Magazine Moyen-Orient

Musée et université : le soft power français dans le Golfe

Quel est l’enjeu de la diplomatie culturelle française (arts, sciences, instituts, alliances, etc.) au Moyen-Orient ?

Alexandre Kazerouni : Le défi est double pour la France. D’une part, il s’agit de compenser ses faiblesses à la fois militaires et économiques vis-à-vis des puissances occidentales concurrentes que sont les États-Unis et le Royaume-Uni, dans cette région stratégique qui est le principal bassin des hydrocarbures à l’échelle mondiale, mais aussi la zone où se structurent depuis les années 1980 les conflits régionaux, entre la République islamique d’Iran et le royaume d’Arabie saoudite. D’autre part, la France est le pays occidental au sein duquel l’islam s’est le plus sédentarisé. Or trouver des pays musulmans qui acceptent de légitimer le point de vue français sur l’islam en le mettant en scène sur leur territoire à travers des projets culturels à fort rayonnement international qu’ils peuvent eux-mêmes financer est devenu un nouveau défi à relever pour les élites politiques de la République.

Que nous apprennent les dynamiques culturelles sur ces pays du Golfe ? Pourquoi veulent-ils ce rayonnement culturel avec la France ?

 Le Louvre Abou Dhabi, qui a été imaginé au sein de la famille régnante des Al-Nahyan vers 2004, est tout sauf un « Louvre des sables » surgissant dans un désert culturel. Il s’inscrit dans une histoire de l’institutionnalisation moderne de la culture qui remonte le long de la rive sud du golfe Persique aux deux premières décennies du XXe siècle, avec la création des premières écoles modernes d’abord et celle de « clubs culturels » ensuite. Les promoteurs en furent les marchands de perles locaux de l’ère prépétrolière, et non les familles régnantes et encore moins les Britanniques qui cherchaient à minimiser le coût de la sécurisation de la route des Indes. Les marchands développèrent ces premiers lieux de formation moderne de la jeunesse locale pour diffuser les idées anticoloniales du nationalisme arabe. Tant sur le plan économique que d’un point de vue politique, les accords de protection conclus entre les Britanniques et les cheikhs leur étaient défavorables. C’est dans les « clubs culturels » que furent données les premières représentations théâtrales, principal vecteur artistique du nationalisme anticolonial dans le monde arabe.

Dans les années 1970, alors que venait de s’opérer le basculement généralisé des deux rives du golfe Persique dans l’économie pétrolière, les familles régnantes des Émirats arabes unis, du Qatar, de Bahreïn et, dans une moindre mesure, du Koweït mirent en œuvre des politiques publiques de la culture bien dotées destinées à ravir à ces clubs culturels des marchands leur centralité, au profit de musées nationaux contrôlés par les cheikhs et mis en place avec l’aide d’experts anglais. Tandis que les clubs avaient promu, en accord avec le panarabisme de Gamal Abdel Nasser (1918-1970), une haute culture commune à tous les Arabes, « des montagnes de l’atlas au golfe Persique » selon l’expression consacrée de l’ancien président égyptien (1956-1970), les musées nationaux allaient valoriser le folklore et les antiquités locales. C’est pour rendre compte de cet effort de particularisation identitaire au sein du monde arabe que j’ai nommé ces premiers établissements des « musées-­racine ». En affirmant l’existence d’un particularisme culturel arabe « golfien » (khaliji), ils ont visé à justifier l’existence des frontières tracées par les Britanniques tant face au discours englobant du panarabisme égyptien que face aux prétentions territoriales de l’Irak et de l’Arabie saoudite voisins.

Mais, dans les années 1990, au sortir de cette décennie 1980 qui vit les classes moyennes locales prendre la relève des marchands dans la contestation politique interne, un nouveau rapport au musée s’est fait jour au Qatar et à Abou Dhabi, et là uniquement, à la faveur duquel des acteurs publics et privés français se sont vu offrir par les familles régnantes des contrats de prestation de services dans le domaine culturel. Ce nouveau modèle est celui des musées à forte visibilité internationale, dont le public prioritaire mais aussi les concepteurs sont des Occidentaux, une confusion entre émetteur et récepteur qui m’a conduit à les appeler des « musées-miroir ».

Le soft power culturel des pays du Moyen-Orient révèle-t-il une crise/légitimation identitaire ou un appel à la modernité ?

Du musée d’Art islamique de Doha au Louvre Abou Dhabi, les « musées-miroir » participent de la marginalisation des classes moyennes locales, alors que la modernité, c’est leur formation et leur participation politique. Or, dans les principautés du golfe Persique, en l’absence d’élections au suffrage universel et de vie parlementaire, à l’exception notable du Koweït, l’occupation d’un siège dans la fonction publique est le seul mode de participation politique pour les segments de population extérieurs à la famille régnante et aux quelques tribus et familles affidées. Or la sociologie des organisations qui, au Qatar comme à Abou Dhabi, développent les « musées-miroir » révèle une exclusion de la classe moyenne fonctionnarisée de toutes les étapes du projet.

Cette marginalisation politique des classes moyennes s’inscrit par ailleurs dans un nouvel ordre régional né de la guerre du Golfe (1990-1991) et qui vise à multiplier les canaux de mise en relation directe des familles régnantes en leur sommet avec les élites politiques des pays qui ont libéré le Koweït en 1991. La multiplication des contrats de prestation de services dans le domaine culturel au sens large, de l’université au sport en passant par le musée, permet la redistribution de l’argent des rentes pétrolière d’Abou Dhabi et gazière du Qatar en dehors des secteurs traditionnels de clientélisation que sont l’armement et les hydrocarbures. En intéressant les mondes français, anglais et américain de la culture à leur survie politique, les factions princières au pouvoir attendent en retour un façonnement de l’opinion publique de ces puissances militaires qui sont aussi des démocraties en leur faveur en cas de crise, qu’il s’agisse d’une menace externe sur le territoire comme en 1991 pour le Koweït ou d’une contestation interne dont les « révolutions arabes » ont montré qu’elle existait aussi dans les principautés et le reste de la péninsule Arabique.

Le rayonnement culturel de la France dans cette région n’est ainsi pas dissociable de sa puissance armée. Depuis 2009, le site du Louvre Abou Dhabi se trouve à portée de vue d’une base militaire française, la première du golfe Persique.

Les musées sont-ils là pour recréer et souder une identité nationale dans un contexte démographique de forte présence étrangère ?

À propos de l'auteur

Alexandre Kazerouni

Alexandre Kazerouni

Chercheur à l’École normale supérieure (université Paris Sciences et Lettres), politologue spécialisé sur le monde musulman contemporain ; auteur de l’ouvrage Le miroir des cheikhs : Musée et politique dans les principautés du golfe persique (PUF, 2017).

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