Maldives : un archipel entre crise politique intérieure et crispations extérieures

Tandis que, sur le plan intérieur, l’archipel des Maldives s’apprête à vivre une nouvelle élection présidentielle dans un climat redevenu autoritaire, il est l’objet de convoitises économiques et stratégiques concurrentes de la part des deux plus influentes puissances régionales, Inde et Chine. Une rivalité peu à même de contribuer à sa stabilité.

Depuis l’accession des Maldives à l’indépendance il y a un demi-siècle (fin du protectorat britannique en 1965 (1)), l’environnement politique de cet archipel paradisiaque de l’océan Indien (2) – plus petit État de la région Indo-Pacifique (300 km2) – n’a pas toujours été au diapason de la beauté de ses deux douzaines d’atolls (1200 îles étirées sur 1000 km du nord au sud). L’avènement de la République et d’un régime présidentiel en 1968 n’a pas jeté les bases d’un modèle politique exempt de toute faiblesse. Une décennie 1968-1978 sous la férule du président Ibrahim Nasir – dont la fin de règne fut précipitée par la mauvaise gouvernance et la corruption –, suivie des trente années au pouvoir (1978-2008 !) de l’autocrate Maumoon Abdul Gayoom (soit six mandats présidentiels consécutifs et trois coups d’État avortés plus tard…) ont éclairé la population locale sur les limites de la (jeune) règle démocratique (3), mais également sur les avantages de l’insularité pour qui entend faire passer l’intérêt national au second rang des priorités…

La trop courte expérience démocratique

Au tournant du Millénaire, les appétences pour le multipartisme et la démocratie gagnent de l’audience auprès d’une population jeune et décidée, sevrée de libertés publiques, vivant dans le giron géographique de la « plus grande démocratie du monde », l’Inde. Fin 2004, la centaine de victimes et les destructions matérielles majeures occasionnées par le violent tsunami du 26 décembre – auxquelles n’échappèrent qu’une dizaine d’îles, le coût total des destructions s’élevant à au moins 400 millions de dollars (4) –, assènent un coup supplémentaire à un régime déjà éprouvé.

En 2008, après l’adoption d’une nouvelle Constitution autorisant enfin, entre autres nouveautés, le multipartisme, le premier scrutin présidentiel au suffrage universel est organisé dans l’archipel. L’opposant politique Mohamed Nasheed (Maldivian Democratic Party), embastillé à une quinzaine de reprises ( !) sous l’administration Gayoom et ancien « prisonnier de conscience de l’année 1991 » pour Amnesty International, défait dans les urnes et l’allégresse populaire son ancien geôlier. Il devient ainsi le premier chef de l’État maldivien élu démocratiquement, sous le regard approbateur de la communauté internationale, satisfaite du revers subi par l’autocrate Gayoom.

Dans l’archipel aux quatre-vingts resorts dédiés au tourisme de luxe (5), la lune de miel entre les espérances démocratiques, les tenants de « l’ancien régime » et une réalité politique plus âpre, ne dure guère. Début 2012, moins de quatre ans après son entrée en fonction, le chef de l’État M. Nasheed est contraint de quitter précipitamment le pouvoir avant le terme de son mandat – une démission (6) fortement suggérée par l’establishment, la police et les forces de sécurité. Lui succèdera après le scrutin présidentiel de 2013 – dont la régularité du second tour (face à Mohamed Nasheed) ne fit guère l’unanimité – Abdulla Yameen Abdul Gayoom (Progressive Party of Maldives), demi-frère de l’ancien chef de l’État Maumoon Abdul Gayoom.

Depuis lors, on ne saurait dire que les cinq années écoulées ont été marquées du sceau de la renaissance démocratique et du rétablissement des libertés publiques ; bien au contraire. Le cinquième président de la République des Maldives s’est jusqu’ici surtout distingué par un penchant pour l’autoritarisme, matérialisé par l’arrestation ou l’exil des principales figures de l’opposition… et de son propre demi-frère, l’ancien chef de l’État Maumoon Abdul Gayoom. Le 5 février 2018, Abdulla Yameen Abdul Gayoom proclamait l’état d’urgence (en vigueur jusqu’au 22 mars) et « invitait » l’armée et la police à ne pas exécuter les récentes injonctions de la Cour suprême, lesquelles concernaient notamment la remise en liberté des prisonniers politiques embastillés…

C’est dans ce contexte politique intérieur moins propice à la sérénité qu’à la résignation (de l’opposition) que sera organisé fin septembre 2018 un nouveau scrutin présidentiel. Un rendez-vous électoral pétri de tension, où le chef de l’État sortant fait figure de favori à sa propre succession, au grand déplaisir des promoteurs de la démocratie dans l’archipel, mais également de divers observateurs régionaux attachés à la primauté de ce principe et au respect dû à ses défenseurs. On trouve l’Inde du Premier ministre Narendra Modi au premier rang des promoteurs sud-asiatiques de la règle démocratique. Très attentive aux soubresauts malmenant la stabilité de l’ancien protectorat britannique, l’Inde goûte par ailleurs assez peu le rapprochement de Malé avec la rivale stratégique chinoise, étonnamment très en cour dans l’archipel depuis un quinquennat…

Une sinisation à marche rapide…

Cette brusque inclination sinophile s’est opérée sous la mandature du président maldivien sortant, Abdulla Yameen Abdul Gayoom. Lequel ne fait pas mystère depuis son intronisation de ses réserves à l’égard de la traditionnelle puissance régionale, l’Inde, laquelle avait fini par « intégrer » la nation archipélagique dans son pré carré, sa zone d’influence régionale. Il est vrai que c’était jusqu’alors plutôt vers New Delhi que les autorités maldiviennes se tournaient prioritairement et « mécaniquement ». Cela était vrai dès lors qu’une urgence politique ou sécuritaire se faisait jour, à l’instar de l’« opération Cactus » de novembre 1988, quand l’Inde dépêcha toute affaire cessante au service du gouvernement 1600 commandos parachutistes pour prévenir une tentative de coup d’État (perpétré par des rebelles maldiviens et des séparatistes tamouls sri lankais). Mais c’était également le cas lorsqu’une catastrophe naturelle venait meurtrir l’archipel, à l’image de l’assistance humanitaire de première urgence apportée par l’Inde à son voisin maldivien au lendemain du tsunami du 26 décembre 2004.

Enfin, cela s’est encore vérifié quand une déficience technique majeure a impacté les besoins primaires de la population : lors de l’« opération Neer » de décembre 2014, New Delhi répondit à la « crise de l’eau » aux Maldives (problème technique majeur dans les installations de désalinisation) par le déploiement d’un navire charriant 35 tonnes d’eau douce (et capable d’en produire une vingtaine d’autres quotidiennement). Mais les appels (répétés ces cinq dernières années) du gouvernement indien à la restauration d’un fonctionnement démocratique normal à Malé, au respect de l’État de droit et au retour de la stabilité intérieure ont visiblement mal été reçus du côté de la présidence maldivienne…

En revanche, quel chemin parcouru depuis l’ouverture d’une ambassade chinoise à Malé en 2012… ! Deux ans plus tard (septembre 2014), le chef de l’État chinois Xi Jinping était en visite dans l’archipel – à la tête d’une délégation de 200 personnes. En décembre 2017, à l’occasion du séjour (de quatre jours) à Pékin du président Yameen, ce dernier paraphe avec son hôte chinois le tout premier accord de libre-échange de l’histoire maldivienne. Un an plus tôt (novembre 2016), Malé laissait pourtant entendre que la signature d’un accord de libre-échange avec l’Inde était en bonne voie… En retour à la conclusion de cet accord bilatéral, l’administration Yameen s’engage notamment à apporter son soutien total aux entreprises régionales de Pékin, en particulier pour le versant maritime de son ambitieuse « Belt and Road Initiative » (ou « nouvelles routes de la soie »).

Dans l’archipel, la Chine va également déployer ses ailes et réaliser divers projets d’infrastructures à haute valeur ajoutée politique, à l’image du China-Maldives Friendship Bridge reliant les îles Malé et Hulhumalé, financé par un prêt (à intérêt) chinois. Réalisé par China Harbour Engineering, pour un coût supérieur à 200 millions de dollars, sa construction s’est achevée à l’été 2018. En 2015, la présidence maldivienne est heureuse d’annoncer un accord avec l’Exim Bank chinoise pour financer, par un prêt, la modernisation et l’extension de l’aéroport international de Malé ; des travaux – réalisés là encore par une entreprise d’État chinoise – dont la facture pourrait atteindre les 800 millions de dollars (soit plus de trois fois la valeur du total des exportations du pays en 2016)…

Cette sinisation à marche rapide des grands chantiers d’infrastructure irrite une partie des Maldiviens, les chefs de l’opposition notamment, qui accusent Yameen d’ouvrir trop vite et trop grandes les portes aux investisseurs chinois, exposant les maigres finances nationales (7) à un possible Chinese Debt Trap et à une éventuelle érosion de la souveraineté nationale ; des phénomènes déjà observés puis – un peu tardivement… – débattus avec véhémence dans la région, au Sri Lanka (financement du très dispendieux port d’Hambantota) et plus récemment en Birmanie (port en eau profonde et zone économique spéciale de Kyaukphyu, en Arakan).

Pour New Delhi, ces incursions chinoises – diplomatiques, comptables et à grands renforts de millions de mètres cubes de béton – dans son pré carré ont tout du crime de lèse-majesté et de la défiance ; ce, d’autant plus que les stratèges et militaires indiens soupçonnent la Chine de vouloir traduire cette nouvelle proximité politique avec la présidence des Maldives en gains stratégiques, voire militaires. On prête en effet depuis des années à Pékin le souhait de disposer d’une base militaire navale dans l’archipel ; on murmure que les Chinois auraient jeté leur dévolu sur un atoll en particulier (atoll Marao). On disait même en 2016 que le gouvernement des Maldives avait cédé un atoll (Feydhoo Finolhu) à une société chinoise (bail de cinquante ans) en échange de quelques millions de dollars à peine. Disposer d’une assise navale permanente dans cette partie du monde (en plus de celle dont dispose déjà la Chine à Djibouti), à la périphérie du rival stratégique indien et des grands flux commerciaux maritimes, revêt bien des intérêts pour la Chine. Au grand dam de New Delhi, la Chine peut déjà se prévaloir d’un bouquet d’escales navales sur le pourtour de l’océan Indien concédées – par des gouvernements de plus en plus sinophiles… – à ses bâtiments de guerre : au Pakistan (Gwadar), au Sri Lanka (Hambantota), au Bangladesh (Chittagong), en Birmanie (Kyaukphyu), en Thaïlande…

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