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Quel diplomate était Vercingétorix ?

Vercingétorix ne fut pas seulement le chef militaire que nous connaissons. Cinquante ans avant notre ère, s’appuyant sur une tradition et des structures « diplomatiques » élaborées au fil des siècles par les Gaulois, ce grand personnage a réussi à manœuvrer pour constituer une vaste coalition anti-romaine.

On savait que les Gaulois étaient de redoutables guerriers et qu’ils tinrent la dragée haute aux Romains pendant plus de quatre siècles, depuis le sac de Rome en 390, jusqu’à l’année 12 de notre ère, qui marqua la fin partielle de l’agitation armée en Gaule (1). Ce que l’on sait moins, c’est qu’ils avaient élaboré au fil des siècles une forme de diplomatie pour contracter des alliances, signer des trêves et passer des traités (2).

Les sources antiques (uniquement romaines, ce qui fausse l’approche et rend difficile l’étude) nous font connaître les institutions qui traitaient de la politique étrangère et, au travers de plusieurs affaires sensibles, quelques grands diplomates comme le noble helvète Divico, l’aristocrate éduen Diviciacos (3) et le roi des Arvernes Vercingétorix (4). L’étude que nous avons consacrée à ce dernier comme chef militaire fait justement ressortir la manière dont ce grand personnage avait traité les questions relevant de la diplomatie, pour constituer la vaste coalition anti-romaine au commandement de laquelle il se fit élire à deux reprises en 52 (5).

À travers l’étude des cadres de la diplomatie de Vercingétorix (chefs, agents, formation, réseaux), les actes (scène, négociations, supports) et les mœurs de son temps (usages, procédés), il est possible de se représenter cette tradition diplomatique gauloise ensuite définitivement détruite par la Conquête romaine (6).

Les cadres de la diplomatie de Vercingétorix

Dans la Gaule du Ier siècle et à la différence de notre époque, il n’existait pas de métier de diplomate, de corps constitué d’ambassadeurs avec leur uniforme, d’organisation centrale comme notre « Département » (le Quai d’Orsay), ni de filière de formation du genre ENA-cadre d’Orient.

Le chef

Au sein de la cité des Arvernes où Vercingétorix (né entre 82 et 72) avait restauré la royauté après la mort tragique de son père Celtillos, l’élaboration de la haute politique, et donc des relations extérieures, était de la compétence du roi. Chez ce peuple qui détint longtemps l’hégémonie sur la Gaule, le monarque était seul détenteur du pouvoir et il réunissait sur son chef tous les pouvoirs civils et militaires.

Ses agents

Vercingétorix était entouré de quelques grands aristocrates appartenant, comme lui, à la classe des equites dont l’existence nous est connue grâce à César. Souvent hauts en couleur, les sources antiques ne tarissent pas d’éloges sur leurs qualités guerrières, leur naissance, leur noblesse, leur courage, leur richesse, leur caractère illustre, leur gloire et leur autorité ; même si nous devinons dans ces propos une certaine emphase propre aux Romains, nous ne devons pas douter qu’il s’agissait de notabilités reconnues qui comptaient dans leur peuple et bien au-delà. Sur quels critères étaient-ils désignés pour remplir une mission diplomatique ? Cela, nous ne le savons pas. Tous ces gens étaient couverts par une forme d’immunité qui leur conférait un caractère inviolable et c’était un crime que d’arrêter un ambassadeur en mission et de le charger de fers, car il représentait le roi qui l’envoyait ; mieux, il représentait le chef de la cité des Arvernes auprès d’un autre chef de cité gauloise. Existait-il une hiérarchie entre toutes ces personnes de qualité ? Cela, nous ne le savons pas non plus, mais on peut le supposer sans trop commettre d’erreur : si la haute naissance n’était pas spécialement recherchée, comme le choix de Lucterios par Vercingétorix l’illustre (7), on peut affirmer – si vous me permettez ce truisme – que l’ambassadeur appartenant à une lignée royale ou à une famille aristocratique qui exerçait des magistratures dans sa cité, avait sûrement plus de poids que le marchand roturier envoyé en mission par son maître chez les voisins en profitant de son activité de négoce. Si l’on observe ce qui se passait dans les cités voisines, les hommes de guerre avaient autant de chances d’être nommés que les druides ou les magistrats civils, toutes fonctions égales que se partageaient entre elles dans la cité les grandes familles. Enfin, il est impossible de savoir si les ressortissants d’une cité établis dans une autre cité disposaient sur place d’une représentation à l’image de nos consuls ; peut-être les chefs des corporations (car elles existaient) en faisaient-ils office dans les grandes villes ?

Sa formation

Il n’existait pas de formation professionnelle, nous l’avons dit. Le métier s’apprenait, comme celui de la guerre, au sein de la famille, et des familles alliées à qui le jeune aristocrate était confié, parfois comme otage-garant dans le cadre d’un traité d’alliance ou d’amitié. Là, il complétait ses connaissances et son éducation avant de revenir, après quelques années, chez les siens pour y diriger sa civitas (cité, équivalente d’un département à un département et demi) ou son pagus (pays, équivalent d’un canton), ou pour y exercer une magistrature civile, religieuse ou militaire. L’auteur latin Dion Cassius nous apprend aussi que le jeune Arverne aurait séjourné dans l’entourage de César, peut-être comme otage à l’armée selon un usage courant dans les relations diplomatiques de l’époque et à l’imitation de beaucoup d’autres jeunes nobles gaulois. Il se peut qu’il ait été envoyé auprès de César précédé du titre d’« ami », ou de « compagnon », pour sceller une alliance de son peuple avec le représentant de Rome contre tel ou tel « ennemi » gaulois du moment. S’il fut affecté au sein de l’état-major du proconsul en qualité d’« officier de liaison » ou d’« interprète », il a pu bénéficier d’un poste d’observation incomparable pour apprendre le métier et, en particulier, voir de près comment César traitait les ambassadeurs gaulois qui lui étaient envoyés par les cités. Mais nous ne savons pas où, quand, comment ni pendant combien de temps cette situation dura. En revanche, s’il fut affecté dans les troupes auxiliaires de mêlée (cavalerie, infanterie ou corps mixte gaulois) de l’exercitus césarien comme certains auteurs modernes le pensent, même si ce fut à un poste de commandement, sa vision des choses dut être tout autre que celle de l’état-major et il eut surtout à connaître avec quelle dureté ses « alliés » du moment traitaient ses compatriotes. Cela pourrait expliquer son engagement ultérieur et son désir si fort de libérer la Gaule du joug romain qui était en cours de mise en place.

À propos de l'auteur

Alain Deyber

Alain Deyber

Docteur d’État en histoire et civilisation de l’Antiquité, ancien officier de l’armée de terre (cavalerie blindée), archéologue, spécialiste d’histoire militaire et d’archéologie des champs de bataille.

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