Opium : une agriculture et une économie dépendantes

Publié par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), le rapport Afghanistan Opium Survey délivre chaque année une estimation concernant la quantité de drogues – en l’occurrence le pavot, d’où provient l’opium – produites dans ce pays classé au premier rang mondial des zones de production, lui valant le surnom de « narco-État ». En 2018, la production a été marquée par une baisse notable due à de fortes sécheresses (1), un constat qui ne doit pas faire oublier les enjeux économiques et politiques majeurs liés à un secteur devenu clé dans la survie de nombreux Afghans.

L’UNODC indique une baisse d’un cinquième de la culture de pavot à l’échelle du pays, avec 263 000 hectares en 2018, contre 328 000 en 2017. Les principales zones concernées sont les régions du nord et de l’ouest, notamment Hérat, non loin de la frontière iranienne. La production d’opium a suivi la même tendance, avec 6 400 tonnes en 2018, contre 9 000 l’année antérieure. Néanmoins, cette diminution n’influence pas la culture du pavot sur le reste du territoire – 24 provinces sur 34 en produisent – ni les nombreux emplois que ce secteur de l’agriculture permet aux habitants des régions rurales les plus appauvries de recouvrer. Par effet mécanique, le prix de vente s’en ressent : en 2018, l’opium séché à la sortie de l’exploitation se vendait 94 dollars le kilogramme, contre 155 en 2017.

Une logique économique ancrée

Au-delà de ces statistiques et de cette baisse, bénigne et localisée, demeure la réalité d’un tissu social et géopolitique complexe, invitant à remettre en cause la stratégie américaine en la matière, tout sauf anodine dans un pays tel que l’Afghanistan. Au moins deux raisons à cela.

D’abord, parce que ce territoire d’environ 32 millions d’habitants (eux-mêmes scindés en plusieurs groupes ethniques, dont une majorité de Pachtounes) constitué à 85 % de montagnes, continuellement envahi par les puissances étrangères depuis le XIXe siècle (Britanniques, Soviétiques, Américains), sans jamais renoncer à son indépendance, peine à se relever de quarante années de guerres qui l’ont enferré dans une situation humanitaire dramatique, notamment en matière de malnutrition – d’où l’importance de l’agriculture – et de santé (2). À cela s’ajoute l’apparition de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) qui n’a fait qu’aggraver la situation (3). Ensuite, parce qu’un tel phénomène concerne, sur les plans socio-économique et géopolitique, une mosaïque d’acteurs liés à l’héroïne : les agriculteurs, dont la culture du pavot est le principal moyen de subsistance ; les intermédiaires chargés de couper, de transformer et d’exporter le produit, assurant ainsi, grâce à des sous-traitants privés, sa circulation à travers des rouages mafieux ; les consommateurs, aussi bien dans les rues de Kaboul (4) qu’à l’étranger (du Pakistan à l’Iran, de l’Asie centrale à la Russie et l’Europe) ; les institutions bancaires, utilisées à des fins de blanchiment ; les élites locales (ministres, gouverneurs de provinces, anciens moudjahidines et autres seigneurs de guerre) – mais aussi, dans des proportions plus modestes, simples fonctionnaires et groupes insurgés –, à qui les bénéfices générés par ce trafic assurent un trésor de guerre non négligeable et, finalement, d’intéressants placements à l’étranger.

Toutefois, bien que cette ressource constitue à la fois des revenus et le nerf d’une guerre commencée en octobre 2001, cette tendance n’entame en rien la stratégie des États-Unis, complémentaire à leur politique antiterroriste menée en Afghanistan dans la foulée des attentats du 11 septembre. Ainsi, selon la chercheuse Jelena Bjelica, de l’Afghanistan Analysts Network, « la priorité des États-Unis en Afghanistan est la guerre contre le terrorisme, la drogue n’est qu’au second plan de leur stratégie. Et seulement si un lien avec des groupes terroristes présents dans le pays est avéré » (5).

C’est là, précisément, que le bât blesse. Car si depuis le début de l’intervention de la coalition, le but officiel était de mettre un frein au trafic mondial d’opiacés, l’un des fléaux du crime organisé en matière de santé publique, tout en luttant contre le terrorisme, force est de constater que les résultats sont loin des ambitions formulées à Washington depuis près de deux décennies. Semblant vouloir faire « d’une pierre deux coups », comme jadis l’administration de Ronald Reagan (1981-1989) qui pratiquait la chasse aux toxicomanes et à l’assistance sociale dans les rues américaines afin d’y éradiquer à la fois la drogue et la pauvreté (mais sans y parvenir, ni proposer de solution alternative), les locataires qui se sont succédé à la Maison Blanche depuis 2001 et qui ont œuvré à l’intervention en Afghanistan, ont à leur tour misé sur la question de la drogue, suffisamment sensible pour justifier la mise en œuvre d’une politique antiterroriste en « mille-feuille », mais qui, confrontée à la réalité, s’est avérée pour le moins inopérante. Selon Jelena Bjelica, depuis 2001, « les efforts dans la lutte contre la drogue n’ont montré aucun progrès significatif. La culture du pavot est toujours à un niveau très élevé. Les efforts des États-Unis dans ce domaine ont eu des effets tellement limités que l’expression “guerre contre la drogue” n’a aucun sens ».

Quant à l’éradication des champs de pavot, laquelle pourrait servir de justification aux agriculteurs, privés ainsi de leur subsistance, pour rejoindre l’insurrection, l’analyste tempère : « Elle a été si faible ces deux dernières années qu’elle rend improbable le fait que quiconque ait pu se joindre aux insurgés sur la base de ce seul argument. Les efforts du gouvernement se réduisent à la portion congrue : en 2018, seuls 406 hectares de pavot à opium ont été détruits sur 263 000, comparés aux 750 hectares détruits dans 14 provinces en 2017 ».

Corruption, négligence et faiblesse de l’État

Économiste britannique et spécialiste de l’Afghanistan, le chercheur David Mansfield confirme le bilan contrasté d’un combat de près de deux décennies : « Les paysans qui vivent dans le Helmand [province du sud du pays, fief historique des talibans] voient cette campagne surtout comme une agression à leur égard. Ils ne se sentent pas concernés par le credo “insurrection en lien avec la drogue”, ou par le fait que le trafic de drogue serait d’une manière ou d’une autre l’objectif principal des insurgés, comme cela a été suggéré par le commandant américain des opérations spéciales en Afghanistan. Les agriculteurs voient les relations entre l’insurrection et l’opium de la même manière qu’ils considèrent l’implication du gouvernement dans le trafic de drogue » (6). Le gouvernement est d’ailleurs perçu comme le problème, et pas comme la solution : « Le ministère de la Lutte contre les stupéfiants est une institution faible, confirme Jelena Bjelica, et la nomination en son sein d’une personnalité également faible montre bien qu’il ne représente pas une priorité aux yeux du gouvernement actuel. La répression y est à peu près inexistante. Tout cela n’est que le résultat d’un mélange de corruption, de négligence et d’un État fragile. »

Ce tableau général, guère encourageant pour l’avenir du pays, serait néanmoins incomplet sans la présence d’un acteur majeur du jeu politique, en particulier du côté insurgé : les talibans. Nés à la fin des années 1980 et au début de la décennie 1990 au Pakistan, au pouvoir dès 1996 avant d’être boutés hors de Kaboul après les attentats du 11 septembre 2001 pour avoir laissé les combattants d’Al-Qaïda utiliser leur territoire, les talibans, majoritairement pachtounes, n’ont jamais cessé d’affirmer leur présence, que ce soit par des attentats ciblés (et revendiqués, contre les forces de la coalition, les policiers et militaires locaux, les ambassades et les hôtels internationaux, les travailleurs humanitaires…) ou leur implication dans le trafic de drogue, qui leur a permis de financer leur combat. Car s’ils se sont fait connaître pour leur intransigeance envers le trafic d’opium lorsqu’ils étaient au pouvoir, ils n’en ont pas moins profité. Médecin humanitaire parcourant le pays depuis près de trente ans, spécialiste de la question des drogues, Guy Caussé explique : « L’opium est présent dans tous les bazars du pays et constitue à lui seul toute une zone de non-droit. Il s’agit d’un marché à ciel ouvert, en apparence licite. Dans toutes les zones sous contrôle taliban, le trafic se poursuit, aucune répression n’est exercée. » Dès lors, leur retour en force sur la scène politique afghane, dans le contexte de la reprise des pourparlers entrepris avec le gouvernement du président Ashraf Ghani (depuis 2014), soulève d’importantes questions quant à leur rôle à venir dans ce trafic.

Les talibans, maîtres du jeu

Car si les États-Unis et l’administration Ghani, qu’ils soutiennent politiquement, financièrement et militairement, ont besoin des talibans dans le cadre de pourparlers destinés à assurer une certaine stabilité au pays, les « séminaristes », eux, disposent de toutes les cartes pour agir à leur guise : familiers du terrain, redoutés par toutes les parties au conflit mais incontournables à sa résolution, soutenus par le Pakistan, passés maîtres dans l’art de la guérilla au cœur d’un territoire qui conjugue tous les extrêmes aux yeux de tout envahisseur étranger – magnifique mais hostile, sauvage et inhospitalier, attachant mais rude –, redoutables en matière de communication… La question de l’économie du pavot se pose dès lors en avant-scène, et avec d’autant plus d’acuité que le poids des talibans dans la société afghane est considérable, y compris en matière de verrouillage social, éducatif et de santé, des secteurs sur lesquels ils ont coutume de veiller drastiquement lorsque les mœurs leur semblent trop souples. À cet égard, l’énumération des atrocités dont ils se sont rendus coupables lorsqu’ils tenaient Kaboul (1996-2001), comme l’assassinat de personnel des Nations unies, la pendaison du dirigeant communiste Mohammad Najibullah le 28 septembre 1996, ou le dynamitage des bouddhas de Bamiyan en mars 2001, est présente dans les mémoires.

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