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Yémen, un conflit appelé à durer

Trois ans après que l’Arabie saoudite a décidé de s’impliquer dans la guerre civile du Yémen voisin, le pays semble s’être enlisé dans un conflit sans fin. Si l’objectif initial était de rétablir le pouvoir du président yéménite Abdrabbo Mansour Hadi, le Yémen semble plutôt aujourd’hui s’être transformé en bourbier saoudien. Quel est concrètement la situation sur le terrain ?

F. Frison-Roche : C’est en effet un conflit qui s’enlise depuis plus de trois ans et demi. Mais il n’y a pas que l’Arabie saoudite qui soit concernée. Il ne faut pas oublier l’autre pilier de la coalition, à savoir les Émirats arabes unis (ÉAU). Pour ce qui est de la situation sur le terrain, le Sud est actuellement sous le contrôle des ÉAU – dont l’influence dans le pays est trop souvent occultée –, même si c’est dans cette région que l’on voit pourtant agir Al-Qaïda et Daech. Aucune dépêche ne fait état d’actions menées par l’un de ces groupes terroristes dans les zones contrôlées par les Houthis. On peut relever qu’il n’y a plus d’attentats à Sanaa – capitale du Yémen actuellement sous contrôle houthi – et qu’Al-Qaïda n’est plus présente dans le Nord du pays. Les membres de cette organisation terroriste étant d’obédience sunnite, ils font parfois des « alliances » avec les troupes saoudiennes ou émiratis pour combattre « ces mécréants » de chiites houthis. Toujours est-il qu’actuellement les branches actives d’Al-Qaïda sont dans le Sud du pays, dans des zones dites « libérées » que le gouvernement légitime yéménite ne contrôle pas réellement. Ces zones sont surtout sous contrôle des ÉAU, qui y maintiennent des forces et créent des milices qu’ils équipent afin de lutter contre Al-Qaïda, Daech et bien sûr les Houthis.

Au Nord du pays, on retrouve évidemment les rebelles houthis, alliés à des unités militaires qui étaient restées fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Si ce dernier est pourtant mort assassiné par les Houthis en décembre 2017, de nombreuses unités militaires sont restées alliées aux Houthis pour lutter contre l’agression de la coalition saoudienne. Vous pouvez aussi trouver au Nord, du côté de la ville de Marib, une force militaire contrôlée par l’actuel vice-président Ali Mohsen. Ce dernier est un général qui fut l’un des principaux prédateurs du Yémen d’autrefois, allié de Ali Abdallah Saleh et surtout un représentant des Frères musulmans sous couvert du parti Al-Islah.

Nous avons donc au Nord des Houthis qui sont bombardés par l’Arabie saoudite et qui luttent contre les forces du général Ali Mohsen. Au Sud, nous avons une mainmise de plus en plus forte des ÉAU, même si ceux-ci n’arrivent toujours pas à assurer globalement la sécurité, y compris à Aden.

En novembre, la ville portuaire d’Hodeïda a fait la une de l’actualité, alors que les forces gouvernementales appuyées par la coalition saoudienne tentaient de reprendre la ville aux mains des rebelles houthis. Pourquoi cette bataille est-elle considérée comme stratégique ?

Le port d’Hodeïda est en effet au cœur de l’actualité et l’encerclement de la ville, par des forces gouvernementales financées et équipées par les ÉAU, a été ralenti à la suite de pressions occidentales. Les Houthis ne sont pas en mesure de tenir longtemps cette ville, car ce n’est pas un fief houthi. Après des fuites massives, cette ville peuplée à majorité de sunnites aurait vu sa population passer de 600 000 à environ 300 000 habitants. La prise de la ville représenterait une victoire militaire pour la coalition et lui permettait d’arriver en position de force à la future table des négociations.

Le problème, c’est que même si cette ville tombe sous le contrôle des forces de la coalition, cela ne réglera pas le problème majeur du Yémen actuellement, à savoir la crise humanitaire. Une fois éventuellement déminé, le port pourra permettre aux navires des ONG d’apporter de l’aide humanitaire et médicale, mais l’acheminement de cette aide vers les populations concernées ne pourra pas se faire. Il faut en effet souligner que l’essentiel de la population du pays, à savoir 18 à 20 millions d’habitants, est concentré dans la zone contrôlée par les Houthis.

Cette zone est, qui plus est, une région montagneuse, souvent difficile d’accès, où les routes et les ponts ont été bombardés par l’Arabie saoudite. Comment acheminer une telle quantité d’aide par camion ? La prise d’Hodeïda serait donc loin de régler l’urgence humanitaire. C’est sûrement ce qui explique les pressions extérieures qui veulent plutôt qu’un accord politique préalable avec les Houthis soit trouvé.

Les évolutions de l’affaire Khashoggi – qui fait référence au meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi le 2 octobre dernier dans l’enceinte du consulat de son pays à Istanbul – pourraient pousser l’Arabie saoudite à revoir sa stratégie et son implication au Yémen. Pourquoi ?

Manifestement, les Américains sont très ennuyés par cette affaire. Mohamed ben Salman (MBS), le jeune prince héritier saoudien, qui se présentait comme une figure de la modernité dans un pays où les mentalités rétrogrades sont solidement ancrées, s’est attaqué aux élites religieuses de la hiérarchie wahhabite, aux élites commerciales – à qui il a extorqué des milliards de dollars – et à des pays de la région (Qatar, Liban…). En agissant ainsi, il a montré qu’il n’était pas un prince moderne, mais avant tout un prince brutal qui veut s’imposer par la force. Washington va donc chercher à passer un accord donnant-donnant, du genre : « En échange de votre départ du Yémen, nous nous contenterons des explications que vous pourrez donner sur l’affaire Khashoggi ». Les États-Unis ont trouvé là un levier de pression, dont ils ne disposaient pas auparavant. Il faut rappeler que l’Arabie saoudite est aussi l’un des plus gros acheteurs d’armes américaines (1) et que Donald Trump a dit qu’il ne réduirait pas ces ventes.

L’Arabie saoudite peut-elle donc être contrainte de quitter le Yémen ? Quelles pourraient être les conséquences de ce qui s’apparenterait alors à une défaite ?

L’Arabie saoudite ne va pas « quitter le Yémen ». Elle est toujours intervenue dans ce pays qu’elle considère comme son arrière-cour et elle continuera à le faire. Certes, c’était beaucoup plus discret auparavant, lorsqu’elle versait des sommes considérables aux tribus, notamment au Nord du Yémen. Aujourd’hui, la méthode est beaucoup plus brutale, puisqu’elle a pratiquement détruit le pays, qui en aura pour des années avant de se reconstruire et retrouver l’esquisse d’une organisation sociétale plus ou moins structurée. L’Arabie saoudite apporte déjà toutefois une aide au Yémen, que ce soit en aide humanitaire ou médicale, mais aussi en termes de reconstruction, puisqu’ils ont refait, par exemple, l’aéroport de Marib. Mais cette aide ne concerne pas l’immense majorité de la population yéménite, qui vit dans les zones contrôlées par les Houthis et qui est en état de quasi-famine. Selon l’UNICEF, 80 enfants yéménites meurent chaque jour, soit 2400 par mois ! Lorsque des photos choquantes seront publiées, lorsque les comptes macabres seront faits, ce sera dévastateur pour l’image internationale à la fois de l’Arabie saoudite et des ÉAU, mais aussi pour l’Occident qui n’aura pas su intervenir à temps. L’affaire Khashoggi a donc constitué une fenêtre d’opportunité et Washington en a profité, d’autant plus que les États-Unis étaient en pleine campagne électorale des midterms.

À propos de l'auteur

François Frison-Roche

François Frison-Roche

Chercheur au CNRS (CERSA – Université Paris 2) et ancien directeur du projet français d’aide à la transition du Yémen (2012-2014).

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