (FLAA) au Mali, le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Ansar Dine, les Shabab en Somalie, les Difa ash-shabi au Tchad et au Soudan…

Des guerres sans frontières

Dans les faits, la plupart de ces guerres ont des pratiques contraires aux règles encadrant le recours à la force par les Nations Unies depuis 1945 (la légitime défense et les interventions mandatées). La conséquence en est le nombre élevé de réfugiés et de déplacés. Ainsi, plus de 3,3 millions de personnes ont été déplacées au Nigéria en raison de la guerre contre Boko Haram ; 40 % de la population totale a été déplacée au Soudan avant la séparation du pays et le Cameroun accueille plus de 500 000 réfugiés centrafricains et nigérians.

Dans un tel contexte, les rapprochements observés entre les réfugiés, les déplacés, le terrorisme, la criminalité et d’autres formes de violences (ethniques, religieuses ou politiques) font craindre la perpétuation des guerres transfrontalières. En somme, parmi les trois formes de guerre qui cohabitent aujourd’hui en Afrique (les guerres conventionnelles entre États, les guerres irrégulières intra-étatiques et les guerres terroristes transfrontalières), c’est cette troisième catégorie qui semble constituer un défi majeur aux efforts entrepris par l’Union africaine depuis les années 1990, à travers son architecture de paix et de sécurité. Contre le terrorisme international qui structure l’ossature de cette troisième forme de conflit, les forces en attente, conçues pour répondre principalement à la seconde catégorie et accessoirement à la première, ne semblent plus adaptées. Les raisons en sont multiples : le caractère illimité du front, le recours aux armes humaines (kamikazes) et l’instrumentalisation de l’identité religieuse. La question principale aujourd’hui est donc de savoir si le continent africain n’est pas en retard d’une guerre : celle contre l’intégrisme religieux, véritable menace à nos États laïcs en général.

Les enjeux sécuritaires des conflits africains post-guerre froide

L’analyse des grandes transformations de la conflictualité en Afrique est aujourd’hui fondée sur deux constats empiriques : d’une part, la proportion des guerres entre États diminue à mesure que celle des conflits intra-étatiques augmente, et, d’autre part, la régionalisation des guerres asymétriques sur fond d’intégrisme religieux monte en puissance.

Si ces deux constats conduisent à l’idée d’une privatisation des conflits africains, le ressort de cette conflictualité provient surtout de deux éléments. Premièrement, la libération de la violence de l’idéologie – à la fin de la guerre froide – au profit des mobilisations politiques communautaires, notamment ethniques et religieuses ; et, deuxièmement, le contexte d’assèchement des financements bipolaires et l’exposition accrue des économies africaines à la globalisation. En somme, les contraintes économiques ont intensifié les luttes politiques pour contrôler l’État et capter la rente économique. Ces conflits peuvent donc être appréhendés comme le résultat de stratégies prédatrices d’accaparement des ressources rares.

L’enjeu économique : des ressources qui suscitent la convoitise

En d’autres termes, dans l’optique de dégager les enjeux des conflits africains contemporains, on peut soit privilégier une lecture identitaire (ethno-linguistico-religieuse), soit insister sur l’appât du gain dans un contexte d’appauvrissement économique pour justifier à la fois la survenance des conflits, leur intensité et leur privatisation. Ainsi, à la question de savoir pour quoi on se bat aujourd’hui en Afrique, on pourrait répondre : pour s’accaparer les richesses (enjeu économique), l’accès au pouvoir permettant de contrôler les circuits de distribution (enjeu politique). Le politique devient donc ici un moyen pour accéder à l’économique et justifie le recours à la violence. Cet enjeu économique majeur se structure autour de l’accès, du contrôle ou du partage des ressources naturelles du sol et du sous-sol. En fait, les ressources naturelles peuvent motiver les conflits, les financer ou influer sur leur résolution.

Parmi ces ressources, il faut d’abord citer les hydrocarbures comme socle de la violence en Afrique. Ainsi, que ce soit au Nigéria avec la question du delta du Niger, au Cameroun et au Nigéria avec le conflit de Bakassi, en République démocratique du Congo et en Ouganda avec le pétrole du lac Albert, en Angola avec la question du Cabinda, au Gabon et en Guinée équatoriale avec les iles Mbanié, au Tchad avec les différentes rébellions ou dans les deux Soudans, la présence du pétrole, son exploitation ou son partage expliquent les conflits et différends aussi bien entre États, ou entre États et multinationales, qu’entre communautés sub-étatiques (1).

Outre le pétrole, d’autres ressources sont sources de conflits. Il faut notamment citer minerais et pierres précieuses, principalement en Afrique centrale (République centrafricaine – RCA, RDC) ; mais aussi en Afrique de l’Ouest (Libéria, Sierra Leone, Niger).

Les exemples les plus emblématiques ici se trouvent être ceux des « diamants de sang » ou « diamants de la guerre », qui alimentent les conflits, les guerres civiles et les atteintes aux droits humains en Afrique. Ils ont ainsi permis de financer des conflits récents qui ont entrainé la mort ou le déplacement de millions de personnes. Au cours de ces affrontements, les profits du commerce illégal des diamants – estimé à des milliards de dollars – ont servi aux seigneurs de guerre et aux rebelles pour acheter des armes.

D’après les estimations, 3,7 millions de personnes sont mortes en Angola, en RDC, au Libéria et en Sierra Leone dans des conflits financés par les diamants. Les conflits en Angola et en Sierra Leone ont désormais pris fin, et les combats en RDC s’apaisent, mais le problème des diamants de la guerre n’est pas pour autant résolu. Malgré le lancement en 2003 d’un système international de certification des diamants dans le cadre du processus de Kimberley, les diamants de la guerre en provenance de Côte d’Ivoire passent par le Ghana, avant d’entrer sur le marché diamantaire légitime. Comme l’a montré le terrible conflit en Sierra Leone, une petite quantité de ces diamants suffit à causer des dommages considérables dans un pays. De 1991 à 2002 par exemple, plus de 50 000 personnes ont été tuées, plus de 2 millions déplacées dans leur propre pays ou contraintes de fuir à l’étranger, tandis que des milliers étaient mutilées, violées et torturées.

Enfin, il existe également des tensions fortes pour le contrôle des terres cultivables ou rares, entre puissances ou entreprises étrangères et populations paysannes locales (Chine en RDC et Zambie, Égypte au Malawi, Arabie saoudite en Tanzanie et Soudan, Corée du Sud au Soudan, Inde en Éthiopie). Le refus par les agriculteurs malgaches de l’acquisition d’1,3 million d’hectares par Daewoo Logistics en 2008 (soit la moitié des terres cultivées de Madagascar) reste dans cette logique un exemple fort. Actuellement, les pays les plus courtisés sont la RDC (2e au niveau mondial, avec 8 millions d’hectares), l’Éthiopie (3e avec 5,3 millions d’hectares), le Soudan (7e) et Madagascar (9e). La concession ou l’acquisition de la terre à des fins spéculatives n’est pas un phénomène nouveau. Celui-ci s’est produit, au cours des derniers siècles, avec l’établissement des latifundios, de grands domaines appropriés ou usurpés par de riches propriétaires terriens ou par les institutions bancaires, comme on a pu l’observer fréquemment en Amérique latine. Ou encore quand des terres consacrées aux cultures vivrières sont transformées pour laisser la place à des cultures pour l’exportation telles que les cultures du café, de la canne à sucre ou du cacao.

Mais la tendance actuelle s’est développée au cours de la dernière décennie, et les terres sont devenues l’objet d’un marché mondial. Un certain nombre de pays tels que l’Arabie saoudite et la Corée du Sud se sont rués sur les terres du continent africain. Selon les derniers rapports rendus publics par les organisations non gouvernementales telles que GRAIN, le phénomène s’est intensifié au cours des dernières années et les expressions employées pour le qualifier ont souligné ses effets pervers pour la paysannerie des pays pauvres : « razzia », « escroquerie » au détriment de la population, « néocolonialisme foncier », « destruction des ressources agricoles », « extorsion coordonnée au plus haut niveau », etc. Cette agression par les pouvoirs financiers contre la paysannerie laisse entrevoir un appauvrissement accentué des paysans qui deviennent des travailleurs agricoles dans leur propre terroir, comme d’autres auparavant avaient été forcés d’abandonner leurs terres au profit des producteurs étrangers. Un grand nombre de rapports d’enquête ont été produits concernant cette problématique et, notamment, ceux de la FAO (2009 et 2011), ceux des organismes de défense des droits fonciers de la paysannerie, les résultats de consultation dans plusieurs pays tels que le Groupe canadien de réflexion sur la sécurité alimentaire (2013) et les réflexions contenues dans un mémoire présenté en mars 2015 par l’Union des producteurs agricoles (UPA) au gouvernement du Québec.

Un potentiel conflictogène élevé

De ce qui précède, on perçoit un autre enjeu majeur. La production de toutes ces ressources est, la plupart du temps, le fait de compagnies étrangères ; ce qui conduit à une rude compétition entre Européens, Américains et Asiatiques, et débouche parfois sur des conflits ouverts soit entre firmes, soit entre pays frontaliers partageant les mêmes nappes. On le voit, les États subissent une pression de plus en plus forte qui passe, non pas par le hard power, mais par le soft power. Une forme de violence structurelle qui prépare à la violence directe.

Questionner l’état des tensions, leurs vecteurs et le potentiel d’aggravation à l’échelle continentale des conflits africains actuels n’est pas une tâche aisée. En réalité, le potentiel conflictogène africain s’alimente à des sources forts variées. Dernière évolution de celui-ci, la montée en puissance des extrémismes aux confins des territoires étatiques. La propagation de ce phénomène comme une traînée de poudre sur l’ensemble du continent n’offre malheureusement qu’une perspective bien sombre dans ce domaine.

Note

(1) Cf. les enjeux pétroliers du golfe de Guinée.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°42, « L’état des conflits », décembre 2017 – janvier 2018.

Légende de la photo ci-dessus :
Le 24 avril 2017, un officier des Forces armées maliennes s’entretient avec un militaire français de la force Barkhane, conduite par les armées françaises depuis 2014, en partenariat avec les pays du G5-Sahel et dont la mission consiste à appuyer les forces armées des pays partenaires dans leur action de lutte contre les groupes armés terroristes qui déstabilisent l’ensemble de la zone sahélienne. (© État-major des armées/Ministère de la Défense)

À propos de l'auteur

Joseph Vincent Ntuda Ebodé

Joseph Vincent Ntuda Ebodé

Professeur titulaire des universités en relations internationales et études stratégiques à l’Université de Yaoundé II-Soa (Cameroun) et à l’Université panafricaine (UPA) – Union africaine.

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